Utopies...Et utopies - David Frenkel
Il y a toutes sortes dâutopies ; en gĂ©nĂ©ral ils ont ceci de commun : celui dâaspirer au meilleur. Lâutopie est synonyme de rĂȘverie. Cependant, si la rĂȘverie concerne lâamĂ©lioration matĂ©rielle de lâhumanitĂ©, lâutopie ne peut se dĂ©finir ad ĂŠternam comme telle. En effet, nombre de dĂ©couvertes scientifiques et de dĂ©fis qualifiĂ©s Ă une certaine Ă©poque dâutopiques sont devenus des rĂ©alitĂ©s. En revanche, si la rĂȘverie Ă trait Ă lâamĂ©lioration morale collective, alors lâutopie est Ă©ternelle. Ni lâambition individualiste ni lâambition matĂ©rialiste ne peuvent ĂȘtre Ă©radiquĂ©es sous prĂ©texte quâelles seraient source de dĂ©viation vers le mal, car elles sont le moteur de la pĂ©rennitĂ© humaine et Ă©conomique. Sans idĂ©al individuel, aucune invention, aucune crĂ©ation nâauraient vu le jour. Câest la poursuite dâun dessein indĂ©pendant qui donne du piment Ă la vie des individus et qui permet Ă lâhumanitĂ© de ne pas sombrer dans la dĂ©crĂ©pitude. Sans visĂ©e dâaccroissement de richesse, nul progrĂšs substantiel du bien ĂȘtre ne pourrait ĂȘtre concrĂ©tisĂ©. Dans une sociĂ©tĂ© Ă©conomiquement Ă©galitaire, seule une minoritĂ© trouverait un intĂ©rĂȘt narcissique Ă Ćuvrer pour le bien de lâhumanitĂ©. Il est donc objectivement utopique dâimaginer une civilisation qui canaliserait les ambitions et les idĂ©aux uniquement Ă des fins productives et constructives. Et aussi Ă©levĂ© que soit un idĂ©al, lâimposer de force, il engendre le mal. Le communisme en est lâexemple le plus frappant : basĂ© sur lâaltruisme , allant Ă lâencontre de la nature humaine, il a Ă©tĂ© mis en place de maniĂšre autoritaire et est devenu source de dĂ©rives agressives, voir meurtriĂšres. FrustrĂ©s de toute perspective dâenrichissement pĂ©cuniaire, certaines gens, normalement bons, ont trouvĂ© dans la perversitĂ© Ă©gotique une soupape Ă leur frustration. DâoĂč les innombrables horreurs commises par des dirigeants communistes. En outre, dans un monde de beautĂ©, et oĂč lâon aurait tout Ă satiĂ©tĂ©, et oĂč la maladie et la mort auraient disparus, dans un univers dâamour oĂč lâon nâattendrait rien en retour, nous finirions par ĂȘtre dĂ©goĂ»tĂ© par un bonheur qui ne se mesure qu'Ă lâaune du malheur et de la lutte. Lâutopie qui se rapporte Ă soi, si elle Ă©tait Ă un moment donnĂ© irrĂ©alisable, peut fort bien devenir rĂ©alitĂ©. Un malade dit incurable peut trĂšs bien avoir mystĂ©rieusement retrouvĂ© la santé ; grĂące aux alĂ©as de la vie, il est possible que le misĂ©reux devienne un jour riche ; maints artistes qui Ă©taient Ă un moment dĂ©daignĂ©s ont soudain soulevĂ© lâenthousiasme, bref, bien des malheurs que lâon croyait tenaces peuvent se transformer en bonheurs qui perdurent. La dĂ©mocratie au sens Ă©tymologique, Ă savoir : « rĂ©gime politique, systĂšme de gouvernement dans lequel le pouvoir est exercĂ© par le peuple, par l'ensemble des citoyens », est Ă jamais utopique. En effet, qui dit pouvoir sous entend : autoritĂ©, puissance que dĂ©tient une personne, moyens d'actions de quelqu'un sur un autre ou sur quelque chose. Nul besoin de sâattarder en ces lignes pour dĂ©montrer que la dĂ©mocratie telle que dĂ©finie par les dictionnaires est une vue de lâesprit. MĂȘme en