Venant dâapprendre une grossesse qui tombait trĂšs trĂšs mal (pas de boulot pour moi, des projets de voyage qui se concrĂ©tisaient pour notre couple, une relation dâailleurs qui en Ă©tait Ă ses dĂ©buts), nous avions dĂ©cidĂ© dâun commun accord (et la mort dans lâĂąme) dâavorter (oui, dâavorter tous les deux parce que Compagnon dĂ©sirait ĂȘtre papa et sâimaginait dâailleurs vouloir plus de sa paternitĂ© que moi de ma maternitĂ©).
FinanciĂšrement ce serait du suicide : garder un enfant quand dâun cĂŽtĂ© je suis sans emploi, pourtant diplĂŽmĂ©e mais dans un secteur  qui ne recrute pas (et merci Ă PĂŽle Emploi de mâavoir informĂ©e avant de me faire faire cette formation qualifiante) et de lâautre, je vis avec Compagnon qui lui travaille, mais en intĂ©rim, donc sans sĂ©curitĂ© et gagne Ă la fois trop peu pour nous permettre une vie dĂ©cente Ă deux (alors Ă trois, misĂšre) et trop pour nous permettre de prĂ©tendre Ă la moindre aide financiĂšre (oui, moi je nâai pas droit Ă la cmu, Ă des aides pour les factures etc alors que je ne touche presque rien et que dâici 2 mois, je ne toucherai plus un centime).
ComplĂštement dĂ©boussolĂ©e par la dĂ©cision radicale que nous avions prise, jâavais mal.
Cette grossesse nâĂ©tait certes pas prĂ©vue au programme, mais nous dĂ©sirions tous les deux avoir un enfant.
Je nâavais jamais Ă©tĂ© une fanatique des enfants (des moutards), bĂ©bĂ©s et autres couches. Ma vie se rĂ©sumait Ă carriĂšre, carriĂšre, carriĂšre. Pas de place pour lâamour (et de toute façon ça nâexiste que dans les walt disney) et donc pas de place pour crĂ©er une famille (puis si câest pour divorcer et faire des enfants malheureux comme câest la mode aujourdâhui, autant sâabstenir). Mais ma carriĂšre sâest finalement faite plus Ă PĂŽle Emploi que dans une entreprise renommĂ©e et jâai rencontrĂ© lâHomme de mes rĂȘves qui allait devenir lâHomme de ma vie et Compagnon.
Ăa a Ă©tĂ© dur et finalement, je me suis peut-ĂȘtre plus battue pour faire exister ce rĂȘve-lĂ que mon rĂȘve de carriĂšre (qui finalement nâĂ©tait pas un si beau rĂȘve que ça).
Comme quoi, il ne faut jurer de rien. Je ne mangeais jamais de Nutella, jusquâĂ ce que jâen devienne brusquement accroâŠ
Bref, parenthĂšse historico-romantique terminĂ©e, jâen reviens Ă nos moutons !
Je cherchais donc sur internet Ă me conforter dans cette dĂ©cision que nous avions prise. Je savais que câĂ©tait la bonne, câĂ©tait indĂ©niable, mais jâavais besoin dâentendre que dâautres avaient Ă©tĂ© dans la mĂȘme situation, avaient fait le mĂȘme choix et revenaient sur cet Ă©pisode sans regret.
Jâavais peur que ce soit ma seule et unique chance dâĂȘtre mĂšre. Allez savoir pourquoi, jâavais toujours Ă©tĂ© persuadĂ©e dâĂȘtre  stĂ©rile.
Jâavais peur de passer le restant de mes jours Ă pleurer cet enfant que jâavais rejetĂ©.
Jâavais peur de ne plus pouvoir aimer mes futurs enfants (ben oui, jsuis plus stĂ©rile, du coup) parce que jâavais dâores et dĂ©jĂ reniĂ© mon rĂŽle de mĂšre.
Jâavais peur que Compagnon me quitte car je mâĂ©tais dĂ©tournĂ©e de la maternitĂ© (et quâau risque de me rĂ©pĂ©ter, il a toujours cru que je rejetais en bloc toute idĂ©e dâenfants, et pour lui il Ă©tait « dommage que [je] nâaies aucune fibre maternelle »).
Sans compter le processus dâavortement qui me terrifiait.
