ChĂšre Audrey,
Je crois que ça m'ennuie et en mĂȘme temps ça mâangoisse de travailler qu'avec un seul mĂ©dium.
Je ne sais pas qui choisit qui, mais je sais qu'ils ne me dĂ©finissent pas, et parfois c'est un peu dur car on vit dans un monde oĂč on est dĂ©finie par ce qu'on fait et pas parce qu'on est.
Depuis il y a pas longtemps, je me donne âlâautorisationâ de suivre cette force qui sort de mon coeur/corps et qui m'amĂšne Ă faire des choses, de la mĂȘme façon dont Donnie Darko suit la masse qui sort de son plexus et lui amĂšne aux endroits un peu impossibles.
Jâai eu aussi une formation assez diverse oĂč j'ai appris Ă faire un peu de tout, mais je crois que la tige qui tient tout c'est le dessin. Je crois au dessin comme une maniĂšre de voir et percevoir le monde, on est des ĂȘtres sensibles, on est donc capables de voir et de sentir au-delĂ de ce que nos yeux voient. Câest pour moi une maniĂšre de s'approcher au monde, de rĂ©flĂ©chir, de questionner, c'est aussi croire au processus des choses, c'est un mode de vieâŠ
De la mĂȘme façon je crois que le dessin et l'Ă©criture viennent ensemble, en tout cas dans mon processus de crĂ©ation, l'Ă©criture fait partie importante de mes projets, mĂȘme si Ă âla finâ du projet on ne voit pas aucune trace de lâĂ©criture.
Comme Christian Dotremont a dit: âJâai Ă©crit pour voirâ
âLes chaisesâ c'Ă©tait une pĂ©riode de ma vie laquelle est devenue ensuite un projet. Et mĂȘme si maintenant jâen ai marre de ce projet, c'est sĂ»r qu'il a Ă©tĂ© un projet et une pĂ©riode de ma vie assez importante, il a Ă©tĂ© le projet/pĂ©riode dĂ©clencheuse des projets suivants. Jâai appris beaucoup sur les chaises, jâavais lâimpression quâelles me parlaient, c'Ă©tait assez magique. Mais avec le temps, j'ai Ă©tĂ© enfermĂ© dans une case, jâĂ©tais (ou je suis encore mĂȘme) âla fille des chaisesâ ou âMadame Chaisesâ et puis ça a Ă©tĂ© difficile dâimaginaire que je pouvais faire/ĂȘtre autre chose aussi.Les TibĂ©tains brĂ»lent ses drapeaux Ă la fin de l'annĂ©e, moi je brĂ»le des chaises.
Comme tu peux te rendre compte maintenant, je fais plein des crises existentielles ou plutĂŽt: je me pose pas mal des questions existentiellesâŠMais finalement, je crois que c'est le questionnement existentiel qui devient le âsujet en commentâ dans ma pratique.
ChĂšre Ivonne,
Il y a quelque chose de doux dans tes mots choisis, il y a quelque chose d'abrupte aussi.
Il y a de l'espagnol, de l'anglais, du français, parfois mélangés et parfois distincts. C'est beau d'écrire ou de parler une langue qui nous échappe encore un peu. De nouveaux sens se créent parce que les mots sont parfois un peu décalés. De l'écriture, tu en utilises pour mettre au clair tes idées, pour faire émerger des projets. Tu disais qu'à la fin d'un projet, on ne voyait plus aucune trace de l'écriture. Cette écriture là , celle qui crée les choses, est-elle différente de celle qui reste, l'écriture qui nous raconte "chÚre grand mÚre", ou "meditation monday" par exemple ?Les différentes langues que tu parles, signifient elles quelque chose de particulier pour toi ? Leur utilisation dans tes éditions a-t-elle un sens précis ou est-ce l'instinct qui te pousse à utiliser un mot en espagnol, un autre en français ?
