Kevin avait toujours pris son rĂŽle de pĂšre au sĂ©rieux. Quand son fils aĂźnĂ© est venu au monde, il avait arrĂȘtĂ© les conneries. Il n'avait pas su les arrĂȘter pour sa femme mais il l'avait su pour son fils. Kevin Ă©tait un bon pĂšre. Il Ă©tait attentionnĂ©, drĂŽle et toujours disponible. Il Ă©tait l'un de ces pĂšres qui emmenait son fils jouer au foot le dimanche ou aprĂšs l'Ă©cole dans le parc. Il Ă©tait l'un de ces pĂšres qui se marrait avec lui comme s'ils Ă©taient copains. Kevin Ă©tait l'un de ces pĂšres qui avait toujours rĂȘvĂ© d'avoir un fils. Il l'avait eu, son fils, et il dĂ©crocherait la lune pour le rendre heureux.
Quand sa femme, Mélanie, lui avait appris qu'elle était enceinte pour la seconde fois, Kevin était tombé des nues. Aussi bien elle que lui ne s'attendaient pas à cette nouvelle. Ils n'avaient jamais parlé d'avoir un deuxiÚme enfant. Hugo leur suffisait amplement, l'enfant réclamait beaucoup d'attention à seulement trois ans. Quoiqu'il en fût, le deuxiÚme était en route, il fallait pour les deux parents de solidifier leur situation. Le travail de Kevin au marché ne lui rapportait pas grand chose et Mélanie, secrétaire dans un cabinet dentaire, touchait le SMIC. A la fin du mois, ils peinaient déjà à joindre les deux bouts, avec un deuxiÚme enfant à charge, ce serait deux fois plus compliqué.
Une petite fille naquit. Ils l'appelÚrent Anissa, comme la grand-mÚre de Mélanie. C'était un sage bébé. Elle ne pleurait jamais et était parvenue à faire vite ses nuits. Elle n'était pas dérangeante. A vrai dire, elle l'était si peu, qu'il arrivait à ses parents de l'oublier. Mélanie oubliait de lui changer sa couche, Kevin de la sortir de son berceau à l'heure du repas. Seul Hugo semblait se soucier d'elle. Il ne l'oubliait jamais, si bien qu'il devint son protecteur ou, plutÎt, son baby-sitter.
Lorsque Hugo et Anissa eurent sept et dix ans, MĂ©lanie perdit son travail. A leur Ăąge, ils ne comprenaient pas trĂšs bien ce qu'il en Ă©tait. Ils savaient juste que c'Ă©tait grave car leur pĂšre et leur mĂšre ne faisaient que de se disputer et MĂ©lanie restait tout le temps Ă la maison, mĂȘme quand eux Ă©taient Ă l'Ă©cole. Elle Ă©tait lĂ quand ils partaient le matin, elle Ă©tait toujours lĂ quand ils revenaient le soir. Par contre, leur pĂšre, lui, ils le voyaient de moins en moins. Ils faisaient des marchĂ©s tous les jours, mĂȘme le week-end, et il avait en plus trouvĂ© un travail de livreur. Il conduisait un Ă©norme camion. Hugo trouvait ça cool, alors Kevin l'avait pris avec lui, un aprĂšs-midi. Il s'Ă©tait amusĂ© comme un fou, Ă bidouiller tous les boutons du tableau de bord et Ă ĂȘtre maĂźtre de l'autoradio. Kevin leur manquait, Ă Hugo et Ă Anissa, ainsi que les sorties au parc. Leurs moments prĂ©fĂ©rĂ©s Ă©taient les quelques heures passĂ©es au square, aprĂšs l'Ă©cole. Ils goĂ»taient tous ensemble sur un banc ou assis dans l'herbe et, soit ils faisaient une partie de foot, soit ils jouaient aux jeux pour enfants. Ils â y compris Kevin â aimaient faire du toboggan, de la balançoire et toutes sortes de jeux Ă bascules. Ces quelques heures Ă©taient importantes, pour eux trois. Anissa oubliait qu'il Ă©tait dur pour elle de se faire des amis Ă l'Ă©cole, Hugo faisait l'impasse sur ses mauvaises notes et les mots des professeurs dans son carnet de correspondance et Kevin se rappelait ce que c'Ă©tait d'ĂȘtre un enfant avant que les problĂšmes d'argent ne vinssent le ramener Ă la rĂ©alitĂ©.
Les problĂšmes d'argent survinrent peu aprĂšs le licenciement de MĂ©lanie. Bien que les enfants ne surent pas trĂšs bien ce qu'ils impliquaient, ils aperçurent des changements qui s'opĂ©raient au sein du foyer familial. D'abord, le nouvel emploi de Kevin lui prenait tout son temps et l'obligeait Ă rentrer Ă des heures parfois tardives. Puis, l'arrĂȘt soudain d'achat de marques alimentaires et des cĂ©rĂ©ales prĂ©fĂ©rĂ©es de Hugo. Ensuite, l'apprĂ©hension de MĂ©lanie avant d'ouvrir la boĂźte aux lettres et cette inquiĂ©tude qu'elle avait toujours sur son visage lorsqu'elle ramenait des enveloppes tamponnĂ©es de l'insigne rouge "DERNIĂRE RELANCE".