Suisse oĂč sâexerce rĂ©guliĂšrement la dĂ©mocratie directe, un rĂ©gime politique dans lequel les citoyens exerceraient directement le pouvoir sans l'intermĂ©diaire de reprĂ©sentants est une utopie. Et mĂȘme les autoritĂ©s ne peuvent, pour des raisons pratiques, tout soumettre au vote. De plus, si un sujet est soumis Ă votation, la volontĂ© du peuple nâest pas toujours respectĂ©e si le Parlement ou le Conseil FĂ©dĂ©ral la juge problĂ©matique (voir le refus en votation de lâheure dâĂ©tĂ©). Lâenfant nĂ© dans la misĂšre a-t-il les mĂȘmes chances de rĂ©ussite que celui qui est nĂ© dans lâopulence ? Lâadolescent qui frĂ©quente une sociĂ©tĂ© cultivĂ©e, les meilleures Ă©coles et est entourĂ© de parents qui lâadorent, est-il sur le mĂȘme pied dâĂ©galitĂ© que celui dont le milieu social est plein de mauvaises frĂ©quentations, qui est lâĂ©lĂšve dâune Ă©cole oĂč lâenseignement est de piĂštre qualitĂ© et qui a des parents peu affectueux ? Et en rĂšgle gĂ©nĂ©rale : lâhomme en parfaite santĂ©, lâindividu dotĂ© de talent, lâhomme armĂ© de volontĂ©, sont-ils au mĂȘme niveau que lâhandicapĂ©, que lâincapable, que lâaboulique, pour affronter les vicissitudes de la vie ? Que nenni ! Câest pourquoi penser que nous avons le total libre arbitre relĂšve de lâutopie naĂŻve. Sus donc aux thĂ©ories qui nous le font croire. Nous sommes comme des chiens en laisse tenus par le destin de chacun dâentre nous. Nous avons lâimpression dâĂȘtre libre jusquâĂ ce que des Ă©lĂ©ments indĂ©pendants de notre volontĂ© nous rappellent que nous ne le sommes pas. Et la laisse nâa pas pour tout le monde la mĂȘme longueur. Nous nous mouvons sur la mer de lâexistence au grĂ© des vagues quâelle nous impose. Si le bateau sâassimile Ă notre corps et le gouvernail Ă notre psychĂ©, alors, suivant la soliditĂ© du premier et suivant la force du second, nous nous noierons ou nous survivrons. Nombre dâentreprises prĂ©sentent Ă posteriori un caractĂšre utopique. Quand deux personnes sâaffrontent avec lâambition de lâemporter, le sort qui dĂ©signera le vainqueur qualifiera le vaincu dâutopiste. La nature qui a raison des prĂ©tentions humaines relĂšgue au rang dâillusionnistes les personnes ayant Ă©chouĂ© dans leurs plans. Et, pour terminer cette rĂ©flexion, certains dirons, mais je n'irais pas jusque lĂ , que la foi en nâimporte quoi, et particuliĂšrement en une religion, est une utopie, car elle est en antilogie avec la rĂ©alitĂ© rationnelle. Que ce soit dans les Saintes Ăcritures, que ce soit dans la vie de tous les jours, poursuivent-ils, la foi ne se vĂ©rifie pas par le tĂ©moignage de quiconque, car il est soumis Ă des influences objectives ou subjectives. Pour ĂȘtre crĂ©dible, lâĂ©vidence de la foi devrait sauter aux yeux de chaque ĂȘtre humain ici-bas. Ne pouvant sâen faire valoir, insistent-ils, elle relĂšve donc de lâutopie. Et par ailleurs, concluent-ils, de par sa pluralitĂ©, chaque croyance religieuse relĂšgue les autres dans le domaine du mythe. Cependant, et j'en fais ma foi, les utopies sont ces bougies d'espĂ©rance que lâon allume lorsque lâobscuritĂ© des vicissitudes individuelles et universelles nous enveloppe. Elles sont Ă©galement ces bouĂ©es qui flottent sur les vagues de lâHumanitĂ©.  Read the full article