Jâavais appelĂ©, pour commencer, mon mĂ©decin traitant afin de lui expliquer que « je viens dâapprendre une grossesse mais je ne dĂ©sire pas la garder » (jâavais vu sur internet que lâavortement mĂ©dicamenteux pouvait ĂȘtre pratiquĂ© par un mĂ©decin de ville et je nâĂ©tais enceinte que de 2 Ă 3 semaines). La rĂ©ponse fut sans appel :
« Ah. Je ne mâoccupe pas de ça, adressez-vous au planning familial. » Point.
Je raccroche, en larmes. Avoir pris la décision était dur. Appeler pour mettre en branle la machine infernale me semblait insurmontable.
Je tente alors de mâadresser au mĂ©decin de Compagnon, qui est aussi mon ancien mĂ©decin traitant.
« Ah, non. Je ne peux rien pour vous, je ne mâoccupe pas de ça. Mais rĂ©flĂ©chissez bien ! Vous avez 26 ans, vous ĂȘtes jeune ! Vraiment rĂ©flĂ©chissez ! ».
LĂ , je pleure avant mĂȘme dâavoir raccrochĂ©. Je me sens incomprise, sans soutien et cette derniĂšre intervention mâa non seulement secouĂ©e, mais humiliĂ©e et mise en colĂšre.
Quoi !? Parce que je suis jeune, je dois rĂ©flĂ©chir ? Je suis jeune, certes, mais pas bĂȘte ! Justement, je suis jeune, je peux donc attendre une situation plus favorable Ă lâarrivĂ©e dâun bĂ©bĂ© plutĂŽt que de lui infliger notre misĂšre ! Il se prend pour qui, lui Ă essayer de mâinfluencer ? Comme si câĂ©tait une dĂ©cision facile Ă prendre ! Comme si ça ne mâarrachait pas le cĆur de nous infliger ça ! Comme si ça nâĂ©tait pas une Ă©preuve qui me mettait en piĂšces !
Je suis inconsolable, malgrĂ© Compagnon qui me prend dans ses bras et fait de son mieux pour mâapporter le rĂ©confort que jâai lâimpression de ne jamais trouver.
DerniĂšre extrĂ©mitĂ© : lâappel Ă ce fameux Centre de Planification Familiale.
Celui que je redoutais le plus, car loin dâĂȘtre un endroit oĂč on se sent Ă©coutĂ©e et protĂ©gĂ©e, jâen ai gardĂ© un souvenir froid et hautain.
Jâavais eu lâoccasion dây aller pour mon dĂ©pistage VIH annuel (bien que je nâaie jamais pris le moindre risque, jâai une certaine paranoĂŻa concernant les maladies) et lâaccueil, le questionnaire de la mĂ©decin avaient pris une tournure de guerre froide quand je lui ai dit que jâavais un compagnon fixe (mais depuis peu) et que non, je ne prenais pas la pilule, nous utilisions le prĂ©servatif (dĂ©jĂ parce quâaucun de nous nâavait fait le test, ce qui me semble une bonne raison et ensuite parce que je suis dâavis de ne pas mâaliĂ©ner avec cette foutue pilule que je supporte mal, comme tout mĂ©dicament dâailleurs, si je nây suis pas obligĂ©e, or capote = pas de pilule), mais la rĂ©action de la doctoresse a Ă©tĂ© sans appel :
« Les femmes qui ont des rapports sexuels doivent prendre la pilule! Câest comme ça, câest la rĂšgle et puis voilà »
Euuh, oui mais je ne vais pas bourrer mon corps dâhormones de synthĂšse si ce nâest pas absolument nĂ©cessaire. La capote est un excellent moyen de contraception (sauf, il est vrai, quand elle craque).
« Oui mais la pilule câest mieux ! Et si vous oubliez de mettre une capote ? HEIN ?!! »
Euuh, ben oublier, je crois pas que ce soit possible, ce serait plutĂŽt nĂ©gliger de la mettre, puis on est pas cons non plus hein, on est deux au moins Ă le gĂ©rer et Ă en comprendre lâimportance. Puis je me connais et je suis plus susceptible dâoublier de prendre la pilule qui me protĂšge uniquement dâune grossesse  (puis le cĂŽtĂ© mĂ©dicament Ă vie ou presque, ça me dĂ©prime, câest comme ça, jsuis une gonzesse et câest pas une maladie) que dâoublier une capote qui me protĂšge et de ladite grossesse et des MST.
