Puisqu'elles jouissent
Lâaffaire Weinstein et la libĂ©ration de la parole qui en a dĂ©coulĂ© (#metoo et autres #balancetonporc) nâen finissent pas dâoccuper lâactualitĂ© et les dĂ©bats dans les mĂ©dias et sur les rĂ©seaux sociaux. Dernier seau dâhuile sur le feu, la tribune signĂ©e entre autres par Catherine Millet, Elisabeth Levy, Brigitte Lahaie et⊠Catherine Deneuve. Sâil y avait un doute sur la qualitĂ© du propos, je tiens Ă prĂ©ciser que Christine Boutin et Nadine Morano soutiennent le contenu de cette tribune. Dis-moi qui te soutient, je te dirai si tu racontes de la merde. Pas mal de dĂ©rapages ont suivi, parmi lesquels Catherine Millet qui, je cite : « regrette beaucoup de ne pas avoir Ă©tĂ© violĂ©e, parce quâ(elle) pourrait tĂ©moigner que du viol, on sâen sort » et Brigitte Lahaie, magnifique dâindĂ©cence, qui croit nĂ©cessaire de prĂ©ciser lors dâun dĂ©bat sur BFM TV, Ă Caroline de Haas (elle-mĂȘme victime de viol) que lâon peut jouir lors dâun viol. #malaise
Ce moment oĂč Brigitte Lahaie balance "On peut jouir lors d'un viol" Ă Caroline de Haas (qui en a Ă©tĂ© victime) en plein dĂ©bat sur BFMTV... J'ai plus de mots... #TribuneDuMonde #MeToo pic.twitter.com/fCdU7LSdOS
Dans le plus grand des calmes. Jâavais prĂ©fĂ©rĂ© jusque lĂ ne pas mâexprimer dans mes chroniques sur le sujet, estimant quâil nâĂ©tait pas Ă moi, en tant quâhomme de prendre la parole.
Nobody likes Mansplaining.
Mais voilĂ , jâai fait lâerreur de poster sur mon Facebook ce que je pensais.
Et ne voilĂ -t-il pas quâun de mes contacts, macroniste en plus, non content de mâexpliquer dâabord quâil y a aussi des hommes qui se font harceler par des femmes, me sort une étude sur le plaisir sexuel
que pourraient ressentir les femmes lorsquâelles se font violer. Alors oui, câest vrai que lâĂ©tude commence par expliquer quâil sâagit dâun phĂ©nomĂšne mĂ©canique qui nâa rien Ă voir avec une volontĂ© de la victime de prendre du bon temps pendant quâelle se fait agresser. Mais voilĂ , thatâs not the point.
Je me retrouve donc un vendredi soir, sur ma terrasse Ă Ă©crire cette chronique en rĂ©ponse Ă ses propos.  Ce moment samsplaining tâest offert par mon contact L. L. tu voulais que je te rĂ©ponde, cette chronique tâes dĂ©diĂ©e.
La culture du viol : quelques points de rappel
Confirmer ou contester lâĂ©tude mentionnĂ©e qui semblerait appuyer finalement le propos de Lahaie ne sert Ă rien. Que certaines femmes puissent Ă©prouver une rĂ©action biologique assimilable Ă lâorgasme pendant un viol nâest pas la question. Discuter du pourcentage de ces femmes nâest pas non plus la question. MĂȘme ! Discuter de la dĂ©finition de lâorgasme, de la jouissance, et faire la distinction entre un plaisir sollicitĂ© et consenti et une rĂ©action biologique du corps suite Ă une action extĂ©rieure, non consentie â chose qui serait utile dâailleurs pour Ă©clairer le propos de Lahaie et les arguments de L. â nâest toujours pas le problĂšme. Pas plus que de souligner que toutes les victimes de viol et/ou de harcĂšlement sexuel ne sont pas des femmes. La question est de comprendre la pensĂ©e derriĂšre cet argument fallacieux. Rappelons dâabord quelques faits simples :
Il se commet 685 viols par jour, soit 250 000 viols (déclarés) chaque année dans le monde dont 84 767 aux Etats-Unis, 66 196 en Afrique du Sud et 22 172 en Inde.
