Et mon âme, de son blanc visage, acquiesce, me montrant du doigt, encore, le chemin parcouru.
9-10/07/12
Fait incontestable, je n'ai pas de don particulier pour manier les baguettes. Ce serait plutôt le contraire. J'arrive bien à attraper quelques denrées, mais beaucoup m'échappent, au sens propre. Je dois dissimuler mon agacement, bien entendu, et je suis reconnaissante au monde et à la vie que le ridicule ne tue pas. Me voyant peiner avec impatience, la femme de Hieu (dont je n'ai toujours pas retenu le prénom), m'a carrément saisi la main, au cours du diner du deuxième jour, et m'a mis les deux bâtonnets dans la bonne position, entre le pouce et l'index. Elle m'a regardé dans les yeux avec un air encourageant. Il fallait absolument que je réussisse: pour rien au monde je n'aurais voulu décevoir ce regard. Je joue la sécurité, et je commence par un morceau d'omelette. Opération accomplie. Un peu de Tofu. Ok. Cacahuètes grillées et salées à la poêle. Check. J'ai peur que les gens applaudissent, mais comme moi, ils font comme si de rien n'était. Quand j'ai terminé de manger, je garde les baguettes dans la main, et je m'exerce.
Le lendemain à midi, je prends les baguettes avant d'être servie pour reprendre un peu la main avant l'affrontement. Je n'arrive pas à retrouver l'aisance que j'avais hier, et déjà, le bol de riz approche. Je tends les baguettes vers un morceau de bœuf grillé, je l'attrape, mais il décide finalement d'aller voir ailleurs si j'y suis. Le type assis en face de moi me passe une cuillère. "No thanks" je réponds avec un sourire. Pas question d'abandonner. J'y retourne. En fait quand je n'y pense pas, cela se fait tout seul.
Je regarde Hieu, du coin de l'œil. C'est un homme d'une quarantaine d'années. Sa constitution physique évoque une grande stabilité. Il est perpendiculaire à la terre qui semble être son point de gravité. La peau mate, les yeux en amande, les cheveux courts, noir de jais, une moustache peu garnie, et deux grains de beauté sur le coté gauche de son visage, qui parfois durcissent ses traits, parfois rendent plus jovial son sourire. Il ne porte jamais rien d'autre qu'un short, et un polo, avec une paire de claquettes, le tout déformé par l'usure. Ce qui fait Hieu sont ses yeux. Il a un regard transperçant, même dans l'hésitation. Ce regard me découpe parfois, du coin de l'œil aussi, je le sens même quand je regarde ailleurs. Son regard me fait penser parfois à celui de Baudelaire face à Nadar.
J'évite de le regarder dans les yeux, il fait pareil; nos regards sont comme deux aimants qui se rejettent. Je crois qu'il m'impressionne, et que lui enseigner l'anglais me fait peur. Au delà du fait que, comme toujours, j'ai peur de ne pas être à la hauteur, c'est sa personne qui me pose problème. Il m'est impossible de le cerner, d'autant qu'aucun dialogue n'est possible. Ce néant me tétanise, un peu. Je suis contente que Tung reste jusqu'à demain.
Je suis surprise par la fatigue à 21h30. A 22h, comme mes voisins Muong, je dors, sur mon dur matelas et ma colorée couverture, la tête posée sur mon oreiller rectangulaire et plus dur encore que le matelas. Juste avant de dormir, je me demande comment est ce que je vais m'y prendre pour communiquer avec toutes ce personnes qui ne parlent pas un mot d'anglais, quand Tung sera parti. Comment leur enseigner une langue, alors qu'ils ne comprennent même pas les mots les plus basiques? Une vague de découragement me submerge. Je n'en ai aucune idée. J'ai l'impression que ma moustiquaire a le pouvoir d'empêcher ces pensées de s'échapper et de gagner le cœur de mes voisins... je me demande si ils appréhendent eux aussi.