Et ainsi de suite, Ă argumenter lâune lâautre en montant le ton (non mais elle va pas mâemmerder pendant deux heures la lobotomisĂ©e Ă la pilule !?) et en restant sur nos positions respectives.
Puis les mĂ©decins aiment pas quâon leur tienne tĂȘte en rĂšgle gĂ©nĂ©rale et encore moins dans un centre oĂč ils ont lâhabitude dâavoir affaire Ă des femmes en Ă©tat de dĂ©tresse et donc mallĂ©ables.
Oui parce beaucoup nâont pas oubliĂ© cette vĂ©ritĂ© :
Détresse = Malléabilité
Ce malheureux Ă©pisode en tĂȘte, je compose nĂ©anmoins le numĂ©ro du planning. Je tombe sur une secrĂ©taire polie et lui explique (encore) lâobjet de mon appel. Elle me donne rendez-vous sans plus de questions, prĂšs dâune semaine plus tard.
Quoi ?! Une semaine encore Ă cogiter avant mĂȘme quâon me donne les dĂ©tails des opĂ©rations et quâon me laisse poireauter le temps des 7 jours de rĂ©flexion lĂ©gale ?!
Je suis dĂ©jĂ au bord du gouffre, dĂ©shydratĂ©e par les ocĂ©ans de larmes que je verse et jâai encore presque deux semaines de dĂ©lai avant que toute cette histoire soit terminĂ©e et que je puisse faire mon deuil de tout ça et me reconstruire ? Non ! Je ne tiendrai pas !
Jâinsiste donc pour avancer ce foutu rendez-vous, usant de ma plus gentille voix. Rien nây fait. Câest le systĂšme ma bonne dame. Salope.
Je raccroche donc en gardant ce rendez-vous qui me semble Ă des lustres, mais toujours mieux que rien.
Je me fais rĂ©conforter par Compagnon, qui y met tout son cĆur et de qui je sens Ă©galement la dĂ©tresse,  mais rien nây fait. Jâai trop mal, le cĆur brisĂ©, le sentiment de trahir une partie de moi.
Jâessaie de relativiser les choses. On en parle. Il me demande si je veux changer dâavis. Bien sĂ»r que je le voudrais mais il faut savoir raison garder. Notre dĂ©cision est la bonne, nous nâavons pas le choix et si nous devons nous sĂ©parer suite à ça, il vaut mieux se sĂ©parer et que chacun nâait que soi-mĂȘme Ă assumer plutĂŽt se sĂ©parer parce que finalement on nâest pas heureux parce quâon ne vit plus et avoir un enfant au milieu de tout ça.
On essaie de pas y penser. Mais on y pense.
Un soir, une violente crise de dĂ©sespoir se dĂ©chaĂźne en moi. Tellement inattendue et douloureuse que je ne peux rien retenir. Compagnon sâalarme. La crise finit par passer. Il me conseille dâen parler Ă quelquâun. Personne dans mon entourage ne me semble suffisamment prĂ©sent pour comprendre et je ne veux pas quâon sache. Croiser le regard dâune de mes proches et y dĂ©couvrir le pĂ©nible souvenir de ces Ă©vĂ©nements mâest insupportable.
Le lendemain, je dĂ©cide dâĂȘtre terre-Ă -terre et de me renseigner sur ce par quoi je vais passer, trouver Ă©galement des tĂ©moignages de personnes qui lâont vĂ©cu.
« .net » Jâai appris Ă lâĂ©cole que les sites .net sont Ă Ă©viter comme la peste. Jâai toujours Ă©vitĂ© ces sites comme la peste.
Mais pas lĂ . LĂ le .net nâexiste pas. Je ne lâai mĂȘme pas vu. Je parcours le site en diagonale. Il y a un service dâĂ©coute, un numĂ©ro en 0800. Mais je nâai pas la force dâappeler. Je ne veux pas encore expliquer, dire ce mot affreux « avorter », que jâĂ©vite, que je remplace par des formules alambiquĂ©es, par des « je ne veux pas le garder » avec ce sentiment dâĂȘtre une pauvre fille, une mauvaise mĂšre.