Hugo et Anissa ne parlaient pas de tout ça entre eux. Hugo jugeait qu'Anissa Ă©tait trop jeune et ne comprendrait pas. Lui se considĂ©rait comme un grand et bien qu'il ne connaissait pas la raison des tourments de ses parents, il savait que quelque chose allait mal. Au moment oĂč il trouvait que la situation Ă©tait la plus critique et oĂč il pensait que Kevin et MĂ©lanie allaient divorcer comme les parents de Lucas, une accalmie Ă©tait apparue. Un soir, Kevin Ă©tait rentrĂ© Ă la maison avec un bouquet de fleurs. MĂ©lanie Ă©tait toujours triste ces derniers temps mais, ce soir-lĂ , elle avait souri. Kevin l'avait prise dans ses bras, il l'avait embrassĂ©e et avait murmurĂ© tout bas :
"Ăa va aller, ne t'inquiĂšte pas, ça va aller."
C'était à partir de cet instant qu'ils avaient recommencé à faire des trucs de grands. Ils sortaient le soir et Hugo et Anissa restaient seuls à la maison. Les enveloppes au tampon rouge se faisaient de plus en plus rares, leurs parents retrouvaient un peu plus de leur joie de vivre et la bonne humeur était de nouveau présente.
Cependant, l'accalmie n'avait Ă©tĂ© que passagĂšre. MĂ©lanie avait trouvĂ© un nouveau travail. Elle Ă©tait caissiĂšre dans un supermarchĂ©. Ses horaires ne lui permettaient pas de passer beaucoup de temps avec sa famille. Elle rentrait le soir vers vingt-et-une heures et Ă©tait extĂ©nuĂ©e. Cet emploi avait nĂ©anmoins permis Ă Kevin de lĂącher celui de livreur et ainsi, de finir plus tĂŽt ses journĂ©es. Quand les parents rĂ©unirent les enfants pour leur apprendre la nouvelle, ces derniers s'en Ă©taient rĂ©jouis. Ils pensaient que tout allait redevenir comme avant, que les goĂ»ters dans le parc allaient de nouveau faire leur apparition dans leur vie. Ce fut le cas, d'une certaine maniĂšre. Kevin allait, certes, chercher tous les soirs les enfants Ă l'Ă©cole et ils prenaient leurs encas dans le square, mais le pĂšre se montrait trĂšs prĂ©occupĂ©. Il profitait d'ĂȘtre en dehors de la maison pour voir ses copains, ceux dont MĂ©lanie se mĂ©fiait. Il demandait Ă Hugo et Ă Anissa de jouer aux jeux d'enfants et de les laisser discuter entre adultes. Quand Hugo se tournait vers eux, ils parlaient avec intensitĂ© et ils s'Ă©changeaient de nombreuses poignĂ©es de mains, avant de s'assurer que personne ne les regardĂąt. Cet homme, celui qui venait tout le temps, il ne l'avait jamais vu auparavant. Hugo avait un jour surpris une dispute de ses parents dans laquelle MĂ©lanie reprochait Ă Kevin de traĂźner avec un certain Teddy, "un individu peu frĂ©quentable" selon ses propos. Pour Hugo, ce Teddy n'avait pourtant pas l'air peu frĂ©quentable. Il le trouvait mĂȘme sympathique. Il leur ramenait des sucettes quand il les rejoignait au parc et il leur racontait toujours des blagues hilarantes. Quoiqu'il en fĂ»t, ce n'Ă©tait pas l'avis de MĂ©lanie et le jour oĂč elle apprit que Kevin le voyait frĂ©quemment, elle devint folle de rage. Les enfants Ă©taient enfermĂ©s dans leur chambre, ils Ă©taient assis sur le lit d'Anissa. Pour la divertir, Hugo essayait de lui lire une bande dessinĂ©e en interprĂ©tant les personnages avec des voix diffĂ©rentes mais MĂ©lanie hurlait tellement fort que lui-mĂȘme n'arrivait pas Ă se concentrer. Au final, ils se mirent tous les deux Ă Ă©couter aux portes. Ils n'entendirent que des bribes de conversations.
"Je n'arrive pas à croire que tu puisses le revoir aprÚs tout ce qu'il t'a fait. AprÚs ce qu'il nous a fait !
-Bien sĂ»r que non il n'a pas changé ! ArrĂȘte d'ĂȘtre aussi naĂŻf !
-Tu nous mets en danger !
-Je sais ce que je fais !
-Oh vraiment ? La premiÚre fois tu savais également ce que tu faisais, il me semble. Non ?
-Et regarde oĂč ça nous a mené ! On a Ă©tĂ© obligĂ©s de dĂ©mĂ©nager.
-Ted n'est plus l'homme qu'il a été. Il a changé. Il ne fait plus de trafic. D'ailleurs, je suis allé chez lui l'autre fois et il a un enfant ! Une petite fille à peine plus ùgée qu'Anissa !
-T'as Ă©tĂ© chez lui ? Non mais je crois rĂȘver !
-Oui, je suis allé chez lui et c'est une trÚs bonne chose !
-Il a trop de choses Ă perdre, MĂ©lanie ! Il a une femme et un enfant, une famille, comme moi ! Qui serait assez bĂȘte pour perdre tout ça ?..."