70% des femmes dans le monde sont victimes de violences au cours de leur vie. Parmi elles, 68% au moins un viol.
Chaque heure en France, prÚs de 9 personnes sont violées, soit 206 viols par jour. Le nombre de viols serait de 75 000 par an en France, dont seulement 12 768 déclarés. Il y aurait chaque année 198 000 tentatives de viol en France.
En France, 96% des auteurs de viols sont des hommes, 91% des victimes sont des femmes. En dâautres termes, pour que tu comprennes bien, sâil sâagissait de 1 000 euros Ă partager entre toi et moi, que je gardais 910 euros et tâen filais 90, je doute fortement que tu acceptes comme valable lâargument du « tu as reçu de lâargent aussi ». En rĂ©pĂ©tant cet exemple avec le harcĂšlement sexuel, tu ne recevrais que 70 euros. Alors oui il y a des hommes victimes de ces violences et ils mĂ©ritent tout autant le respect dĂ» aux victimes. Mais voilĂ , les hommes reprĂ©sentent 9% des victimes et ne sont pas soumis au sexisme systĂ©mique.
Le concept de devoir conjugal maintenu jusquâĂ trĂšs rĂ©cemment, offrait une totale impunitĂ© au mari agressant sexuellement sa femme. Le Code PĂ©nal ne reconnaĂźt la possibilitĂ© de viol conjugal que depuis la loi du 4 avril 2006, avec lâajout, sous la pression des jurisprudences internes et internationales Ă lâarticle 222-22 du Code PĂ©nal un alinĂ©a 2 prĂ©cisant que : « le viol et les autres agressions sexuelles sont constituĂ©s lorsquâils ont Ă©tĂ© imposĂ©s Ă la victime (...) quelle que soit la nature des relations existant entre lâagresseur et sa victime, y compris sâils sont unis par les liens du mariage. Dans ce cas, la prĂ©somption de consentement des Ă©poux Ă lâacte sexuel ne vaut que jusquâĂ preuve du contraire ».
Il a fallu attendre 2010, pour que la rĂ©fĂ©rence Ă la prĂ©somption de consentement disparaisse (loi du 9 juillet 2010). Lâarticle 222-22 du Code PĂ©nal prĂ©voit dĂ©sormais que « le viol et les autres agressions sexuelles sont constituĂ©s lorsquâils ont Ă©tĂ© imposĂ©s Ă la victime (...) quelle que soit la nature des relations existant entre lâagresseur et sa victime, y compris sâils sont unis par les liens du mariage ». DEUX MILLE DIX putain, pour que lâon reconnaisse aux femmes la possibilitĂ© de se dĂ©fendre juridiquement en cas de viol au sein de leur couple. Ăa veut dire que ta mĂšre, ta sĆur, ta cousine, ta meilleure amie, ta fille, jusque lĂ , pouvaient se faire violer dans le lit conjugal et que pour la justice elles Ă©taient consentantes par dĂ©faut. Ăa veut dire, pour ĂȘtre plus prĂ©cis, que ta mĂšre, ta soeur, ta cousine, ta meilleure amie, ta fille, jusque lĂ , Ă©taient dans les faits considĂ©rĂ©es comme Ă©tant Ă la disposition sexuelle de leur conjoint. Et si tu me ressors lâargument du « ouais mais yâa des hommes aussi violĂ©s » je te demande de bien rĂ©flĂ©chir et de penser Ă tes 70 ou 90 euros.