Je mâapprĂȘte Ă quitter le site quand je remarque un encart via lequel on peut simplement poser sa question, expliquer son cas et ĂȘtre recontactĂ©. Pourquoi pas ? Quâau moins ça sorte !
JâĂ©cris donc un petit mot expliquant ma dĂ©tresse, mes angoisses, les bonnes raisons qui mâont poussĂ©e Ă ce choix. Je laisse mon adresse mail et (pourquoi, pourquoi ?!?) mon numĂ©ro de portable. Il est un peu plus de 18h et les services ferment Ă 20h. Je ne pense pas avoir de rĂ©ponse aujourdâhui, mais tant pis. Je me sens au moins soulagĂ©e dâavoir jetĂ© une bouteille Ă la mer, dâavoir dit que ça nâallait pas.
Le soir mĂȘme, Ă prĂšs de 21h, mon tĂ©lĂ©phone sonne. Un numĂ©ro de portable sâaffiche. Je pense que câest un ami de Compagnon qui nâarrive pas Ă le joindre (je nâenregistre jamais leurs numĂ©ros) et je dĂ©croche.
« Tu es Miss Bémol ? Je suis Marie de IVG.net . »
Choc. Je ne pensais pas ĂȘtre rappelĂ©e, je mâimaginais un service de bĂ©nĂ©voles chargĂ©es (oui, je ne vois que des filles dans ce rĂŽle) pour certaines de rĂ©pondre au fameux numĂ©ro vert, pour dâautres de renvoyer des mails.
Elle me parle du mail que je leur ai envoyĂ©. Je ne me sens pas Ă lâaise car je suis fatiguĂ©e de ma journĂ©e Ă stresser sur toute cette histoire. Son ton est nĂ©anmoins aimable et chaleureux, ce qui me rĂ©conforte par rapport Ă ceux froids et secs de mes prĂ©cĂ©dents interlocuteurs. Mais il y a un truc qui me chiffonne.
Le téléphone coupe, plus de batterie. Et zut.
JâĂ©tais en partance pour aller manger, Compagnon me sortait pour me changer les idĂ©es. Le tĂ©lĂ©phone (rechargĂ©) re-sonne quand nous sommes en pleine commande au drive (hors de question pour moi de parader la mine dĂ©confite et les yeux bouffis dans une salle pleine de monde, je veux du calme).  Jâexplique donc Ă Marie (ou Maryse, jâai pas bien compris) que je mâapprĂȘte Ă manger et que je prĂ©fĂšrerais quâelle rappelle demain (ou jamais, en fait je ne suis plus bien sĂ»re dâavoir envie de lui parler, quelque chose me chiffonne, trop de gentillesse ou trop dâenthousiasme dans la voix, je ne sais pas mais il y a un truc qui ne va pas). Elle commence par me dire pas de problĂšme puis insiste pour me rappeler « mĂȘme tard ce soir ».
Je suis alarmĂ©e. Les services Ă©taient censĂ©s fermer Ă 20h et non seulement elle mâappelle Ă 20h40, ce qui me semble dĂ©jĂ trĂšs bizarre pour des bĂ©nĂ©voles (jâimagine) quand peu de salariĂ©s dans ce pays sont disposĂ©s Ă faire des heures supâ et encore moins quand câest pour accueillir les dolĂ©ances de personnes Ă©plorĂ©es, mais en plus elle rappelle 20 minutes plus tard alors que de son cĂŽtĂ© elle aurait pu croire quâon lui a simplement raccrochĂ© au nez. Et lĂ , elle me propose mĂȘme tard ce soir ? Mais câest quoi sa vie ?
Jâimagine une femme qui est dĂ©jĂ sans doute seule sur son plateau tĂ©lĂ©phonique, la plupart des lumiĂšres Ă©teintes, les postes de travail vides, mais motivĂ©e par la tĂąche dâappeler cette jeune femme dont elle a le mail sous les yeux et qui, selon elle, mĂ©rite un rĂ©confort dâurgence. Une femme dâune quarantaine dâannĂ©es animĂ©e par le seul dĂ©sir dâaider son prochain et de faire disparaĂźtre la souffrance de ce monde.
Câest beau, mais bizarrement, je nây crois pas. Pragmatisme, cynisme, Ă©cole de la vie ? Allez savoir.