Anissa et Hugo, les oreilles collĂ©es contre la porte, n'entendirent plus rien. Avec ces derniĂšres paroles, Kevin avait rĂ©ussi Ă l'apaiser. MĂ©lanie n'Ă©tait nĂ©anmoins pas plus sereine Ă l'idĂ©e que son mari frĂ©quentĂąt l'homme qui leur avait gĂąchĂ© la vie il y avait de cela une dizaine d'annĂ©es, quelques temps avant la naissance de Hugo. A chaque fois que Kevin sortait, elle spĂ©culait. Et s'il ne revenait pas, aujourd'hui ? Chacun de ses retards Ă©tait pour elle une source d'angoisse. La peur avait pris possession de son ĂȘtre, une boule s'Ă©tait créée au creux de son estomac.
Un soir, son cauchemar s'Ă©tait transformĂ© en rĂ©alitĂ©. Kevin avait plusieurs heures de retard. Il n'Ă©tait pas passĂ© chercher les enfants Ă l'Ă©cole. La maĂźtresse les avait gardĂ©s Ă la garderie alors qu'ils n'y restaient jamais. Elle tĂ©lĂ©phona Ă MĂ©lanie qui dut quitter son travail et venir les chercher en urgence. Lorsqu'ils rentrĂšrent Ă la maison, Kevin n'y Ă©tait pas. Il ne dĂ©crochait pas son tĂ©lĂ©phone, son patron l'avait vu partir Ă l'heure habituelle, son ami et voisin ne l'avait pas vu rentrer. Il Ă©tait nulle part. Si Kevin n'Ă©tait pas Ă la maison, c'Ă©tait que quelque chose le retenait. MĂ©lanie ne pouvait s'empĂȘcher de spĂ©culer sur la mort plausible de son mari ou sur sa sĂ©questration.
"S'il est en danger, nous aussi ?" se demanda-t-elle.
Elle se revoyait dĂ©jĂ faire ses valises en moins de deux heures et fuir, comme elle l'avait fait il y avait dix ans de cela. Ce fut Ă l'instant oĂč elle se dĂ©cida qu'elle et les enfants passeraient quelques jours chez sa mĂšre qu'elle entendit la porte d'entrĂ©e s'ouvrir. Elle se pencha, le buste en avant, pleine d'apprĂ©hension.
Kevin traversa le couloir d'un pas lent et lourd. Lorsqu'il arriva dans la lumiĂšre, MĂ©lanie eut une vision d'effroi. Il avait le nez ensanglantĂ©, la lĂšvre fendue et un Ćil au bord noir encore bien rouge.
"Chéri ! Qu'est-ce... Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?"
Elle l'assit sur le canapé et s'empara d'un gant de toilette humide avec lequel elle tamponna le sang séché qui recouvrait son visage.
Il acquiesça silencieusement. Mélanie soupira. Elle aimerait lui dire qu'elle avait raison depuis le début, mais elle s'en abstint. Kevin avait déjà assez souffert comme cela.
-Rien que quelques jours, chez ma mĂšre.
-Mélanie, on ne peut pas.
-Ils ne me lĂącheront pas.
-Je lui ai emprunté de l'argent."
Le bouche de Mélanie s'entrouvrit mais se referma subitement. Elle bouillonnait de l'intérieur. Comment son mari avait-il pu faire une erreur aussi stupide ?
"Comment ça, tu leur as emprunté de l'argent ?
-On avait besoin de fric. On ne s'en sortait pas, mĂȘme avec ton nouveau travail. J'ai voulu garder mon taf mais on n'avait personne pour s'occuper des petits et on n'avait pas de quoi payer la garderie...
-Du coup t'en as demandé à Teddy ?
-Non, bien sûr que non ! C'est lui qui me l'a proposé. Il m'avait dit que c'était juste une aide, pour me dépanner, et que je lui rembourserai quand j'aurai les moyens... Il a commencé à me faire chanter. Je devais faire passer des trucs d'une cité à l'autre.
-Des produits de contrebandes, à ce que j'ai compris... Mais ce sont des colis fermés, je ne sais pas ce qu'il y a dedans !"
MĂ©lanie s'Ă©croula sur le canapĂ©. Les larmes lui montĂšrent aux yeux. Elle avait cette Ă©trange impression de dĂ©jĂ -vu, sauf que ce n'Ă©tait pas une impression, elle vivait le mĂȘme scĂ©nario, Ă la diffĂ©rence prĂšs qu'elle avait deux enfants en bas Ăąges. Les enfants... Que Kevin les mĂźt, lui et elle, dans la galĂšre Ă©tait une chose, mais pas les enfants. Il ne bousillerait pas leur vie.
"Je veux que tu rÚgles ça. C'est ton problÚme. Je veux qu'il n'y ait aucun impact sur la vie de mes enfants, t'as bien compris ? Si un soir, tu rentres encore comme ça, aussi mutilé que tu l'es aujourd'hui, tu ne nous reverras plus. On partira loin. C'est compris ?"
Elle s'Ă©tait levĂ©e, le surplombait de sa hauteur. Il hocha la tĂȘte. Kevin ne pouvait pas lui en vouloir de le dĂ©tester. Il se dĂ©testait encore plus.
Deux mois s'Ă©taient Ă©coulĂ©s. Depuis ce soir-lĂ , s'en Ă©taient suivis des lettres de menace, des tentatives d'intimidation et du harcĂšlement Ă outrance. Par chance â enfin, si Kevin pouvait appeler cela de la chance â Teddy n'incluait pas MĂ©lanie et les enfants dans ses histoires. Il lui insinuait nĂ©anmoins que s'il ne payait pas dans la semaine ou dans le mois la somme, qui avait considĂ©rablement augmentĂ© soit dit en passant, il lui enlĂšverait ce qu'il avait de plus cher au monde. Bien que Kevin pensait que la majoritĂ© de ce que disait Teddy Ă©tait du bluff, il ne pouvait pas prendre de risque. La vie de sa femme et de ses enfants Ă©tait un jeu, il n'avait pas le droit de perdre la partie.