Reçois nos articles en premier! Mais certes, il est Ă combien important de savoir que certaines dâentres elles ont ressenti ce que je qualifierais dâorgasme mĂ©canique. La culture du viol en question, câest cette idĂ©e que dâune façon ou dâune autre les femmes sont responsables de leur viol. Elle est dĂ©finie par ces quatre phĂ©nomĂšnes :
Négation et minimisation du viol
Négation du non-consentement
BlĂąme de la victime
Obstacles à la dénonciation d'un viol
En dâautres termes, ça va du « mais non, câest pas si grave » Ă la loi du silence par la honte ou la pression sociale, en passant par le « elle lâavait bien cherchĂ©, tu as vu comment elle sâhabille » ou le « je suis sĂ»r quâelle a aimĂ© », « elle ne demandait que ça » ou encore « elle a joui ». Câest considĂ©rer que les femmes sont des objets sexuels Ă disposition des hommes. Câest supprimer leur conscience, leur libre arbitre. Plus que les infantiliser, câest les rĂ©ifier et les assigner presque par essence Ă la satisfaction des besoins sexuels des hommes. Le phĂ©nomĂšne est mondial, rĂ©pandu dans Ă peu prĂšs toutes les cultures au point de devenir une norme, un systĂšme. A la maniĂšre du racisme, c'est un phĂ©nomĂšne systĂ©mique qui se greffe sur des reprĂ©sentations alimentĂ©es Ă tous les niveaux de la sociĂ©tĂ© : les institutions (2010 la mise Ă jour du code pĂ©nal, putain !), la publicitĂ©, la musique, le cinĂ©ma et autres produits culturels, au travail, dans la religion, dans le cercle familial, etc. Câest pas juste un truc de social justice warrior. Il y aurait encore beaucoup Ă dire sur la culture du viol, mais ce nâest pas lâobjet de cette chronique, alors je tâinvite Ă faire tes propres recherches. Mais pourquoi je te prends la tĂȘte avec ces chiffres et cette histoire de culture du viol ?
Les mots ont un sens et des conséquences.
Je pourrais faire du studies dropping (câest comme le name dropping, mais avec des Ă©tudes Ă tout-va pour Ă©tayer son argumentation ), mais ça serait fastidieux pour moi, rĂ©barbatif pour toi, mais surtout il est tard et je fatigue. Je vais donc te faire la version courte. Le langage, les mots que lâon emploie, dĂ©finissent les choses qui nous entourent. Nous dĂ©finissons la rĂ©alitĂ© par ces mots, auxquels sont rattachĂ©es des reprĂ©sentations, des dĂ©finitions, qui peuvent ĂȘtre pĂ©joratives ou mĂ©lioratives. Pour faire simple câest la diffĂ©rence entre « une balayeuse » et une « technicienne de surface ». Les mots que lâon associe aux choses qui nous entourent ne sont pas anodins et leur choix influe sur notre perception du monde.
Je vous invite, L. et vous autres lecteurs à approfondir le sujet, notamment en vous renseignant sur le travail du linguiste Noam Chomsky sur le travail de Bourdieu (en particulier Langage et pouvoir symbolique), sur la Novlangue de 1984 et sur les recherches en psycholinguistique.
Le Larousse définit le mot « jouir » comme suit :
Tirer un plaisir, un agrément, une satisfaction de la possession ou de la disposition de quelque chose.
Avoir la possession d'un bien, le bénéfice d'un avantage matériel ou moral.
Présenter telle caractéristique considérée comme avantageuse, favorable.
Clairement, le mot « jouir » est associĂ© Ă des reprĂ©sentations positives, mĂ©lioratives. Tu vois oĂč je veux en venir ? Lorsque Lahaie dĂ©clare que les femmes peuvent jouir durant un viol, elle introduit insidieusement un outcome positif, un caractĂšre mĂ©lioratif dans le viol. Elle introduit la possibilitĂ© que finalement, sâil y a du plaisir Ă en tirer, câest pas si grave. Pourquoi câest dĂ©rangeant ? Câest le moment oĂč les questions de culture du viol et de phĂ©nomĂšne systĂ©miques interviennent. Dans un monde oĂč 623 femmes (en moyenne) sont violĂ©es par jour(Ă nouveau, on parle de viols dĂ©clarĂ©s !), oĂč la culture du viol est omniprĂ©sente et oĂč mĂȘme les institutions dâun pays comme la France ont attendu 2010 pour sortir la prĂ©somption de consentement du Code PĂ©nal, ramener sa fraise, la bouche en cĆur et sortir que les femmes peuvent jouir lors dâun viol, câest tout simplement irresponsable. Câest participer Ă cette culture du viol en attĂ©nuant le traumatisme, câest finalement dire que câest pas si grave puisquâelles y prennent du plaisir. On sâen fout en fait que cela soit vrai ou faux. Câest tout simplement contre-productif dans un dĂ©bat pareil. Comment changer un comportement aussi ancrĂ© dans nos mĆurs, comment susciter le dĂ©goĂ»t et la rĂ©pulsion que doivent engendrer de tels actes en les associant Ă une idĂ©e de plaisir ?
