PrĂȘche sur des hurlements
Et voici, deux aveugles assis au bord du chemin, entendirent que Jésus passait et criÚrent :
â Aie pitiĂ© de nous, Seigneur, fils de David !
La foule les reprenait pour les faire taire mais ils criaient plus fort :
â Aie pitiĂ© de nous, Seigneur, fils de David !
JĂ©sus sâarrĂȘta et les appela et dit :
â Que voulez-vous que je fasse ?
Ils lui dirent :
â Seigneur, que nos yeux sâouvrent.
Ămu de compassion, JĂ©sus toucha leurs yeux et, aussitĂŽt, ils recouvrĂšrent la vue et le suivirent.
« Que veux-tu que je fasse ? » La question peut avoir deux sens. Le premier est une sorte de soupir dans le but de signifier Ă une personne que nous ne pouvons vraiment rien pour elle. Autant se taire, dâailleurs, plutĂŽt que de lui montrer notre impuissance Ă sa dĂ©tresse, Ă son appel et de risquer de la plonger dans un dĂ©sespoir.
Le second sens donnĂ© nâest pas possible Ă moins dâĂȘtre en position de force : « Que veux-tu que je fasse ? » peut sous-entendre de pouvoir opĂ©rer tout ce que notre interlocuteur nous demande. Autant se taire plutĂŽt que dâoffrir une perspective impossible Ă quelquâun ou, pire, de nous illusionner nous-mĂȘmes.
« Que veux-tu que je fasse pour toi ? » La question de JĂ©sus est nĂ©anmoins la clef de lâhistoire. Mais elle se mĂȘle avec une conception de la toute-puissance de Dieu, de notre comprĂ©hension du miracle tel un remĂšde Ă nos propres misĂšres et impuissances. Nous sommes dans une impasse si nous lions notre capacitĂ© de foi Ă notre conception dâun Dieu utilitariste qui peut et mĂȘme doit tout faire Ă notre bonheur.
« Voici ». Le mot est un ordre ; il signifie sous la plume de lâĂ©vangĂ©liste : « Regardez ». Celui-ci nous demande de regarder quand il nây a plus rien Ă voir. Qui y aurait-il Ă regarder si ces deux aveugles ne voient rien justement ? Faudrait-il sâattarder sur la foule qui se presse, enthousiaste ? Apercevoir JĂ©sus sĂ»rement alors ? Il nous est promis quâil sâapprĂȘte Ă passer sur le chemin Ă travers la foule. Devons-nous nous prĂ©parer Ă voir un miracle ? Non, « voici » relĂšve dâun paradoxe. Il sous-entend : « Voici ; il nây a rien Ă voir » ; « regardez puisquâil nây a rien Ă voir ».
Voici, deux aveugles. Ceux quâil convient dâobserver ne voient prĂ©cisĂ©ment rien. Il nây a rien qui soit donnĂ© en spectacle mais il nous demander de porter attention Ă ceux aveugles. De ce fait, nous, auditeurs, sommes amenĂ©s Ă nous aveugler en ceux qui ne voient rien.
Ne nous mĂ©prenons pas. LâĂ©vangĂ©liste nous invite ainsi non pas tant Ă nous arrĂȘter Ă ces deux infirmes quâĂ ce que la foule ne peut saisir. Celle-ci veut voir JĂ©sus et ses miracles mais ne souhaite pas porter attention Ă ceux quâelle cherche Ă faire taire et Ă faire disparaĂźtre. Selon lâĂ©vangĂ©liste Matthieu, lâimportant nâest donc pas JĂ©sus mais la vie de ceux dont la foule sâĂ©carte. Nous sommes conviĂ©s Ă un dĂ©tournement de notre regard qui se perd dans la nuit de ces hommes qui ne voient rien.
Un cri, des hurlements nous sortent de la torpeur. Quand la foule les rĂ©duit Ă lâinexistence, il leur reste leur voix. Ils dĂ©rangent par leur infirmité ; ils dĂ©rangent plus encore par leur comportement. Les dĂ©cibels quâils profĂšrent sont probablement insupportables. Peu importe ce quâils disent : ils hurlent et nous risquons de rester crispĂ©s, non seulement sans voir, mais sans rien entendre.