Un soir, alors qu'il rentrait de l'Ă©cole avec Hugo et Anissa Ă ses cĂŽtĂ©s, toute une horde de voitures de police contrĂŽlait le quartier. Au moment de passer le panneau annonçant la rĂ©sidence Aristide Brian, un policier l'arrĂȘta.
"Vous habitez le coin, Monsieur ?
-TrĂšs bien. Vous pouvez passer, mais je vous demanderai de ne pas traĂźner pour rentrer chez vous, Monsieur.
-Qu'est-ce qu'il se passe ?
-Oh, des histoires de rivalité entre cités et des échanges douteux."
Kevin déglutit avec difficulté. Il prit la main de ses enfants et se dirigea à grands pas vers sa cage d'escalier. Lorsqu'ils arrivÚrent à l'appartement, Mélanie n'était pas encore rentrée. Jusqu'à son retour, il essaya de s'occuper l'esprit. Il aida les enfants à faire leurs devoirs, à préparer leurs cartables pour le lendemain et à se laver avant de souper.
Alors que Kevin était en train de préparer à manger, il entendit la porte d'entrée claquer. Les pas qui s'approchaient de lui étaient précipités. Mélanie courait presque.
"Kevin ! Kevin !" Hurlait-elle.
Kevin se prĂ©cipita dans le cadre de la porte du salon. Ils faillirent se percuter. MĂ©lanie se jeta dans ses bras et serra fort le buste de son mari contre elle. Elle Ă©tait essoufflĂ©e, son cĆur battait Ă un rythme effrĂ©nĂ©.
"Tu es lĂ Â ! La police est en bas ! J'ai cru qu'ils t'avaient arrĂȘté !"
Sa voix était saccadée par sa respiration haletante. Kevin passa sa main dans son dos et le caressa de maniÚre rassurante.
"Je suis lĂ , Mel. Ne t'en fais pas."
Il la conduisit vers le canapé sur lequel elle se laissa tomber. Sa respiration retrouva un rythme normal. Kevin lui apporta un verre d'eau qu'elle but par petites gorgées.
"Pourquoi les flics sont lĂ Â ?
-Je crois qu'ils ont découvert le trafic de Ted."
Personne ne parla pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce que Mélanie brisa le silence :
"Il faut qu'on déménage.
-On ne peut pas rester ici. On doit déménager.
-Qu'est-ce que tu racontes ? On est en pleine année scolaire. On ne peut pas partir comme ça et laisser tout en plan.
-Kevin, si les flics ont découvert ce que Teddy manigance, c'est qu'il s'est foiré et qu'il ne va pas tarder à débarquer ici ou à te balancer !
-On n'est pas sûrs à 100% que c'est le trafic de Teddy qu'ils ont découvert, alors ne nous précipitons pas et attendons un peu.
-Je n'attendrai pas qu'on te jette en taule."
Sur cette derniĂšre phrase, elle se leva et se dirigea d'un pas dĂ©cidĂ© vers la chambre parentale et referma la porte. MĂ©lanie avait raison, si le trafic de Teddy avait Ă©tĂ© interceptĂ©, il ne tarderait pas Ă dĂ©noncer ses complices. Le premier Ă©tait d'ailleurs dĂ©jĂ tombĂ©. A quelques mĂštres de l'immeuble de Kevin et MĂ©lanie, Vincent Ă©tait la raison de tout ce remue-mĂ©nage et de la prĂ©sence des voitures de police. Il avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© pour avoir stockĂ© les marchandises de Teddy dans sa cave. Kevin l'apprit le lendemain soir, Ă la sortie de l'Ă©cole. Il croisa un homme qu'il connaissait par le biais de son travail avec Teddy et qui attendait lui-mĂȘme son enfant.
"T'as appris pour Vince ? Lui dit-il.
-Non. Qu'est-ce qu'il a ?
Dans la tĂȘte de Kevin, les piĂšces du puzzle s'Ă©taient assemblĂ©es. Les flics auraient bien pu l'arrĂȘter lui. Il a eu de la chance, cette fois.
Kevin resta songeur quelques secondes.
"Je compte partir un moment. Tu devrais faire pareil.
-Je ne sais pas. Loin, dans la famille, à l'étranger, chez des amis, qu'importe. Il faut partir et s'éloigner de Ted. Tu sais que c'est lui qui a dénoncé Vince, hein ?"
"Il a voulu arrĂȘter de travailler pour Teddy mais il a oubliĂ© que ça ne marchait pas comme ça. On ne peut pas quitter Teddy... Oh ! VoilĂ la plus belle", s'exclama-t-il en se tournant vers le portail de l'Ă©cole.
Une petite fille, mĂ©tisse, avec un nĆud rose perdu dans ses cheveux en bataille, accourut vers son pĂšre. L'homme s'agenouilla et serra fort sa fille contre lui. Il la prit dans ses bras et se leva.
"Ăa a Ă©tĂ© ta journĂ©e, mon cĆur ?
-Oui ! Mais Kilian m'a enlevĂ© mon nĆud et la maĂźtresse me la remit !"