Puis ce numĂ©ro. Câest un numĂ©ro de portable. Pas un numĂ©ro privĂ©. Pas un numĂ©ro type « officiel » avec lâindicatif dâune rĂ©gion puis des chiffres en 01020304 ou facilement mĂ©morisables. Non, un numĂ©ro de portable tout ce quâil y a de plus banal, comme si câĂ©tait une copine qui mâappelait.
Mais bon, mon malaise est peut-ĂȘtre dĂ» Ă mon mal-ĂȘtre gĂ©nĂ©ral en ce moment.
Jâexplique Ă Mari(ys)e que je prĂ©fĂ©rerais vraiment quâelle ne rappelle que demain (ou jamais) car je suis Ă©puisĂ©e et je vais dormir juste aprĂšs avoir mangĂ©.
« Ah oui, tu es fatiguĂ©e, câest normal, je comprends, tu es Ă six semaines, câest ça ? »
Non, deux ou trois semaines dâaprĂšs le test, comme je lâavais marquĂ© dans le mail. Mais de combien de dossiers elle sâoccupe ? Elle les appelle toutes avec son portable ? Elle travaille tout le temps jusquâĂ trĂšs tard le soir ?
Je lui réponds que ça ne fait que deux à trois semaines mais que je suis suffisamment tourneboulée pour ne pas trÚs bien dormir et que je ne tiens plus.
Jâessaie de parler tout bas et entre mes dents, lâhĂŽtesse du drive est en train de prendre notre commande Ă moins dâun mĂštre de moi et jâai ma fiertĂ©.
« Dâaccord, oui câest normal, nourris-toi bien et repose toi bien, câest important et je te rappelle demain alors. »
Câest important. Ce nâest pas pour le bĂ©bĂ© quâon dit ça en gĂ©nĂ©ral ? Aux femmes enceintes qui ont Ă cĆur de tout faire au mieux pour la future naissance car elles vont garder le bĂ©bĂ© ?
ArrĂȘte ta parano, elle a raison, tu ne vas pas te laisser mourir parce que quelque chose ne va pas dans ta vie !
On récupÚre nos commandes, on rentre, on mange et on dort.
Le lendemain, il est plus de 11h, je me dis quâelle nâappellera plus.
Mon portable sonne, son numĂ©ro. Je dĂ©croche et nous commençons la discussion. Elle a bien lu mon mail. Jây expliquais les raisons de mon choix, notre situation Ă tous les deux et je demandais des conseils sur la marche Ă suivre pour mener Ă bien notre dĂ©cision, puisque le planning familial et les mĂ©decin ne mâavaient donnĂ© strictement aucune indication.
Moi : « Excusez-moi (oui, moi je vouvoie les inconnus, question dâĂ©ducation, rien Ă voir avec le fait dâavoir gardĂ© des cochons, jâai jamais gardĂ© de cochons), mais je nâai pas bien compris votre nom : câest Mari â E ou Mary âSE ? »
Elle : « Non, Mari-E, comme le nom »
En moi-mĂȘme : JusquâĂ preuve du contraire, Maryse est un nom aussi hein. Jâen connais des Maryse, qui sont crĂ©oles, dâailleurs et trĂšs jolies et je me suis toujours dit que câĂ©tait un trĂšs joli nom, moi jâaime bien.
Elle commence par me dire que si on veut vraiment, on peut toujours sâen sortir. Il y a des aides !
Euuh, nan mais primo, jâaime pas trop quâon discute MES dĂ©cisions et secundo, on nâest pas la pour discuter de ça mais de rĂ©pondre Ă mes angoisses.
Jâexplique que non, je me suis renseignĂ©e, je nâai pas droit aux aides vu mon statut de concubinage avec un « riche ».
Elle : « Mais câest pas grave, on peut trouver des solutions, il suffit de vous domicilier Ă une autre adresse et vous percevrez le RSA et les allocations de mĂšre isolĂ©e. »
Oui oui, on me propose bel et bien de frauder la caf !! Peu importent mes convictions (je suis pas contre le fait dâavoir de lâargent, mais Ă©lever un enfant en mentant effrontĂ©ment, en vivant dans le mensonge, trĂšs peu pour moi, vois lâexempleâŠ) et les risques que je prends (la CAF et tous les organismes qui mettent 6 mois Ă te donner au compte-goutte les allocations auxquelles tu as droit, quand elles se rendent compte dâune erreur de calcul te rĂ©clament lâentiĂšretĂ© de la somme sous 8 jours sous peine de poursuites etc. Et ne parlons pas des sanctions pour les fraudeurs, je ne vais pas risquer dâavoir un enfant Ă la DDASS et de finir en prison !!).
