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Niaiserie #1
Il fait des supers cĂąlins đł
#13 âTropâ
Jâai rĂ©uni quelques-uns de mes Ă©crits, condensĂ©s, puis jâai rajoutĂ© quelques passages, aussi, pour une petite lettre Ă lâamour.
âChaque matin, le jour revit. Si le monde n'est fait que de matins, si tout le bonheur du monde est dans les matinĂ©es, c'est qu'il y a dans le commencement une promesse d'on ne sait quoi et peut-ĂȘtre de presque tout.â - Jean d'Ormesson, Presque rien sur presque tout.
Au commencement de cet amour, ce véritable, celui que l'on retient du bout de ses doigts entre lesquels ils filent pour d'autres horizons toujours nouveaux, au gré du vent, au gré des autres. Et les autres...
Je sais ma petite vie perdue, et dispersĂ©e. Je vie par acoups. Oui, je vie comme on tapote sa cuillĂšre sur une tasse de cafĂ©, avec nonchalance, prĂ©caution, indiffĂ©rence, violence parfois. Je suis de ces statues de chair, mĂ©lancoliques enfin, de cette tristesse en filigrane qu'il nous ait impossible d'expliquer aux autres. Jamais ne me conforterai-je de cette idĂ©e selon laquelle "on s'efface en amour". L'amour dĂ©nude la vraie nature des hommes bien qu'ils aient aise Ă s'y dessiner sous des traits plus Ă©logieux. L'amour dĂ©cortique le moindre de nos travers, il en est lui-mĂȘme le plus tĂ©nu. Oui, l'amour est la peau des hommes, cette peau que certains s'efforcent d'arracher d'une violence que l'on ne dit plus ; et le sang comme une cicatrice  suave et si douce coule Ă travers le temps, le temps d'un amour.
Alors Ă l'Amour, puisqu'il le faut
L'Amour, surtout. Nous voici tous Ă croire Ă tort que nos amours sont de ces petites choses dites, faites au quotidien, de ces codes et de ces conventions proprement modernistes dans lesquels l'on se toisent et l'on s'embourbe, de cette affreuse dĂ©pendance qui grince dans la bouche comme un rouge ecstasy, comme le sang au fond des joues, lorsqu'on se mord pour la premiĂšre fois. Pour moi, pour ma vie, mes amours se retrouvent-ils dans tout ce que je ne dis pas, et ils se pavanent ainsi, au fond de mon crĂąne comme deux amoureux au creux d'un lit. Pour moi, tristement, injustement, l'amour est un cri, une gorge qui saigne d'avoir trop hurler toutes ces choses tues, des poumons amples et une poitrine qui bat en s'arrachant. On ne dira jamais Ă quelqu'un: "Je t'aime oui je t'aime ça veut dire que tu m'assassines, ça, sais-tu, de cette petite mort nĂ©faste, de tes mains qui m'Ă©tranglent et m'Ă©treignent en simultanĂ©e" et de renchĂ©rir "ĂŽ moi je ne veux plus que tu me regardes comme on regarde les gens passer dans le mĂ©tro, je suis Ă©goĂŻste, je suis infĂąme et illĂ©gitime, parce que oui, oui vois-tu je veux j'exige ĂȘtre la douceur de cette femme aux longues jambes fines et charnues, cette douceur et la violence, enfin, oui cette violence qui coule dans ses talons qui claquent le matin dans ce mĂ©tro-ci, oui je veux ĂȘtre lĂ , en permanence, je veux ĂȘtre prĂ©sente dans cette douceur oĂč l'on exulte, vois-tu, et parfois te rappeler que j'existe en tapant du pied, je veux ĂȘtre et exister comme tu existes pour moi", personne ne dit ça, jamais, nul part, Ă personne.