Il embrassa sa tempe et au moment de partir, il se tourna vers Kevin.
"Tu devrais suivre mon conseil Kev. Prend ta famille et barre-toi."
A cet instant, Hugo et Anissa déboulÚrent en trombes en hurlant ce qui leur était arrivé aujourd'hui à l'école. L'esprit bien trop préoccupé, Kevin n'arrivait à déceler ce qu'ils disaient. Lorsqu'il se retourna, l'homme avait disparu parmi la foule de parents et d'enfants agités.
"Allez les nains, on rentre.
-Quoi ? Maintenant ?! ProtestĂšrent Hugo et Anissa d'une mĂȘme voix."
Kevin, sans mĂȘme vĂ©rifier qu'il Ă©tait bien suivi par ses enfants, prit le chemin de la maison. Une fois Ă l'appartement, il autorisa les enfants Ă goĂ»ter devant la tĂ©lĂ©vision et les envoya faire leurs devoirs dans leur chambre. Alors qu'il se retrouvait seul dans le salon et qu'un silence de plomb vint l'accabler, il Ă©tait dĂ©sormais sĂ»r et certain qu'ils devaient partir. MĂ©lanie avait raison. Ils avaient tous raison et Kevin avait Ă©tĂ© trop naĂŻf pour ne pas croire que son tour allait arriver. Il viendrait, mais avant qu'il ne vint, ils seraient tous dĂ©jĂ loin. En attendant que MĂ©lanie rentrĂąt, Kevin commençait Ă rassembler leurs affaires. Un petit sac de voyage suffirait pour le nĂ©cessaire des parents, ils avaient seulement besoin de quelques tenues de rechange. Il s'accroupit devant la table de chevet. Il sortit du tiroir une enveloppe blanche. Il jeta un Ćil Ă l'intĂ©rieur. Elle contenait environ mille euros en liquide. Il ne savait pas pendant combien de temps ils seraient partis, mais ils devaient ĂȘtre prĂȘts Ă faire face Ă n'importe quelle situation. Il referma l'enveloppe et la glissa entre les deux piles de vĂȘtements.
Mélanie rentra. Kevin la rejoignit dans le salon. Elle déposa sur le plan de travail des sacs de courses.
"Je suis passĂ©e faire des courses aprĂšs le taff. Il n'y avait plus de yaourt et j'ai vu que le paquet de cĂ©rĂ©ales de Hugo Ă©tait presque vide... Quelle journĂ©e ! J'ai eu un client, un petit vieux, un habituĂ©, qui s'est plaint parce que la date de pĂ©remption de son pot de fromage blanc Ă©tait dans deux jours. Il voulait une remise dessus. Et quand je lui ai dit que ce n'Ă©tait pas possible, que ce n'Ă©tait pas moi qui dĂ©cidais des rĂ©ductions, il s'est mis Ă gueuler, le vieux ! Non mais je rĂȘve ! Ils se croient vraiment tout permis... Kev ?... Tu peux le dire si je te fais chier avec mes histoires."
Kevin reporta son attention sur Mélanie. C'était vrai qu'il ne l'avait pas vraiment écoutée. Il était plus concentré sur la façon dont il allait dire à sa femme qu'ils devaient plier bagages et s'en aller loin d'ici.
"Il faut que je te parle, Mel."
Elle leva les yeux de ses sacs de courses et regarda son mari. Elle comprit par son air sĂ©rieux que c'Ă©tait grave. Il lui expliqua tout, sans langue de bois, sans omission. Ni une ni deux, ils s'Ă©taient dĂ©cidĂ©s : demain soir, ils mettraient les voiles. Ils partiraient quelques jours chez les parents de MĂ©lanie avant de pouvoir reprendre leur vie lĂ oĂč ils l'avaient laissĂ©e ou avant d'en commencer une nouvelle. Aux enfants, ils dirent qu'ils partaient tous en voyage chez papi et mamie. Hugo trouva cela Ă©trange mais il Ă©tait si heureux de retrouver ses grands-parents qu'il ne chercha pas Ă en savoir d'avantage. La question de l'Ă©cole ne lui vint pas en tĂȘte, Ă Anissa non plus, elle Ă©tait bien trop enjouĂ©e de ne plus voir "les nazes de sa classe". Les enfants emballĂšrent leurs vĂȘtements dans des sacs et sĂ©lectionnĂšrent quelques jouets pour le voyage. Ils allĂšrent ensuite se coucher, les yeux plein d'Ă©toiles, en attendant hĂątivement d'ĂȘtre au lendemain. Kevin et MĂ©lanie, quant Ă eux, Ă©taient beaucoup moins excitĂ©es que les enfants. Au lieu d'Ă©toiles, c'Ă©tait la prĂ©occupation qu'ils avaient dans les yeux.
Le lendemain matin, Kevin emmena les enfants à l'école. Mélanie et lui s'étaient mis d'accord sur le fait qu'il fallait prévenir le directeur et les instituteurs, ainsi que leurs employeurs de leur départ soudain. Kevin n'alla pas au travail ce jour-là . Il était convenu qu'il chargeùt la voiture, qu'il allùt chercher les enfants à l'école et qu'il récupérùt Mélanie à son travail. AprÚs tout cela, seulement, ils partiraient.
A 16h30, la voiture Ă©tait prĂȘte et garĂ©e devant l'Ă©cole. Hugo et Anissa accoururent et grimpĂšrent dans le vĂ©hicule avec enjouement. Ils prirent la route pour rĂ©cupĂ©rer MĂ©lanie au supermarchĂ©.