"La moribunda", mĂȘme si je n'en ai lu qu'un Ă©chantillon, m'a dĂ©jĂ touchĂ© droit au coeur et Ă l'esprit. Dans cette Ă©dition, des lettres adressĂ©es Ă ta grand mĂšre cĂŽtoient des notes de bas de page qui retracent le contexte : des informations sur ton pays d'origine et son contexte politique, des sigles dĂ©cryptĂ©s, des mots utilisĂ©s en rĂ©fĂ©rence Ă des Ă©vĂ©nements. C'est comme si tu nous offrais un rĂ©cit intime qui se mĂȘle et rencontre le contexte historique. La grande et la petite histoire. Â
ChĂšre Audrey:
Parfois les mots ou les rĂ©cits viennent dâune maniĂšre dont je ne sais pas trop expliquer. Jâessaie dâĂ©crire de la mĂȘme façon que je dessine, parfois ça prendre une forme et parfois câĂ©tait juste quelque chose qui devait sortir de mon esprit.
Quand jâĂ©tais petite mon grand-pĂšre mâĂ©crivait des lettres pour mon anniversaire, faits Ă la machine Ă Ă©crire sur un papier trĂšs fin. Je trouvais ça un peu Ă©trange de recevoir une lettre de quelquâun quâon voit presque tous les jours. Il laissait des notes par tout, et dans ses notes et des messages par tout, il avait lâhabitude de prendre de photos et puis Ă©crire en bic, Ă l'arriĂšre une anecdote sur lâimage quâil avait prise.
Il Ă©tait journaliste sportif, mais il ne racontait que le sport, dĂšs quâil pouvait il envoyait des photos de famille au journal, (ma mĂšre a sorti au journal quand elle a eu ses 15 ans, quand elle a eu son diplĂŽme, quand elle s'est mariĂ©âŠ). Dans une pĂ©riode il avait une petite section au journal oĂč il racontait ses voyages, et jâai Ă©tais toujours fascinĂ©e par ça. Je me souviens mĂȘme dâun jour dire âje veux faire ça, quand je serai grandeâ.
Jâai commencĂ© Ă Ă©crire quand je suis arrivĂ© en Belgique oĂč jâĂ©tais confrontĂ© Ă beaucoup de solitude, Ă un long processus de me retrouver (oĂč jây suis encore). Ăcrire en français me donnait lâimpression de que personne ne me comprenait et ça me soulageait, donc, cette forme dâĂ©criture est plus dĂ©veloppĂ©e en français quâen español dans mon cerveau. Mais il y a et il en aura toujours un milliard des choses dont je ne saurai exprimer en français et peut-ĂȘtre en espagnol non plus.
Quand jâai Ă©crit âChĂšre grand-mĂšre, je sentais le soulagement de que ma grand-mĂšre (qui Ă©tait dĂ©jĂ morte) nâallait pas comprendre que je me foutais un peu de ça gueule, en lui faisant de mots, comme mon grand-pĂšre faisait avec nous. CâĂ©tait aussi une bĂȘte façon de lui dire au revoir et que je lâaime ( quand mĂȘme).
Par contre, âmeditation monday â câĂ©tait presque un manifest oĂč je voulais ĂȘtre comprise par tout le mondeâŠ
La Moribunda, jâai commencĂ© Ă lâĂ©crire en 2014 suites aux grosses manifestations aprĂšs la morte de Chavez et la prise de pouvoir de Maduro. Depuis que je suis petite jâai plein de souvenirs des Ă©vĂ©nements politiques, des coups d'Ătat, des grĂšves nationales pendant des mois, de ne pas aller Ă lâĂ©cole Ă cause des barricades en feu qui bloquent la rue, lâinsĂ©curitĂ©, des Crowdfunding pour pouvoir payer une urgence Ă lâhĂŽpital, pĂ©nurie de la nourriture⊠CâĂ©tait une façon de dĂ©noncer la situation politique, Ă©conomique et sociale du Venezuela, laquelle est de plus en plus pĂ©nible. Chavez appelait la constitution du Venezuela âla moribundaâ, ce qui veut dire âen train de mourirâ, pour moi câest assez paradoxal avec la situation actuelle. Câest un projet pas fini, il y a deux jâai envoyĂ© Ă une maison dâĂ©dition pour tenter me faire Ă©diter et ils mâont dit de leur Ă©crire en 2021, câest la mĂȘme date dont Chavez a dit que son mandat allait finirâŠ
Ivonne
Bio : Ivonné Gargano is a Venezuelan artist-illustrator and self-publisher, currently living and working in Brussels, Belgium. She makes poetry with books, she perceives the book has a medium, an object, a multiple that she questioned and transformed. She is constantly looking for new ways of narratives, and its relationship between the form, the content and the space.
She is always looking forward to collaborate with other artists.