"Et elle, Godelive, la reine répudiée du trône de Thuringe et la fille des rois de Courlande, elle, la reine très catholique et très chrétienne, errait à minuit dans ces solitudes, au milieu de ces mornes plaines, et l’œil aiguisé, anxieuse, s’arrêtait au pied de chaque potence où parfois quelque chose de tiède, comme une larme de cire, mais étrangement puante, lui tombait sur la joue…. Et les hautes herbes blêmes, blêmes comme des os de mort, bruissaient doucement autour d’elle, si doucement qu’on eût dit des voix lointaines ou quelque obscur vagissement…. Et des pieds de pendus se profilaient déchiquetés et noirs au niveau de ses tempes; parfois un gros orteil mou l’effleurait, l’odeur alors montait plus forte, et des battements d’ailes l’accueillaient dans la nuit, d’oiseaux de proie effarés qu’elle avait réveillés en passant…. Et Godelive continuait d’errer au milieu du charnier et de ses pestilences, exténuée, défaillante mais hallucinée par son idée fixe et ranimée de minute en minute par l’affreux espoir qu’elle avait au cœur; et de sa main fébrile, elle cherchait le lévrier noir qui marchait dans son ombre et se rassurait en lui flattant les côtes; il était auprès d’elle, inquiet et flaireur, attiré comme elle au pied des gibets par l’horrible odeur, et parfois un bruit sourd de mâchoire avertissait la reine que le chien avait trouvé, lui, ce qu’il cherchait."