Jâexplique donc que non, je ne frauderai pas la CAF et pour son information, jâai eu une pĂ©riode oĂč je vivais seule et sans revenus, jâai perçu le RSA pendant 3 mois (aprĂšs 3 mois passĂ©s sur mes Ă©conomies) et ils mâont radiĂ©e parce que je nâĂ©tais pas chez moi pour un contrĂŽle surprise puis ont rĂ©clamĂ© toutes les allocations quâils mâavaient versĂ©es.  Et que je nâĂ©tais pas prĂȘte Ă de nouveau avoir affaire avec eux et certainement pas pour tenter une fraude qui serait forcĂ©ment dĂ©couverte sans dĂ©lais.
« Ah oui, vu comme ça, câest vraiment dĂ©gueulasse de leur part »
Euuh moui en mĂȘme temps, sâil y en a beaucoup qui Ă©coutent des conseils tels que les vĂŽtres, faut pas sâĂ©tonner non plus quâils en aient marre de se faire sucer les os (et câest moi qui ait payĂ© ça alors que jâĂ©tais parfaitement honnĂȘte, jâai juste eu le malheur dâĂȘtre sortie de chez moi pour rendre visite Ă Compagnon).
« Mais bon, un bĂ©bĂ© ça ne coĂ»te rien, hein,  ça a juste besoin dâamour ».
Et de vĂȘtements chauds, et dâun lit oĂč dormir, et dâune poussette, de couches. Ce genre de choses⊠Mais passons. Puis un bĂ©bĂ©, dans le principe, ça grandit, ça commence Ă manger et ça change de taille de vĂȘtements tous les 2 mois. Et puis il y a lâaprĂšsâŠ
Puis viennent les conseils mĂ©dicaux. Enfin, conseils, les tĂ©moignages des horreurs qui mâattendent :
La douleur de lâexpulsion.
Les réactions aux médicaments.
Parfois il ne veut pas partir, mĂȘme avec le mĂ©dicament, on doit procĂ©der Ă un curetage (et câest dĂ©gueu).
Les infections suite Ă lâouverture du col.
Le risque de stérilité.
Et jâen passe. De quoi avoir les cheveux qui se dressent sur la tĂȘte. Puis je connais ces risques et ils sont minimes. On est plus au moyen-Ăąge, les avortements sont pratiquĂ©s par des mĂ©decins, encadrĂ©s par des Ă©quipes mĂ©dicales, mĂȘme si ils ne sont pas forcĂ©ment avenants, ce ne sont pas des cons de bouchers.
Et surtout (puisque jâen avais parlĂ© dans mon mail), les sĂ©quelles psychologiques.
« On ne se remet JAMAIS dâun acte pareil. Câest contre nature. »
Et câest pas que je me sente jugĂ©e, mais un peu quand mĂȘme.
« Tu sais, tu vas voir des bĂ©bĂ©s et tu vas pleurer et ton compagnon il ne comprendra pas pourquoi, mĂȘme si tu lui explique parce que les hommes ne comprennent pas ce genre de chose. Les hommes ils ne sont papas que quand le bĂ©bĂ© est lĂ , ils ne peuvent pas comprendre la douleur de perdre un enfant qui nâest pas encore formĂ©. »
Elle serait en train de traiter Compagnon de con de mĂąle Ă©gocentrique et de macho basique que ça ne mâĂ©tonnerait pas, lĂ . Et ça, câest plutĂŽt le genre de truc Ă Ă©viter parce que si je fais de la monogamie avec cet homme-lĂ , câest bien parce quâil nâest pas le mĂąle nĂ©andertalien basique quâon trouve Ă 99,9% des cas. Je ne sais pas quels mĂąles elle  a connus, mais il faut arrĂȘter de gĂ©nĂ©raliser. Les hommes ne sont pas tous des outres Ă biĂšre imbus dâeux-mĂȘmes qui font les concours de qui pisse le plus loin et lequel se fait le plus respecter de bobonne.
