Une rencontre inattendue.
"Tous les jours se ressemblent à présent
Tu me manques terriblement…
J'rêve les yeux ouverts, ça m'fait du bien
J'veux pas voir derrière puisque j'en viens
La place était presque vide, il marchait d'un bon pas, traversant la grande zone pavée qui forme le cœur de la place. Elle était divisée en différentes sections par un pavage plus sombre, créant une disposition en grille. Autour de la place se trouvaient divers styles architecturaux, un mélange de commerces, de cafés, des bâtiments résidentiels et de bureaux. Le ciel était bas et bien gris, un vent faible soufflait assez pour donner une impression de froid prenant. Il remonta le col de son trench-coat, il venait de finir sa journée. On était vendredi, il avait pris l'habitude d'aller boire un chocolat chaud au petit coffee shop derrière les halles, c'était certainement le meilleur chocolat qu'il n'avait jamais bû. C'était un petit commerce où l'on se sentait bien, la devanture présentait un design moderne et accueillant, avec sa façade peinte dans un teint taupe chaud et une signalétique jaune. En plus des boissons chaudes, la vendeuse préparait des brioches maison, tellement bonnes qu'on ne pouvait que revenir dans ces lieux. En cette fin d'après-midi, il y avait pas mal d'amateurs, même en terrasse.
Il entra et commanda un chocolat et une briochette à la gérante, elle était derrière le comptoir en train de préparer un expresso, ses cheveux bruns étaient partiellement attachés, et elle portait des lunettes noir octogonales. Une fois la commande passée, il s'installa à la seule place libre sur les tables contre la vitrine, il remarqua une fille dans le coin, elle avait quelque chose de familier, elle tapotait sur son smartphone, sûrement en train de rédiger un texto. C'était elle, il avait du mal à y croire, mais c'était bien elle. Lui qui pensait ne jamais la revoir, elle était là, et il était quasiment obligé de s'asseoir à côté d'elle, il dit d'un ton un peu convenu :
Elle leva la tête, ses cheveux auburn qui lui tombaient sur les épaules se plaquèrent contre son épaule, ses yeux couleur noisette se dirigèrent vers lui.
-Toi... Qu'est-ce que tu fais là ? Dit-elle d'un ton totalement pris au dépourvu.
-Je pourrais te poser la même question.
-C'est vrai que tu habites dans le coin maintenant...Je suis là pour le boulot.
-Bah je lis tes textes, tu sais bien.
-Non, je ne sais pas, désolé. -Arrête, je te l'ai dit. Dit-elle d'un ton un peu agacé.
-Ouais enfin ça c'était il y a des plombes, hein, à l'époque Kaamelott n'était qu'une série, c'est dire à quel point c'est vieux!
-Mais c'est sûr que je ne m'attendais pas à te recroiser.
-Bah la dernière fois je t'ai envoyé un bouquin et une lettre, et plus rien, je pensais que t'avais lâché la rampe ou un truc dans le genre. Pourtant je ne pense pas avoir fait quoi que ce soit pour qu'on m'ignore encore une fois. Apparemment je me suis trompé.
-Arrête ça, s'il te plaît.
-Ne t'inquiète pas, je suis venu boire un chocolat, je ne compte pas revenir gâcher ton temps.
-Tu sais très bien que tu ne l'as jamais gâché !
Il se leva et retourna vers le comptoir. Elle réfléchit et dit.
-Non, reste, s'il te plaît.
-Si tu t'expliques, je reste sinon je m'en vais, dit-il assez sèchement.
-T'expliquer quoi ? Je te l'avais dit, il fallait que tu avances, sans moi.
-Pourquoi tu veux toujours décider les choses pour moi, ça vient de quoi ça ? En tout cas, je te rassure, ton plan n'a pas marché!
-Tu as quand même déménagé.
-Ça n'a rien à voir avec toi, oui j'ai déménagé, j'ai trouvé du travail, j'ai même un appart, mais ce n'est pas pour autant que je ne pense plus à toi.
-C'est quoi ce jeu pervers, ça te plaît hein! Et bah pour ta gouverne, laissez quelqu'un qui t'aime sans nouvelles, c'est très cruel.
-C'est comme ça, entre nous, tu le sais, je ne contrôle pas. Mais, tu devrais vraiment trouver quelqu'un, pas moi, quelqu'un, ne m'attends pas, oublie-moi.
-Y a toujours eu, il y aura toujours une place pour toi, libre à toi de la prendre ou pas, mais si tu ne le fais pas, personne ne prendra cette place, c'est tout, tu n'y peux rien, m'ignorer ne résoudra rien du tout.