Si tu voulais des arguments intĂ©ressantsâŠ
La sociĂ©tĂ© est complexe, tout nâest pas tout noir ni tout blanc. Enfin ça câĂ©tait avant. Les rĂ©seaux sociaux ont polarisĂ© les discussions. Le mouvement #metoo, comme le #balancetonporc ne sont pas exempts de critiques. Sans remettre en question cette libĂ©ration de la parole des femmes sur les agressions quâelles subissent au quotidien, tu aurais pu tâinterroger sur cette polarisation qui efface toute nuance et nuit finalement Ă la discussion et Ă la pĂ©dagogie. Mais lĂ encore, comment vraiment reprocher Ă une cocotte sous pression et hermĂ©tiquement fermĂ©e dâexploser dans tous les sens au lieu de laisser filtrer doucement sa pression ? En dâautres termes, comment reprocher Ă toutes ces femmes qui sâaffranchissent enfin de la pression sociale et du systĂšme dâexploser de colĂšre, quand comme me lâa rappelĂ© une amie rĂ©cemment « ça fait des dĂ©cennies quâon essaie la pĂ©dagogie » ? Combien de systĂšmes, de rĂ©gimes, dâinjustices a-t-on renversĂ© sans rĂ©volution, sans Ă©clats, sans violence symbolique ou physique ? Et non, lâargument du « les femmes contre les hommes » ne tiendra pas tant quâelles nâauront pas commencer Ă nous trucider façon amazones dans les rues. Elles en ont juste ras-le-bol. Tu aurais pu aussi interroger lâargument « fĂ©ministe » : « les femmes ne sont pas des victimes et les signataires de cette tribune refusent de se dĂ©finir comme telles ». Câest vrai quâĂ lâinstar de la question du racisme, beaucoup voient dans cette position une forme dâempowerment, de refus du statut de faiblesse qui leur a Ă©tĂ© assignĂ©. A ceci prĂšs quâen ce qui me concerne, je suis toujours circonspect quand il sâagit de sâaffranchir de la domination en Ă©pousant les codes du groupe dominant. Par ailleurs, dans un systĂšme oĂč la norme dominante reste le sexisme gĂ©nĂ©ralisĂ©, jâai du mal Ă concevoir comment on ne lâalimenterait pas en reprenant Ă son compte les codes qui nous sont imposĂ©s ? Câest comme un non-Blanc qui ferait des blagues racistes sur les non-Blancs, devant un public de Blancs. Lâusage de clichĂ©s, mĂȘme sous la forme de lâhumour, renforce au final les reprĂ©sentations existantes : « si eux-mĂȘmes le disent, il doit y avoir du vrai lĂ dedans » (je simplifie un peu, mais tu as lâidĂ©e).
Enfin, tu aurais pu souligner que lâon parle des femmes, dâun cĂŽtĂ© comme de lâautre, comme sâil sâagissait dâun groupe homogĂšne ayant exactement les mĂȘmes expĂ©riences, exactement le mĂȘme parcours, les mĂȘmes origines ethniques, les mĂȘmes influences culturelles et/ou religieuses. Tu aurais pu demander si les rĂ©actions Ă #metoo et Ă la tribune, de part et dâautres nâĂ©taient pas excessives ? Effaçant de fait la pluralitĂ© des discours et des expĂ©riences. QuâĂ certains excĂšs de #balancetonporc, les auteures de la tribune ont rĂ©pondu par dâautres excĂšs. Tu aurais pu poser le dĂ©bat sur lâimpossibilitĂ© de communiquer sereinement dans une sociĂ©tĂ© devenue plus que jamais celle du buzz, de lâoutrance, de lâexagĂ©ration, du spectacle. PlutĂŽt que de me casser les couilles pendant mes vacances avec ton Ă©tude sur la jouissance des femmes violĂ©es. Post scriptum et pour info :  Ce compteur affiche le nombre de femmes violĂ©es dans le monde depuis le 1er Janvier 2018 et pendant que lisais cet article. Mais on sâen fout, puisquâelles jouissent.













