Mon mal de toi
Je me souviens de ton mal de mer. Quand on prenait le bateau pour aller à Belle-Île, tu t’accrochais à moi à chaque remous, tu changeais de couleur à chaque secousse. Un jour, un Monsieur est venu vers nous et t’a dit : « Mademoiselle, pour guérir du mal de la mer, il faut aller admirer sa beauté. » Alors, tu t’es levée, d’un coup, et tu as traversé le bateau pour te poster à l’extrémité de son pont extérieur, telle une Kate Winslet sur un Titanic breton. Tu as respiré très fort en gonflant ta poitrine d’air et tu t’es mise à regarder la mer, longtemps, avec une concentration exemplaire. Tu as observé tous les détails : l’écume immaculée, le bleu multicolore, l’éclat, la force, la danse. Tu es restée là, fascinée, subjuguée, pendant le restant de la traversée. Moi, je te regardais intensément, aussi, comme toujours, et je te trouvais d’une grâce dont on souffrirait de ne pas offrir à ses yeux.
Ton mal de mer avait disparu parce que la mer, tu l’avais apprivoisée, comme tu sais si bien le faire avec tout : le mal, le beau, le triste, moi. Tous les trajets en bateau, tu les passais désormais avec la mer. Vous étiez devenues amies. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il fasse trop chaud, trop froid, toi, tu ne quittais pas ton poste aux premières loges du spectacle marin. Tu avais compris que le mal de mer n’était rien d’autre que le mal de la beauté de la mer, et que, pour en guérir, il fallait simplement s’en remplir les yeux, les oreilles, le cœur, l’épuiser d’admiration, s’en nourrir jusqu’à l’extase. Tu avais compris que le ventre était remué par la faim de vivre pleinement ces vagues, qui font la ronde du monde, partent et reviennent, reviennent toujours, au gré du vent, au gré du temps. Tu avais compris.
J’avais compris, moi aussi, que j’aurais toute ma vie le mal de toi, parce que je n’aurais jamais assez d’une vie pour me nourrir de ta beauté.
// Dédé ANYOH //