AprÚs avoir quitté le centre-ville, ils arrivÚrent dans une zone désertique, voire apocalyptique. La route goudronnée était longue et large. Des vieux champs à l'abandon en attente d'accueillir de nouveaux géants de bétons s'étalaient sur la droite. A gauche, des vieux immeubles bas désaffectés périssaient. Au loin, devant eux, la ville et ses hauteurs s'étendaient.
"Tout est mort ici", pensa Kevin.
Une Ă©trange sensation se dĂ©gageait de ce lieu. Tout Ă©tait mort. Il n'y avait pas forme humaine, animale ou mĂȘme vĂ©gĂ©tale vivante. Cet endroit Ă©tait peut-ĂȘtre maudit, peut-ĂȘtre pas, mais Kevin sentait comme une malĂ©diction planer sur eux.
La voiture roulait lentement. Plus elle avançait, plus sa vitesse diminuait. Le pied levĂ© de l'accĂ©lĂ©rateur, Kevin fronça les sourcils. Une ombre noire couchĂ©e sur la route se rapprochait, ou du moins, le vĂ©hicule s'en approchait. De loin, il n'Ă©tait pas Ă©vident de savoir ce que c'Ă©tait. Un Ă©norme sac poubelle noir s'Ă©tait-il envolĂ© et dĂ©posĂ© lĂ Â ? Plus la voiture s'avançait, plus le sac plastique Ă©tait grand, Ă©lancĂ© et son apparence se prĂ©cisait : un corps humain Ă©tait Ă©tendu sur l'asphalte. Kevin arrĂȘta la voiture. Les enfants ne cessaient de hurler Ă l'arriĂšre pour la Game Boy que Hugo ne voulait pas prĂȘter Ă Anissa.
"Les enfants... Dit Kevin, d'une voix absente. Restez-là , d'accord ? Je descends, j'en ai pour une minute."
Les enfants se turent et observĂšrent leur pĂšre qui descendait du vĂ©hicule. Ils se penchĂšrent tous les deux entre les siĂšges avant pour ĂȘtre au plus prĂšs de la scĂšne.
"ArrĂȘte de me pousser, Anissa !
-C'est toi qui m'as poussée en premier !"
Leurs cris retentirent de nouveau dans l'habitacle. Pendant ce temps, Kevin s'approcha du corps qui lui tournait le dos. Il était habillé d'un jean noir et d'une grosse veste de motard en cuir. De loin, il n'arrivait pas à déceler le motif de la veste mais désormais plus proche, Kevin reconnut le célÚbre logo des Guns' N' Roses.
"Cette veste... J'espĂšre que ce n'est pas..."
Kevin se pencha au dessus du corps. Il reconnut Vincent immédiatement. La police l'avait-il relùché ? Oui, sinon il ne serait pas là , pas comme ça. S'il avait été relùché, c'est qu'il avait donné des informations à la police. Avait-il dénoncé le trafic de Teddy ? Avait-il été tué de sa main en signe de vengeance ? Pris par une vision d'effroi, Kevin recula.
"Il faut se barrer d'ici, et vite !" s'écria-t-il.
A cet instant, une ombre apparut devant lui. Elle se tenait debout, au bout de la rue : Teddy. Teddy Ă©tait lĂ . L'homme qu'il avait tant fuit se trouvait Ă une cinquantaine de mĂštres de lui. Kevin se tourna vers la voiture, elle se trouvait Ă la quasi mĂȘme distance. Il se tourna vers Teddy de nouveau. Un bras parallĂšle au ciel, il s'Ă©tait saisi d'une arme Ă feu qu'il pointait en sa direction. Son autre main, la paume vers Kevin, lui signifiait de ne pas bouger. C'Ă©tait Ă peine si Kevin respirait. Il voulait hurler mais son corps ne rĂ©pondait pas.
Quelqu'un toqua au carreau de la voiture. Anissa et Hugo sursautÚrent. Ils se tournÚrent vers la vitre. A leur droite, une petite fille se tenait devant eux. Elle avait de longs cheveux noirs et lisses qui tombaient sur ses épaules. Elle les regardait avec des yeux froids et intenses.
"Qu'est-ce que tu veux ? Lui cria Hugo.
-S'il vous plaßt, vous pouvez m'ouvrir ?
-J'ai vraiment besoin que vous m'ouvrez.
-Pourquoi ?! Hurla à son tour Anissa.
-C'est pour mon papa. Il a besoin de la voiture, il lui ait arrivé un truc grave.
-Quel truc grave ? Demanda Hugo d'une voix suspicieuse.
-J'ai pas le droit de l'dire.
-Alors on peut pas t'ouvrir.
-Ouvrez, s'il vous plaĂźt. J'ai besoin de la voiture.
En rĂ©ponse au ton criard d'Anissa, la petite fille dĂ©gaina de derriĂšre son dos un pistolet qu'elle pointa sur la vitre. Anissa et Hugo se jetĂšrent contre la vitre opposĂ©e. Hugo n'en avait jamais vu en vrai. Adepte des jeux vidĂ©os oĂč les flingues sont l'arme favorite de ses hĂ©ros, il savait Ă quel point ils pouvaient ĂȘtre dangereux.
"Oh ! Qu'est-ce que tu fais ?! T'es malade !
-J'ai besoin de la voiture. Ouvrez-moi les portes !