Encore tant d'autres choses, Ă©lĂ©giaques, Ă©tendues, dispersĂ©es, gisent au creux de mes paumes que j'adjoins au creux d'un cou, incessamment, et je joue de la harpe, aussi, enfin, sur ses cheveux. Par contre, par contre, aujourd'hui on dit "je t'aime", oui, et ça ne veut plus rien dire, pour personne, pour nul part, et ça tout le monde le sait. On dit je t'aime comme on claque des doigts devant le visage de quelqu'un pour le rĂ©veiller, pour l'embĂȘter, on dit je t'aime pour s'en rappeler, comme on collerait un post-it sur le frigo avant de partir au boulot, et tout ça entre deux promesses conventionnelles et illusoires, parfois. On dit je t'aime Ă qui on trompe Ă qui on mord Ă qui on tue Ă qui on ment, Ă qui on Ă©touffe du creux de ses mains, de ses mains qui pourtant jadis effleuraient ces joues-ci, et ça part en "Je t'aime oui j'aime ça, cette emprise que j'ai sur ton pardon si faible et tes petites mains qui ne dĂ©crochent plus mon cou, comme on s'agripperait Ă quelqu'un pour ne pas tomber dans le vide, tu vois ? non tu vois pas, et les miennes, les miennes qui pourraient arracher toute ta peau puisqu'elle ne te sert Ă rien quand je ne suis plus lĂ ". C'est tout ça, tout ce que les gens qui s'aiment ne se disent jamais.
N'eĂ»t-il pourtant pas suffit pour moi de quelques regards plus que de quelques mots ? oui il me souvient ces premiĂšres fois oĂč nos quatre yeux esseulĂ©s s'acharnĂšrent les uns sur les autres, de cette petite violence primitive et titubante que l'on recherche partout, tout le temps, dans tout le monde ; de ces moments ai-je immĂ©diatement su ce qu'il est et toujours sera pour moi : la poĂ©sie parmi le chaos, le silence parmi le bruit. N'ai-je pas dĂ©jĂ mille fois rendu Ă©ternels par les mots ces amours qui n'Ă©taient rien ? Celui que j'offre, Ă ces jours, n'attend rien en retour. LĂ sĂ»rement est sa puretĂ©, que sais-je, son Ă©ternitĂ© peut-ĂȘtre. Fort bien ne croit-il recevoir que trĂšs peu, par acoups lui aussi. Et qu'importe, qui aime-t-on ? Memento mori et que les jours te tirent et t'assaillent, que les jours te frappent et qu'il est mieux que la vie tue un peu moins cet ĂȘtre que tu aimes. Aimer. Aimer c'est donner, donner encore, brĂ»ler de douleur quand la tristesse de quelqu'un d'autre nous envahit de toute part, ce corps jadis Ă©goĂŻste et inĂ©luctable, le voici pour la premiĂšre fois, en sa prime jeunesse, Ă©pris des affres de la jalousie excessive et de la plus belle des offres : l'incommensurable promesse de toujours t'arracher aux alĂ©as d'une vie trop imprĂ©visible. La jalousie, oui, surtout... Mais nous sommes invincibles, et les plus craintifs de ce monde, qui aiment bien trop la vie, se discernent simplement par une conscience malsaine plus vaste que la moyenne, le dĂ©sastre chaotique les atteint un peu plus que la normale. A toutes ces minutes teintĂ©es de rien, de peur que les choses que j'aime prennent fin.
Ici, maintenant, nous existons, et je veux me plaire Ă simplement donner sans rien attendre en retour. Te faire comprendre enfin que je te vois partout, que je vois aussi des abrutissements, des abrutissements que toi, toi tu n'as pas. Je voudrais que le monde entier puisse s'aimer comme je t'aime, en continu. Moi qui nĂ©glige volontairement les biens matĂ©riels d'une maniĂšre purement provocatrice je me surprend Ă prendre soin de chaque mots que je te transmets, et peu importe pourquoi. Ici, maintenant, nous existons "Que tu es ici : que la vie existe et l'identitĂ© / Que le puissant spectacle se poursuit et que tu peux y apporter tes vers", pourtant quand j'Ă©coute une musique qui me plaĂźt, je n'en profite plus, car au lieu de l'apprĂ©cier pleinement je ne pense qu'Ă souhaiter que tu sois lĂ avec moi pour que nous puissions vivre ce moment, pour que nous soyons juste un instant liĂ© par n'importe quel lien, mĂȘme le plus abstrait, mĂȘme le plus indicible.