Le matin, le chant du coq me réveille. Il est 6h. J'ouvre les yeux, et je m'aperçois avec surprise que j'ai bien dormi. Bien sûr, j'ai gardé en tête toute la nuit mes préoccupations, et j'avais conscience de ne pas être chez moi. Mais j'étais, au demeurant, plutôt bien reposée au réveil. Je me lève. Les autres (nous sommes quatre dans la maison) sont déjà levés. Leur lit est rangé, ils font la vaisselle du soir et leur lessive. Je me débats avec ma moustiquaire, je plie la couverture et je les remets à leur place. Je m'attaque au matelas: non content d'être dur, il est aussi extrêmement lourd. Phu entre, et vient à mon aide. Elle le soulève avec un naturel désarmant et le pose dans le coin de la pièce, parfaitement roulé, de manière à prendre le moins de place possible. J'aimerais vraiment prendre une douche. Je ne sais pas si j'ai le temps, j'aimerais poser la question à Phu, mais la barrière de la langue m'en empêche. Tant pis si je suis en retard, il faut bien que je me lave. Je mets les choses dont j'ai besoin dans un sac plastique et je me rends à la salle de bain. Je me douche rapidement à l'eau froide, je natte mes cheveux et j'arrive à la réception, où je dois donner mon premier cours à Hieu, avec Tung comme spectateur.
Je suis un peu en retard comme je le redoutais. Je m'assois et je commence. Je me dis de me faire confiance, que ça ne peut que bien se passer. Et je commence. Le début est un peu délicat, je n'arrive pas à savoir si il me comprend quand je parle. Je crois qu'il ne comprend même pas le mot "understand". J'appelle Tung à la rescousse, qui me répond qu'il n'est là que comme observateur. Il faut que nous apprenions à communiquer. Il le répète en vietnamien, et Hieu à l'air tout aussi perdu que moi. Il y a un long moment de silence.
Tung accepte de nous aider, le temps de nous lancer, finalement. Il traduit essentiellement les concepts, car le fond du problème n'est pas seulement la langue, mais la culture. Les repères ne sont pas du tout les mêmes, ils n'est même pas possible de communiquer par les gestes, nos gestes n'étant pas du tout les mêmes au quotidien. Naturellement, je finis par sourire, par rire avec lui de ses erreurs d'anglais, et des miennes, quand je répète parfois les mots en vietnamien. Tung nous aide, et au bout de deux heures, il exprime a Tung sa satisfaction: il a appris de nouvelles choses, et des choses nécessaires. Je suis soulagée et satisfaite à mon tour. Tout va bien se passer finalement.
Mes piqures de moustiques déforment mes jambes, à cause de l'espèce d'allergie que je fais et qui les fait gonfler. Elles font jusqu'à 10cm de diamètre, et bien sûr les démangeaisons sont assez désagréables. Mais cela dit, je suis surprise que les insectes, ou devrais-je dire, la faune, ici, ne me gêne pas plus que ça finalement. Je suis habituée aux abeilles, et mon grand père apiculteur m'a bien enseigné de ne pas bouger, "elle va partir toute seule". Ici, je garde la même ligne de conduite, bien qu'elles fassent parfois la taille de mon pouce. Il en est de même pour les taons, et toutes les autres espèces dont je ne connais pas le nom. Il y a des fourmis partout, et on finit par faire comme si elles n'étaient pas là. Il y a aussi des cafards, mais plus petits que ceux d'Hanoi, et très colorés. Les grenouilles sont aussi partout, surtout la nuit, on les entend croasser.
Il y a une tribu de chiens, une dizaine, qui sont couverts de puces, tous pelés, de races batarde. En les voyant m'aboyer dessus, le poil retroussé, et les crocs grognant, je regrette parfois de ne pas être vaccinée contre la rage. Je me rappelle ici aussi des paroles de mon grand père, qui disait que pour échapper à un animal, "il suffit simplement de ne pas lui montrer sa peur". Il y a aussi trois chats, rachitiques. On ne donne pas de noms aux animaux, ici, on les appelle "chien", ou "chat". Les papillons sont grands, de jour comme de nuit, et sont revêtus d'harmonieuses couleurs. Ceux de la nuit sont si grands que je pensais qu'il s'agissait de chauves souris au départ. Hieu, par l'intermédiaire de Tung, m'a expliqué qu'il n' y avait plus trop de chauves souris par ici, mais qu'il y en avait davantage dans le sud. Les lézards sont aussi légion, d'un vert calme et serein. Tout ce petit monde, augmenté des humains vit en parfaite concordance.
Tung est parti à présent. Petit à petit, je vais m'acclimater. Petit à petit, peut être que je réussirais à habiter cet endroit. Je pense que oui. Je pense que le meilleur m'attend, avec ses étonnements et ses émerveillements, ses expériences et ses doutes. Je pense qu'enfin, je vais vivre ce pour quoi je suis venue. Et mon âme, de son blanc visage, acquiesce, me montrant du doigt, encore, le chemin parcouru.













