Comment des mots peuvent-ils sortir d’une bouche où entrent et passent des matières déchirées ? Ne serait-il pas préférable d’avoir une autre ouverture pour la nourriture, celle-là étant exclusivement réservée aux mots ? Ou bien, cet amalgame intime de tous les sons que nous formons avec les lèvres, les dents, la langue, la gorge – organes buccaux servant au processus de nutrition –, cet amalgame signifie-t-il que le langage et la nourriture doivent à tout jamais aller de pair ? Que jamais nous ne deviendrons plus nobles et meilleurs que nous ne sommes ; qu’au fond, dans tous les déguisements, nous disons la même chose terrible et sanglante et que le dégoût ne se fait sentir que lorsque quelque chose ne va pas dans la nourriture ?
Elias Canetti, Le Territoire de l’homme, Éditions Albin Michel, 1978