Il n'y a que pour toi que moi et ma vieille amie la maladresse pourrions t'aimer ainsi, comme la vie, de cette maniĂšre informelle, sauvage et douce parfois, dĂ©mente toujours. Ne plus se rĂ©duire Ă cet amour restrictif par pudeur, c'est surtout ça dont il est question, rĂ©ussir enfin Ă parler, dire c'est faire, s'avouer Ă soi-mĂȘme qu'on puisse effectivement aimer quelqu'un plus que soi-mĂȘme. J'ai toujours trouvĂ© absurde nos maniĂšres Ă tous de nous dire que l'on s'aime. Mais peut-ĂȘtre que personne ne sait s'y prendre, finalement. Le problĂšme, c'est que je ne vois pas d'autres mots pour te dire l'amour, alors je le fais. Ce sont peut-ĂȘtre les gestes qui comptent le plus pour ce que nous avons, on n'embrasse ni ne fait l'amour avec des mots... Je voudrais pourtant que le monde entier ressente ça, en soit comme moi anesthĂ©siĂ©e.
Dompter cette vie enfin, celle qui, mon amour, sais-tu comme moi, peut-ĂȘtre nous sĂ©parera un jour. Alors, j'Ă©cris, pourtant. Je ne te vois pas, j'Ă©cris. Nous ne sommes plus, j'Ă©cris. Et jamais ne t'en aimerai-je moins, quand nous serons poussiĂšres et souvenirs. Pour que cela n'advienne jamais, j'Ă©cris d'autant plus, c'est homĂ©opathique, soignant mon amour si lĂ©ger qui prend peu Ă peu le poids d'un supplice. Aussi, de ce que nous tirons tous comme satisfaction du corps-Ă -corps, de cette petite chaire qui nous ronge, nous abĂźme, nous rĂ©ifie si dignement, qui ne laisse de traces que dans nos peaux moites et essoufflĂ©es, j'arrache aux mots toute la chair en puissance.
Comment peut-on prĂ©tendre pouvoir Ă©crire la joie que procure le fait d'ĂȘtre amoureux d'une Ăąme et d'un corps qui nous comprennent et cela mĂȘme sans, justement, que nous n'ayons Ă mettre des mots sur l'indicible ? J'ai voulu, pour que si les alĂ©as d'une vie bien trop surprenante nous sĂ©parent plus que nous ne le sommes dĂ©jĂ , qu'il reste â si ce n'est Ă jamais â au moins le temps d'une petite Ăšre humaine, une encore toute petite trace de cette grande et impĂ©tueuse chose que tu me fais ressentir du soir au matin, et que j'espĂšre, nous partageons. La violence, elle, pourtant, est si sourde, et la mĂ©lancolie comme une Ă©pĂ©e de DamoclĂšs au dessus du thorax.
***
Pourtant, il faut écrire, il faut se soigner, dit-on. Alors j'écris de la fiction comme déguste un fruit. Celle-ci commence sur un banc, avec un vieillard, avec le vieillard je me mis à parler de tout et de rien, ce n'était pas son truc, ni le mien. «Pensez-vous que l'on puisse retrouver une femme qu'on a aimée, d'un amour différent, unique, d'un amour qu'on croyait avoir oublié ?» lui ai-je demandé.
«Oh ! Est-ce qu'on quitte une femme qu'on aime ? Je vous retourne la question. Le sacrifice, la punition, le renoncement, pardonnez-moi, c'est bon pour la littérature, «quand on aime il faut partir», «je t'aime donc je te quitte», «ni avec toi ni sans toi», laissez-moi rire⊠Quand on aime on s'accroche, on s'incruste, on s'agrippe, on se cramponne, on rampe, parce qu'alors il n'y a pas de limites, pas de choix.»