Un silence s'installa, elle mesura le poids des mots qu'il venait de prononcer. Il ajouta.
-Si un jour tu trouves quelqu'un toi, j'aimerais le savoir, moi. Sans vouloir m'immiscer, je serais impatient de voir quel genre d'homme t'attire. Je suis un petit peu, comment dire, pointilleux, en ce qui concerne ton avenir, même si tu décides de me laisser en dehors de ça.
-Tu voudrais le rencontrer, s'il y avait quelqu'un, ce qui n'est pas le cas!
-Seulement si je suis de ton côté, d'accord ?
-Tu vas te sentir un peu seul, tu sais, de mon côté.
-À tes côtés, je me suis toujours senti un peu seul, mais je n'aimerais pas être ailleurs.
-Et si c'était du sérieux, tu réagirais comment ?
-Tu ne me dois absolument rien, si c'est l'homme que tu veux, alors je serais d'accord.
Elle ne dit plus rien pendant un bon moment, mais il savait que cette situation ne lui plaisait pas.
-Pourquoi tu ne dis rien, c'est ton nouveau truc ça, le silence, quand t'en avais marre, avant, tu m'envoyais balader, ça ne te gênait pas, maintenant tu ne dis plus rien, tu imposes le silence, pourquoi, je suis si peu important que ça ? Honnêtement, je préférais quand tu m'engueulais.
-Pourquoi tu restes alors ?
-Parce que, c'est ce que font les amis, ils restent, ils essaient de comprendre, ils écoutent, ils donnent même si on ne leur donne rien en retour. Si tu trouves que j'ai tort, c'est que tu n'as pas d'ami.
Un moment passa, il finit son chocolat qui était maintenant presque froid. Dehors, le jour était en train de tomber. Il la regarda, les illuminations des rues se reflétaient dans ses grands yeux verts noisette, elle portait autour du cou, elle portait plusieurs colliers avec des pendentifs de forme oblongue assortis qui tombait dans l'échancrure de son chemisier blanc, elle était magnifique dans la lumière tamisée que donnait une lampe de chevet posée sur la table. Il lui sourit sans ajouter un mot, c'est elle qui ajouta.
-Tu sais je suis peut-être et même certainement la femme qui t'a le plus fait souffrir. Mais crois-moi, moi aussi j'ai eu ma dose, hein.
-A un moment, j'ai vraiment hésité, il fallait faire un choix, tu te rappelles sûrement de cet instant, après notre première rencontre, je me suis absenté pendant plusieurs jours, j'ai tout coupé.
-Évidemment que je me rappelle, c'est à ce moment que je t'ai perdu.
-C'est plus compliqué que ça. J'ai vraiment réfléchi, à toi et à d'autres choses, mais c'était trop compliqué, tu méritais mieux que moi.
-J'ai une chose à te dire, sur ce moment-là, pendant ton absence j'ai confié à ce connard mes sentiments pour toi, et avec ce que je sais maintenant, je me rends compte à quel point c'était une ordure. Il m'avait dit que les relations extra-conjugales ne fonctionnaient jamais, que ce n'était jamais toi qui étais choisi mais le compagnon déjà existant, c'est ça qui prime. Avec le temps je me dis que c'était un bon conseil mais aussi qu'il s'est bien payé ma gueule.
-Mais quel connard, dit-elle simplement.
-Après ton absence, tout a foiré pour moi, tout s'est effondré petit à petit, j'ai tout perdu.
-Je sais, j'en suis désolé.
-Tu n'as pas vraiment de raison de l'être, ce n'était pas ta faute.
-Si, j'aurais dû te dire que je tenais à toi quand il a décidé de te gicler du groupe… je tenais à toi, c'est toujours le cas, en fait, même si je ne le dis pas.
Un long silence s'imposa. Mais il décida de le rompre.
-Tu sais, moi sans toi je ne suis rien de plus qu'un con qui parle tout seul, un pauvre hère. Et pour rester sur le même couplet, je ne m'accroche pas à toi par désespoir.
Elle lui sourit, puis dit :
-Tu sais, j'ai toujours su inconsciemment, je crois, que tu serais ma plus grande perte. J'ai toujours su que si je t'abandonnais à l'époque, c'était pour ne plus jamais retrouver de meilleur compagnon, un meilleur confident.
-Alors pourquoi tu ne m'as rien dit ? Pourquoi tu ne m'as pas retenu ?
-Je ne savais pas comment m'y prendre. Je ne savais pas comment faire.
-J'ai mis si longtemps à assumer notre relation, à admettre que j'étais amoureux d'une femme comme toi. Et au moment même où je l'ai compris, tu m'as tué.