Moi mon homme, câest un vrai de vrai. Qui est capable de tout faire et Ă©galement de comprendre ce que je lui dis. Qui sait prendre du recul et ne pas rester bloquĂ© dans ses ĆillĂšres mĂąlesques.
Bref. Personne traite mon mec de vulgaire « homme ». Je le lui fais comprendre poliment.
Elle continue nĂ©anmoins : « De toutes façons, dis-toi quâen cas dâavortement â et je suis bien placĂ©e pour en parler, je reçois des tĂ©moignages tous les jours et si tu ne me crois pas tu peux aller voir sur le site, il y a plein de tĂ©moignages â ben il y a sĂ©paration dans les mois qui suivent dans QUATRE-VINGT POUR CENT DES CAS ! Câest Ă©norme, hein. »
Ok. Elle a compris que je lâaimais, mon Compagnon.
« Puis je vais te dire, mĂȘme si vous ne vous sĂ©parez pas et que la vie continue et que plus tard vous faites un bĂ©bĂ©, eh bien, ce bĂ©bĂ©-lĂ ne sera pas le mĂȘme. Tu comprends ? Tu ne peux pas remplacer ton bĂ©bĂ©. »
Jâai envie de lui dire dâarrĂȘter de parler de mon bĂ©bĂ©, puisque lĂ , il nây aura pas de mon bĂ©bĂ©. Jâai lâĂ©quivalent dâun morceau dâongle dans le bide qui va partir ni vu, ni connu et bien sur que je suis consciente que ce morceau dâongle pourrait devenir un bĂ©bĂ© et grandir et tout et tout et tout. Je suis PUTAIN DE BIEN CONSCIENTE de tout ça. Et câest pas me le rĂ©pĂ©ter et rĂ©pĂ©ter encore qui va me rendre les choses moins pĂ©nibles.
« AprĂšs, je ne tâinfluence pas, hein, tu choisis, mais moi je te dis ce quâil en est en fonction des tĂ©moignages de femmes qui Ă©taient dans ton cas. »
Mouais, ben bizarrement jâai lâimpression quâon essaie de me faire prendre une direction que je nâavais pas choisie, moi.
« Et puis suis ton cĆur, il nây a que lui qui as raison »
Ben tiens, si câĂ©tait si simple, le monde serait rempli de bisounours qui se rouleraient des pelles en balançant des arc-en-ciel avec leurs bides.
Quoi quâil en soit, je suis encore en larmes. Je mets fin Ă la conversation.
Jâavais expliquĂ© dans mon mail que jâaimerais quâon mâaiguille sur la meilleur maniĂšre de procĂ©der pour avorter, quâon mâexplique clairement comment ça se passe et oĂč je pouvais mâadresser (un gynĂ©co par exemple, car jâai finalement appris par moi-mĂȘme, en appelant  ceux de ma ville, quâils Ă©taient de meilleur conseil que tous les autres dans ces cas-lĂ ). Il va sans dire (mais je le dis quand mĂȘme) que je nâai eu aucune, mais alors aucune rĂ©ponse Ă mes questions. Je me suis retrouvĂ©e aussi dĂ©boussolĂ©e quâavant face Ă une situation qui me dĂ©passait complĂštement et mĂȘme encore plus dâavoir eu une tierce personne qui me rĂ©pĂ©tait toutes les situations angoissantes que jâavais dĂ©jĂ imaginĂ©es et mises de cĂŽtĂ© dans mon esprit et mâen avait rajoutĂ© dâautres, empirant le tout.
Avec un enthousiasme assez dĂ©ment, quand jây repense.
Je rejoins Compagnon et je mâeffondre dans ses bras.
Je lui explique en gros la teneur de la conversation : « câest pas du tout un truc pour tâaider Ă mieux gĂ©rer ta dĂ©cision en fait, ils sont lĂ pour te faire changer dâavis ! Ce serait tenu par la famille Boutin que ça ne mâĂ©tonnerait pas. »
Je suis profondĂ©ment dĂ©goutĂ©e dâavoir sollicitĂ© ces gens, je me maudis dâavoir Ă©tĂ© aussi conne de faire confiance Ă un site sans prendre la moindre prĂ©caution alors que jâai lâhabitude dâĂȘtre mĂ©fiante et la fiertĂ© de ne pas me faire avoir lĂ oĂč les autres naĂŻves se mettent dans la mouise. Mouais ben comme quoi, regarde la poutre et non la paille, hein.
