Rentrée littéraire #1 - La Maladroite d’Alexandre Seurat
D’une traite. Tellement ça prend aux tripes et ça laisse sans voix, sonné et engourdi.
La Maladroite est le premier roman d’Alexandre Seurat (collection “La brune” des éditions du Rouergue), récit choral du destin tragique de cette petite fille, Marina, tuée par ses parents en 2009, après huit années de torture.
Dans le livre, la petit s’appelle Diana, prénom funeste de princesse fracassée.
N’ayez pas peur, aucun voyeurisme ni mauvais goĂ»t dans ce livre, juste la courte vie de cette petite fille, racontĂ©e par ceux qui l’on connue, Ă la manière d’une pièce de théâtre ou d’un scĂ©nario, sa grand-mère, sa tante, son frère, puis ses instituteurs successifs, le mĂ©decin scolaire, les policiers qui l’ont interrogĂ©e, les assistantes sociales, toutes les personnes qui ont assistĂ© Ă l’évanescence progressive de la petite, qui n’ont pas voulu voir, qui ont vu trop tard, par peur, par choix, par lâchetĂ©.Â
Et qui n’ont finalement rien fait, qui se sont dit que ce n’était pas leur problème et que d’autres finiraient par bien faire le job, leur job... Après tout, elle dĂ©mĂ©nageait si souvent....Impossible de faire un suivi correct et efficace qui ne se perde pas dans les mĂ©andres de l’administration française... A qui la faute?Â
Fin 2014, “ La Cour de cassation a confirmĂ© que l'État n'a pas de responsabilitĂ© dans les nombreuses dĂ©faillances du système de protection de l'enfance et du service public de la justice, qui n'ont pas dĂ©tectĂ© le danger dans lequel vivait Marina [...]  Après la rĂ©ception du signalement effectuĂ© par la directrice de l'Ă©cole pour absentĂ©isme de l'enfant et suspicion de mauvais traitements, «le substitut des mineurs avait fait diligenter une enquĂŞte, prescrivant l'examen de l'enfant par un mĂ©decin lĂ©giste et son audition filmĂ©e». Elle constate donc que, «contrairement aux allĂ©gations des associations, aucun des Ă©lĂ©ments d'information communiquĂ©s par les enseignants au procureur de la RĂ©publique n'incriminait les parents de l'enfant dans les actes de maltraitance suspectĂ©s». La Cour ajoute que « les services de gendarmerie, qui avaient reçu les instructions le 2 juillet 2008, avaient rĂ©quisitionnĂ© le mĂ©decin lĂ©giste le 10 juillet suivant et informĂ© les parents de leur enquĂŞte et de la date d'audition de leur fille» et qu'«il relève que l'avis circonstanciĂ© du mĂ©decin ne nĂ©cessitait aucun complĂ©ment d'enquĂŞte auprès de ce dernier, qu'au cours de son audition par un gendarme spĂ©cialisĂ©, l'enfant, souriante et qui ne montrait aucune apprĂ©hension, donnait une explication circonstanciĂ©e pour chaque cicatrice rĂ©vĂ©lĂ©e par l'expert». Et pour cause, la petite fille aimante qui ne voulait pas crĂ©er d’ennuis Ă ses parents avait bien appris sa leçon.Â
Tout au long de la lecture du livre, Ă l’écriture ramassĂ©e, au style dĂ©pouillĂ©, aucune ficelle tire-larme, aucun misĂ©rabilisme, juste le constat de l’échec de nos institutions, de la sociĂ©tĂ© Ă protĂ©ger les plus faibles. On assiste, impuissants, au rĂ©cit d’une mise Ă mort programmĂ©e, et d’autant plus rĂ©voltante que l’issue est connue. A la lumière de ce que l’on sait aujourd’hui, on ne peut que se demander pourquoi des professionnels n’ont pas fait leur travail, ont persistĂ© Ă fermer les yeux et Ă donner crĂ©dit aux mensonges des adultes, face Ă la souffrance, bien rĂ©elle, d’une enfant.Â
Le livre essaie, en donnant la parole aux différents protagonistes, de comprendre ce qui a pu se passer dans la tête des bourreaux, des éducateurs qui ont laissé faire. Des indices, des clés, pour tenter d’expliquer l’indicible, mais surtout pour dire l’immense tristesse et le sentiment de gâchis qui entourent cette tragédie.
Dans la veine du roman réaliste anglo-saxon (nonfiction novel), cette littérature inspirée de faits divers dont le De sang froid de Truman Capote a ouvert le bal dans la période contemporaine, mais loin de la crudité et du sentiment poisseux et oppressant que vous laisse la lecture éprouvante du Claustria de Régis Jauffret, La Maladroite est un roman nécessaire, engagé, qui laisse le le souffle court comme après un marathon, et qui hante longtemps son lecteur une fois refermé.
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