-Arrête ! T'en fait pas un peu trop là ? dit-elle en haussant le ton légèrement.
-Non ! Parce que je n'ai jamais été amoureux comme je l'ai été avec toi. Et je n'ai jamais autant pleuré que le jour où tu m'as quitté. dit-il assez sèchement.
-Parce que t'étais triste peut-être ?
-Évidemment. Tous les soirs en rentrant chez moi, je pensais à toi, même au boulot, je te voyais, j'entendais ta voix, tous les matins je me réveillais, j'imaginais recevoir un message de toi, je devais me retenir de ne pas t'en envoyer. Tu sais, ça a duré comme ça pendant plusieurs semaines. Jusqu'au moment où le travail m'absorbe à nouveau. Tu sais, quand je t'ai vu tout à l'heure, il m'a semblé revivre d'un coup, un peu.
-Et moi, j'ai voulu faire le fier, j'ai voulu donner le change mais j'avais envie de rire, de chanter, de crier. Est-ce que tu m'as aimé ?
-Bien sûr. J'espère que tu as compris que je ne t'en voulais pas, j'étais juste énervée contre toi.
-Je l'ai compris, avec le temps.
-Je ne voulais pas que tu tombes amoureux de moi.
-De ton côté, tu ne ressentais rien ?
-C'est pas ça.. Je…J'ai pas envie de revenir là-dessus… Puis après un long silence elle ajouta : Tu as pris soin de moi, mieux que je n'ai pris soin de toi.
Un long moment passa, ni l'un ni l'autre ne savait trop comment repartir après toutes ces confidences. Chacun avait sûrement dit tout ce qu'il avait à dire à l'autre, c'était comme enlever un poids de leur conscience. C'est finalement elle qui parla.
-On pourrait sortir, non ?
-Où ça ? répondit-il assez surpris. -Dans les rues, fais-moi visiter. C'est chez toi maintenant.
-Je ne suis pas contre, mais je ne connais pas vraiment encore, pas sûr d'être un très bon guide.
Elle se leva, mit son manteau, puis ressortit ses cheveux du col avant de mettre son écharpe. Il la regarda faire, chacun de ses gestes était comme une chorégraphie à ses yeux. Ils payèrent tous deux leurs consommations et sortirent.
"Appelle-moi quand tu pourras. Mon numéro n'a pas changé. On ira au café d'en bas."
Ils se promenaient entre les chalets, les reflets dans les dalles mouillées créent un miroir où se mêlent les lumières colorées des guirlandes, les contours des chalets et les silhouettes des passants emmitouflés. L'air était rempli de senteurs envoûtantes : le vin chaud aux épices, avec ses notes de cannelle et d’orange, se mêlant aux arômes réconfortants des marrons grillés tout juste sortis du feu, des chansons traditionnelles de Noël résonnaient dans les haut-parleurs, mais aussi des versions moins classiques, comme Billy Idol. Il ne voulait pas lui poser la question, mais il se demandait combien de temps cette balade durerait. Elle avait dit qu'elle était là pour le boulot, il y aurait bien un moment où elle devrait rentrer, mais tous les signes qu'elle donnait disaient le contraire. Elle traînait dans les allées, des fois elle prenait son bras, elle était devant un stand de vente de churros. Il se demandait ce qu'il se passait, cela faisait au moins six mois qu'ils ne savaient pas parler, et pourtant elle était là et se comportait comme si ils ne s'étaient jamais quittés, ce qui n'était pas le cas. Le fond de l'air était moins frais qu'auparavant, le ciel était noir, le jour s'était couché depuis une bonne heure, les illuminations faisaient briller les yeux des jeunes passants. Il sentit une sensation d'humidité sur son bras, c'était un flocon, il commençait à neigé. Ils repartirent, les flocons commençaient à tomber dru.
Ils se mirent à courir après qu'il lui est demandé de la suivre. Aux détours des rues, ils arrivèrent au pied d'un grand bâtiment de trois étages, orné de formes géométriques, de moulures en pierre et de pilastres, typiquement Art Déco ; l'entrée était surplombée d'une marquise en verre et fer forgé.
-On est chez toi ici ? Dit-elle en regardant la façade couleur blanc cassé.
-Alors, c'est là où tu voulais aller ?
-Il est sans doute temps de te dire au revoir, alors. Sache que j'ai lu tous tes écrits et que je les ai aimés très souvent. J'ai aimé ton dernier bouquin, je n'ai pas répondu parce que tout simplement ça semblait être une bonne fin.
Il la regarda en souriant.