Peu importe ? Lors mĂȘme quâils sont inaudibles, lâĂ©vangĂ©liste nous laisse entendre ce que JĂ©sus, lui, entend dâeux : « Seigneur, ÎÏÏÎčΔ ». Une confession de foi tombe dans nos oreilles ; leurs cris contiennent le nom de Dieu, le Seigneur Ă lâorigine de tout qui crĂ©e et peut tout.
« Seigneur, pitiĂ© pour nous ». Ils invoquent Dieu et appellent JĂ©sus quâils reconnaissent comme « fils de David », Ă savoir le messie, lâenvoyĂ© de Dieu mĂȘme. Ce Dieu dans sa toute-puissance, ils lâinvoquent pour eux-mĂȘmes et nous voici en train de lâinvoquer pour nous-mĂȘmes. La confession de foi est une histoire de Dieu avec eux, une histoire avec nous.
Or, la foule qui ne veut pas les voir, les rĂ©duit au silence. Eux redoublent de cris. Ceci nous vaut une deuxiĂšme confession de foi que lâĂ©vangĂ©liste prend la peine de réécrire comme si nous aurions risquĂ© de ne pas avoir bien compris. La foule nâentend pas leur confession de foi alors quâil y a surenchĂšre en leurs vocifĂ©rations. DĂ©jĂ quâils sont exclus et aveugles, la foule leur donne une perspective encore plus sombre. Il y a une surenchĂšre quant Ă leur rejet : quâils soient rĂ©duits au silence â « ጔΜα ÏÎčÏÏÎźÏÏÏÎčΜ ».
Cette deuxiĂšme confession de foi nâest pas davantage entendue. Pourquoi donc la rĂ©pĂ©ter ? Qui peut donc lâentendre dans cette foule probablement autant bruyante que des protestations dâaveugles ? Ă qui ce tĂ©moignage de foi peut-il bien profiter ?
JĂ©sus, lui, entend et rĂ©duit ainsi la distance infranchissable entre eux, exclus de la sociĂ©tĂ© et amoindris en leur intĂ©gritĂ© physique. La foule, elle, est amoindrie en humanitĂ©, incapable dâaucune pitiĂ©.
JĂ©sus les appelle : « ᜠጞηÏÎżáżŠÏ áŒÏÏΜηÏΔΜ αáœÏÎżáœșÏ ». Les remettant parmi la foule, il permet que leurs paroles deviennent audibles par-dessus le bruit de la foule. Celles-ci cessent dâĂȘtre un hurlement qui assourdit et dĂ©range ; elles sont un tĂ©moignage de foi auquel JĂ©sus peut dĂ©sormais rĂ©pondre.
Mais comment rĂ©pondre Ă leur dĂ©tresse ? La foule les excluait. Que veulent-ils quâelle fasse ? Ils ne peuvent guĂ©rir. Il nây a rien Ă faire. La question que leur pose JĂ©sus ne relĂšve donc plus de lâĂ©vidence : « Que voulez-vous que je fasse ? »
Dieu dit et Dieu fait. Tel le Dieu crĂ©ateur du Livre de la GenĂšse, JĂ©sus demande ; il invite Ă cette libertĂ© dâexpression qui leur Ă©tait refusĂ©e et dĂ©clenche, en eux, une troisiĂšme et derniĂšre confession de foi.
â Seigneur, que nos yeux sâouvrent. « ÎÏÏÎčΔ, ጔΜα áŒÎœÎżÎčÎłáż¶ÏÎčΜ ÎżáŒ± áœÏÎžÎ±Î»ÎŒÎżáœ¶ áŒĄÎŒáż¶ÎœÂ Â».
Ils rĂ©pĂštent « Seigneur » ou, plutĂŽt, ils accolent le nom tout puissant de Dieu Ă leur histoire personnelle, ce Seigneur qui leur apparaĂźt sans aucune lumiĂšre. JĂ©sus provoque donc une possibilitĂ© pour eux de passer dâune formulation de la foi Ă une autre :
â Aie pitiĂ© de nous, Seigneur, fils de David !
â Seigneur, que nos yeux sâouvrent.
Quelle est la confession thĂ©ologiquement la plus parfaite ? Celle qui contient un titre messianique complet : « Seigneur, fils de David » ? Ou celle qui ne rĂ©duit lâinvocation quâau seul mot de « Seigneur », chargĂ© de lâespĂ©rance de sortir dâune humaine souffrance ?