La Marie ne me rappelle plus et jâen suis soulagĂ©e. Jâai enregistrĂ© son numĂ©ro au cas oĂč, que je ne rĂ©ponde pas par erreur.
Jâai fouillĂ© un peu le net pour avoir des infos sur ce fameux site. Je constate des tĂ©moignages Ă©tranges de femmes qui ont vĂ©cu exactement la mĂȘme expĂ©rience que moi : appel de Marie via un portable, culpabilisation, peur, pas du tout de soutien au final.
Je me flanquerais des baffes. Puis je suis trĂšs en colĂšre car câest profiter de la faiblesse de femmes en dĂ©tresse pour essayer de les manipuler. Câest dâune bassesse indicible !
Quatre jours plus tard, je reçois un mail. Toujours de Marie. De toute façon, jâai cru comprendre quâil nây avait AUCUN autre interlocuteur. Pas plus que de plateforme pleine de bĂ©nĂ©voles (ou salariĂ©s) chargĂ©s de traiter les demandes du site. Un mail en vous. Pour prendre de nos nouvelles de Compagnon et moi ? Ou de bĂ©bĂ© et moi ? MystĂšre. Mais lâun ou lâautre puisquâelle ne me vouvoie pas. Elle me dit encore que je dois suivre mon cĆur (si seulement je pouvais dire ça aux vendeuses quand je craque sur des fringues que je ne peux pas mâoffrir ! Et que du coup, je ne mâoffre pas) et que câest lui lâimportant. Quâelle est lĂ si je le dĂ©sire et elle me laisse son numĂ©ro de portable (tâinquiĂšte paupiette, jâai pas manquĂ© de lâenregistrer quand tu mâas appelĂ©e pour me sortir tes horreurs).
Je suis en train de remarquer aussi que le mail est datĂ© de dimanche. Pas de repos pour les braves me dira-tâon.
Comme je nâai pas donnĂ© signe de vie, je reçois un nouveau mail deux jours plus tard :
« OĂč en es-tu? Je ne tâoublie pasâŠâŠâŠ.. Vous et votre beau voyage au bout
du monde⊠avec peut-ĂȘtre, un petit bout de chou.
OĂč en ĂȘtes-vous? COURAGE et suis ton cĆur⊠Ton ami te remerciera.
Marie qui va te rappeler si tu lâacceptes bien sur. »
Euuuh, comment te dire, mĂȘme pas en rĂȘve !
Bizarrement, jâai une impression de malaise assez forte. Le cĂŽtĂ© « je ne tâoublie pas » et « je vais te rappeler », ben je trouve ça assez menaçant. Lâimpression dâavoir un psychopathe en face de moi.
VoilĂ , mon expĂ©rience avec ce genre de site. Je nâai pas pu mettre tout ce quâelle mâa dit, je nâai relatĂ© que ce que je suis sĂ»re dâavoir entendu. Cette conversation (enfin câĂ©tait plus elle qui parlait et moi qui essayais de ne pas pleurer puis qui pleurais) a durĂ© 1/2h.
Un conseil, Mesdames, si vous dĂ©sirez mener Ă bien un avortement et Ă moins dâĂȘtre complĂštement maso, contentez-vous dâappeler les gynĂ©cos de votre ville pour voir lequel acceptera de vous recevoir ou adressez-vous au centre de planification familial de chez vous. Le premier est payant, le second anonyme et gratuit (et contrairement Ă ma malheureuse expĂ©rience, tous ne sont pas dĂ©sagrĂ©ables, jâen ai connu de trĂšs ouverts) et surtout MEFIEZ-VOUS des sites qui proposent de vous parler dâIVG, car ceux qui sortent en tĂȘte de liste sur notre ami google sont souvent orientĂ©s pro-vie et leur but (masquĂ©, bien sur) est de vous dissuader de faire votre choix par vous-mĂȘme."
Aujourd'hui, en 2016, ma fille va avoir 3 ans...
J'ai réussi à me faire poser un stérilet et je ne l'enlÚverai que pour une stérilisation définitive. J'aime profondément mon enfant, mais j'aurais aimé avoir le choix.