-Ne sourit pas comme ça. Il faut qu'on arrête là, et tu le sais. La dernière fois c'est à ce moment-là que ça a foiré non? Elle enchaîna sans lui laisser le temps de répondre. Chacun peut voir et se rendre compte, où et comment il a gâché sa vie, et aussi on peut changer sa façon de faire les choses, et des fois même, on peut faire tourner la chance. C'est possible que ma nature me dise que je sois attiré par toi, mais ça veut pas dire que je dois céder. Je suis, je suis encore capable de décider, de choisir, d'accepter certaines choses, et d'en refuser d'autres qui vont tout gâcher, je sais faire ça. Autrement, tu vois à quoi… à quoi ça sert cette vie stupide. Mais tu m'écoutes ou non ?
Il tournait sur lui-même d'une façon un peu ridicule.
-Ouais, mais tout ça, ça ne veut pas dire grand-chose, parce que moi, ce que je veux, c'est t'avoir dans mon lit, et je me fous de brûler en enfer, et je me fous que tu brûles en enfer. Parce que le passé et l'avenir, tout ça, c'est rien qu'une blague, ce sont des choses qui sont nulles, encore si ça existait… La seule chose qui existe, c'est toi et moi.
-Je veux rentrer chez moi.
-Et si je monte, qu'est-ce qui se passera ? Tu crois que tu arriveras à me baiser cette fois ? On sait tous les deux que tu en es incapable.
-Dans ce cas, tu ne risques rien à monter.
-Monte avec moi. Et je me fous de savoir pourquoi tu montes, non c'est faux, ce n'est pas ça, je t'aime. Mais ça n'a rien à voir avec ce qu'on dit de l'amour. Je ne savais pas non plus, mais l'amour, ça ne rend pas les choses belles, ça gâche, ça démolit tout, ça brise le cœur, ça fout la merde partout, on n'est pas là pour faire que tout soit parfait. Les flocons de neige..
-Tu crois? Dit-elle en le coupant, un peu, l'air absente.
-Les étoiles sont parfaites, pas nous. Pas nous, nous on est ici pour nous détruire à jamais, et nous briser le cœur, et pour aimer les gens qu'il ne faillent pas, et pour mourir, ce qu'on lit dans les livres, ce sont des saloperies. Maintenant tu vas monter là-haut avec moi, et te mettre dans mon lit.
-Pourquoi tu n'arrêtes pas, hein ?
-J'ai promis d'être là pour toi, rappelle-toi. Tu me manques tout le temps, je nous vois partout. J'ai passé trop de temps loin de toi, je n'ai plus envie de ça. Et j'en ai rien à faire de savoir si c'est bien ou pas.
-Tu ne me connais pas, et je ne te connais pas non plus. On s'est trouvé parce qu'on a le même problème.
-Je sais, mais peut-être qu'on est triste parce qu'on n'est pas ensemble. Allez, viens. Viens.
Elle le regarda ses lèvres trembler de froid, elle se mordit la langue inférieure.
Ils montèrent les quatre marches qui menaient au hall d'entrée, la lourde porte claqua derrière eux.
"Tu es ainsi, je sais, oui je le sais
Rien ne peut te changer, les choses sont ainsi
On ne peut rien te dire, tu ne peux le souffrir
Y a rien à faire, tu es un bloc de pierre
Tu en es fière, une île en pleine mer
Et rien ne peut t'atteindre, inutile de s'en plaindre
Je n'ai qu'à laisser faire"
Voilà, on dirait que je n'ai pas envie de ne plus écrire pour toi, toujours pas envie de te laisser. J'espère que ce texte et ceux à venir te plairont autant que les précédents. J'espère que tu prendras le temps de les lire, où que tu sois. Si tu ne veux plus me parler, je respecterai, mais je continuerai de chercher des réponses à tes silences. Après tout, les écrivains ont rarement des retours de leurs lecteurs, espérons que ça te divertisse. Et puis j'ai envie de faire avancer cette histoire, comme nous n'en sommes pas capables. J'y ai pris goût, j'ai besoin d'écrire avec ton inspiration. J'espère aussi que tu vas bien.
Inspirations : Divina pièce de théâtre de Jean Robert-Charrier, Eclair de lune (Moonstruck) de Norman Jewison, Mad Men créée par Matthew Weiner, Kill Bill Vol 2 de Quentin Tarantino
Si tu veux lire la suite : https://12-edition.tumblr.com/
post-scriptum (3/04/26) : Je suis en passe de finir le troisième livre, je ne sais pas si tu en as encore quelque chose à faire, mais si c'est le cas, sache que je te l'enverrai par la méthode habituelle.