La confession parfaite nâĂ©tait-elle pas celle qui atteste Dieu dans le concret de nos existences ? Ă quoi sert-il dâattribuer Ă Dieu mille et un mots de grandeur si je nâai pas lâexpĂ©rience, en mon corps et en mon esprit, dâun Dieu proche et fait pour moi afin de me remettre en route ? Les aveugles le comprirent avant nous. Ils veulent un Dieu qui les sauve.
JĂ©sus sâĂ©meut de compassion. Le verbe employĂ© est le mĂȘme que celui dans la parabole du maĂźtre de maison ; celui-ci est bouleversĂ© par la situation de faillite de son ouvrier qui ne peut plus payer et fut jetĂ©, avec femme et enfants, en prison (« ÏÏλαγÏΜÎčÏΞΔ᜶Ï » Matthieu 28, 27).
Mais, en cette rencontre, JĂ©sus ne se contente pas de sâĂ©mouvoir. Il est Ă la maniĂšre de Dieu qui dit et qui fait. Il parle en paraboles et il guĂ©rit ; il raconte et il fait. En soulageant lâinfirmitĂ©, il rĂ©vĂšle un visage de Dieu qui appelle et qui veut des disciples Ă sa suite, de ceux-lĂ mĂȘmes qui, comme dans la parabole de lâouvrier perdant tout, sont sans lien social. En effet, ils nâont plus rien ni famille ni bien. Ils sont comme morts. Ă quoi cela sert-il de recouvrer la vue ?
Ils recouvrĂšrent la vue et le suivirent, aussitĂŽt leur confession de foi faite â « Îșα᜶ ΔáœÎžÎÏÏ áŒÎœÎÎČλΔÏαΜ ».
JĂ©sus les appelle comme il appela ses disciples. Mais la diffĂ©rence est de taille : en raison mĂȘme de leur infirmitĂ©, de ce qui paradoxalement est un mal pour leur vie rĂ©duite Ă rien, ils deviennent disciples de JĂ©sus. Ils appellent et crient en premier si bien que lâappel de JĂ©sus Ă les suivre devient une rĂ©ponse Ă ce quâils provoquĂšrent. Leur infirmitĂ© leur donne le privilĂšge de choisir une vie dâapĂŽtres.
Leurs yeux sâouvrent ; câest bien ce quâils demandĂšrent. Ils sâouvrent comme ceux dâun enfant nĂ© Ă qui tout est promis Ă quelques jours dâexistence. Dieu qui les recrĂ©e Ă neuf leur donne de confesser la foi. Ils sont dĂ©sormais disciples et suivent JĂ©sus.
Ils le suivirent â « Îșα᜶ ጠÎșολοÏΞηÏαΜ αáœÏῷ ». Ils ne sont pas appelĂ©s en raison dâun quelconque mĂ©rite de leur part mais en raison mĂȘme de leur infirmitĂ©. Ils le sont parce que Dieu sâĂ©meut de leur foi balbutiante Ă laquelle il rĂ©pond.
Ils le suivirent donc. Mais, à y regarder de plus prÚs, nous nous apercevons que les deux aveugles précédaient Jésus. Jésus ne faisait que suivre leurs cris, retardé sur le chemin. Ainsi, sa question, « Que voulez-vous que je fasse ? », se transforme :
â  OĂč allons-nous Ă prĂ©sent ?
Ils suivent JĂ©sus ; JĂ©sus les suit. En effet, ils le prĂ©cĂ©daient vers JĂ©rusalem. OĂč allons-nous Ă prĂ©sent ? JĂ©sus qui les dĂ©passait par la parole, ne les dĂ©passe plus trĂšs longtemps. Ă JĂ©rusalem, il monte aussitĂŽt sur un Ăąne et sâarrĂȘte comme eux Ă©taient arrĂȘtĂ©s en leur humanitĂ© amoindrie. JĂ©sus ne va plus nulle part, clouĂ© sur une croix, aveuglĂ© Ă vie.
Ainsi, sa question nous revient alors :
â  Que voulez-vous que je fasse ?
Que voulons-nous que Dieu nous fasse alors quâil nous manque la capacitĂ© de voir JĂ©sus marcher devant nous ? OĂč voulons-nous aller Ă prĂ©sent ?