En une fraction de secondes, l'enfant appuya sur la gùchette, le coup partit, le carreau de la voiture se brisa en mille morceaux. La balle atteignit l'épaule d'Anissa.
Attiré par le détonation du coup de feu, Kevin se retourna en direction de la voiture. La portiÚre arriÚre gauche était grande ouverte. Il ignorait la scÚne qui précédait. Teddy s'était rapproché de lui, ils étaient désormais à quelques mÚtres l'un de l'autre.
"C'est quoi ce bordel, Ted ? Qu'est-ce qu'il se passe ?! Hurla-t-il.
-T'as voulu jouer, t'as voulu me défier, t'as voulu te défiler...
-Qui sĂšme le vent, rĂ©colte la tempĂȘte."
L'index de Teddy glissa vers la gùchette mais il n'eut pas le temps de la presser que Kevin lui avait lancé au visage le seul objet qu'il possédait sur lui : son téléphone portable. Il l'ignorait auparavant mais lancé avec force, celui-ci peut faire des ravages. Teddy se couvrit une partie du visage de sa paume, Kevin s'élança vers la voiture sans se retourner. Il n'y avait aucune trace des enfants. La Game Boy toujours allumée était tombée sur la moquette, du sang avait giclé su l'écran lors de l'impact de la balle.
Kevin partit en courant, oubliant Teddy, oubliant Mélanie, leur grand départ, la contrebande. Il n'avait qu'une seule volonté : retrouver ses enfants en vie.
Hugo avait passĂ© le bras d'Anissa derriĂšre sa nuque et la soutenait au niveau des cĂŽtes. A deux, ils peinaient Ă avancer. Ils voyaient les larmes de sa sĆur qui dĂ©valaient ses joues. Son pull rose prenaient une teinte rouge sang de plus en plus grande. DerriĂšre eux, ils entendaient la petite fille les appeler. Elle leur demandait de revenir, elle leur hurlait qu'elle n'avait rien contre eux, que son pĂšre voulait le leur. Ils continuĂšrent d'avancer jusqu'Ă ce qu'ils trouvĂšrent un vieux morceau de mur dĂ©crĂ©pit. Hugo dĂ©posa avec dĂ©licatesse Anissa sur le sol et l'appuya contre le mur. Il regarda la plaie : elle saignait beaucoup. Il l'ignorait mais la balle n'ayant touchĂ© que l'Ă©paule, Anissa s'en sortirait.
"Hugo.. Je vais mourir ? Demanda-t-elle entre deux sanglots.
-Qu'est-ce que tu racontes ? Bien sûr que non.
-Ăa me fait vraiment trĂšs mal.
-Je sais. Il faut juste qu'on retrouve Papa. Lui, il saura quoi faire. Tu peux te lever et marcher ?
-Tu peux essayer ? Pour moi ?"
Anissa essuya une larme qui coulait le long de sa joue avec sa manche et hocha la tĂȘte.
"Super ! T'es géniale !"
Hugo l'aida Ă se lever, elle gĂ©mit quelque peu. AppuyĂ©s l'un contre l'autre, ils sâextirpĂšrent des gravas et abandonnĂšrent leur cachette. Alors qu'ils contournaient le muret, la petite fille leur fit face. Elle Ă©tait Ă deux mĂštres deux, son pistolet plus qu'Ă un, tenu Ă bout de bras.
"Je vous ai trouvĂ©, dit-elle avec un sourire. Il est oĂč votre pĂšre ?
-On sait pas, répondit Hugo.
-Non, c'est vrai ! On sait pas ! La derniÚre fois qu'on l'a vu, il était sorti de la voiture, t'es arrivée et tu nous a tirés dessus !
-Mais on-ne-sait-pas ! Combien de fois il faut t'le dire !"
La petite fille Ă©tait fort déçue que son plan ne se passĂąt pas comme elle le voulait. Cela aurait dĂ» pourtant ĂȘtre simple : son pĂšre lui avait dit de rĂ©cupĂ©rer la voiture et lui s'occuperait du pĂšre des deux enfants. Cependant, il a fallu qu'ils la contredissent et que son pĂšre perdĂźt Kevin. Tout avait capotĂ©.
Hugo fit un "non" de la tĂȘte. La petite fille appuya sur la gĂąchette. Hugo et Anissa s'Ă©croulĂšrent.
A peine une minute plus tard, Teddy débarqua :
"Cynthia ! Qu'est-ce que tu as fait ?! Il ne fallait pas leur faire du mal ! Ăa ne faisait pas partie du plan ! Vite, il faut qu'on se barre de lĂ Â !"
Sa petite fille sous le bras, Teddy disparut dans les ruines des immeubles désaffectés. Anissa se redressa et regarda son frÚre. Du liquide couleur rouge sombre s'écoulait de son abdomen en grande quantité. Un petit filet de sang était apparu le long de sa commissure des lÚvres.
Il toussota, du sang sortit de sa bouche. Tout autour, des petites gouttelettes s'étaient déposées sur son visage.
"Ăa va, ça va... Il faut... Il faut chercher Papa."
Courageux comme il était, Hugo parvint à se redresser. Une fois debout, il posa la main sur son ventre. A peine l'enleva-t-il qu'elle était marquée de son sang.
"Papa... Faut qu'on le rejoigne... Anissa, il... Il faut que tu m'aides."
C'Ă©tait Ă son tour dĂ©sormais de s'appuyer sur sa sĆur. Les deux mutilĂ©s marchĂšrent pendant un moment. Ils eurent du mal Ă enjamber les gravats qui encombraient leur passage mais une fois fait, ils dĂ©ambulĂšrent sur une grande route oĂč les voitures les dĂ©passĂšrent rapidement. Ils arrivĂšrent Ă un carrefour. Les feux de signalisation Ă©taient trĂšs hauts dans le ciel, des fast food se trouvaient Ă chaque croisement. Ils Ă©taient arrĂȘtĂ©s au niveau du passage piĂ©ton. Les voitures roulaient vite, trĂšs vite. Hugo vacillait d'avant en arriĂšre. A tout moment, il se voyait sous les roues d'une voiture. Anissa, aussi maigrelette qu'elle Ă©tait, avait du mal Ă le soutenir.
L'aßné se retourna faiblement. Kevin courait vers eux. Une fois à leur niveau, il les prit tous les deux dans ses bras. Il hurlait, il parlait vite, Hugo ne comprenait pas ce qu'il disait. Lorsque son pÚre se détacha de lui, son corps ne le soutint pas, il s'écrasa sur le bitume. Kevin retint son buste en posant une main dans son dos. Ce fut à cet instant qu'il vit tout ce sang et cette entaille qui déchiquetait son ventre. Kevin retira son pull et le mit contre l'abdomen de son fils pour faire compresse. Depuis combien de temps s'était-il pris cette balle ? Depuis combien marchait-il ? Depuis combien de temps le sang coulait-il si abondamment ? Le pÚre pleura, il ne savait pas quoi faire d'autre.
"J'aurais pu faire ça aussi, déclara Anissa d'une petite voix.
-Mais non, ma puce. Tu ne pouvais pas savoir. Toi aussi tu as mal ? Dit-il en remarquant le sang sur son pull.
-Oui mais Hugo m'a porté quand j'avais vraiment trÚs mal.
-C'est vrai, ça ? Tu as portĂ© ta sĆur ? Demanda-t-il Ă Hugo. Il hocha la tĂȘte. C'est bien, mon grand. Tu sais, je suis vraiment trĂšs fier de toi. Tu t'es comportĂ© comme un grand garçon, tu as protĂ©gĂ© ta sĆur. Je suis vraiment fier de toi, et de toi aussi, ma puce.
-Hugo, c'est un peu mon super-héros ? Demanda Anissa.
-Bien sûr, le plus fort et le plus courageux. C'est le super-héros de la famille."
Hugo sourit. Anissa, aussi. Kevin, aussi. Par hasard, une ambulance passa. Elle s'arrĂȘta Ă leur niveau. Les ambulanciers prodiguĂšrent les premiers soins Ă Hugo en prioritĂ©, puis Ă Anissa et Ă Kevin. Ils les emmenĂšrent tous les trois vers l'hĂŽpital le plus proche.
Le temps était brumeux ce matin-là quand Kevin et Anissa descendirent au bord de la mer.
"Je peux faire une montagne de galets ?
-Oui si tu veux, ma puce."
Kevin s'assit sur les galets, au plus prÚs de la mer. AprÚs plusieurs minutes, Anissa s'assit à ses cÎtés. Ils fixÚrent l'horizon.
"Tu penses que Hugo nous voit ?
-Bien sûr qu'il nous voit. Pourquoi ne nous verrait-il pas ?
-Je sais pas. Je me dis qu'il doit ĂȘtre drĂŽlement occupĂ©.
-Il fait quoi, à ton avis ?
-Il joue à la console, au foot, il mange des pains au lait avec une barre de chocolat devant la télé, il continue sa collection de cartes Pokémon... Tout ça, ça doit lui prendre du temps."
Anissa marqua une pause. Elle vint se blottir contre son pĂšre.
"Tu crois qu'il s'ennuie sans moi ?
-Je ne pense pas, non. Et tu sais pourquoi ? Parce qu'il est tout-le-temps-lĂ . Tout le temps, quoi que tu fasses, ou que tu ailles. Il est tout le temps lĂ , au prĂšs de toi. DĂšs qu'il s'ennuie, il vient te rendre visite. Ăa tu le sais pas parce que tu le vois pas mais je te promets que c'est vrai.
-J'espĂšre qu'il vient te voir quand mĂȘme un peu, et ses copains aussi.
"Papa ? On peut renter ? Je commence à avoir froid."
Ils se levÚrent. Kevin regarda la sculpture d'Anissa. Elle avait empilé des galets du plus grand au plus petit, tel un mémorial. A son sommet, elle avait déposé la Game Boy de Hugo.
-Je n'ai plus envie d'y jouer.
-Tu devrais la garder. Il aimerait que tu l'aies.
-Tu crois ? Il se fùchait toujours contre moi quand je voulais jouer avec.
-C'Ă©tait pour t'embĂȘter. Il voudrait que tu la gardes.
Anissa récupéra la console et la rangea dans la poche de son imperméable rose.
"Je la garde mais je te promets que je ne jouerai pas avec."
Elle fit cette promesse en regardant l'océan. Anissa glissa sa main dans celle de son pÚre. Ils se retournÚrent, dos aux vagues et remontÚrent les planches en bois. Kevin emporta avec lui l'urne vide qui avait contenu les cendres de son fils. L'océan, symbole de l'infini et de mystÚres gardait désormais en son antre le plus courageux ange qui n'ait jamais existé.