«Et s'il s'agissait d'un amour sans repos, un amour⊠insupportable ?»
«Par dĂ©finition l'amour est insupportable, mademoiselle. L'amour est une plaie. Au sens propre. D'abord blanche, nette, elle ne tarde pas Ă saigner, parfois elle s'infecte, parfois elle se dessĂšche, elle dĂ©mange, au-dessus d'elle se forme une croĂ»te sombre qu'on s'efforce de ne pas arracher. L'amour finit toujours par se transformer en cicatrice, plus ou moins vaste, plus ou moins silencieuse. La question n'est pas de savoir si l'amour est supportable ou non. La question est de savoir si l'on se protĂšge ou si l'on s'expose. Si l'on vit Ă l'abri ou Ă dĂ©couvert. Si l'on est prĂȘt Ă porter sur soi la trace de nos histoires, Ă mĂȘme la peau.»
Nous nous mirent à parler pendant une bonne heure durant, je m'emportai en ces termes :
«La poĂ©sie remet du silence dans la langue ; le poĂšme naĂźt dâun rythme - qui est lâessence mĂȘme de toute poĂ©sie - imprĂ©vu dans la langue. Quâest-ce quâun vers, sur une feuille ? Des mots, puis du blanc ; des mots qui reprennent Ă la ligne en-dessous, puis du blanc : ce blanc, câest le silence. Câest lâarrĂȘt incongru. Ce qui se dit en plus de ce quâil se dit ». Un cacheton. « Et il nây a pas un Ă©crivain, pas un poĂšte, pas un philosophe, pas un penseur que vous acceptiez, et tout ce qui a Ă©tĂ© Ă©crit, trouvĂ©, rĂȘvĂ©, dĂ©duit, imaginĂ©, illuminĂ©, inventĂ© par les gĂ©nies, le trĂ©sor de la civilisation, lâhĂ©ritage sĂ©culaire des gĂ©nĂ©rations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez ! Si le cerveau de lâhumanitĂ© Ă©tait lĂ devant vos yeux, Ă votre discrĂ©tion, ouvert comme la page dâun livre, vous y feriez des ratures, convenez-en !» Deux cachetons. «Dire un poĂšme, câest rĂ©cuser lâextinction du souffle dans la langue et du souffle en soi-mĂȘme» Trois refus.
Je continuai toute seule «Les poĂštes sont les vrais rĂ©alistes. On en fait toujours des rĂȘveurs, des gens qui sont ailleurs, vous savez : «Ah, heureusement quâon a des poĂštes pour nous faire rĂȘver, etc.» Mais merde ! Non ! Câest tout le contraire ; les poĂštes sont entichĂ©s du rĂ©el, ils nâont dâoccupation que de rĂ©pĂ©ter sans cesse que le rĂ©el nâest pas ce quâon nous dit, ce quâon croit ! Ils nous rappellent toujours que, par exemple, le moindre petit fait de lâexistence, vu ou Ă©prouvĂ©, supposerait une Iliade ou une OdyssĂ©e Ă lui tout seul - câest-Ă -dire un dĂ©veloppement pour en saisir la rĂ©sonance rĂ©elle en nous, comprendre comment en saisir les tenants et aboutissants, car entendre lâeffet en nous du rĂ©el demanderait une quĂȘte et une exploration illimitĂ©es ! Le rĂ©el est illimitĂ©, voilĂ ce que disent les poĂštes ! Que rien, ni un caillou, ni un visage, ni un geste, nâest monosĂ©mique, alors que tout dans la sociĂ©tĂ© veut nous faire croire que ça lâest ». Il me regardait fixement comme on regarde une bĂȘte, j'ajoutai comme pour provoquer une rĂ©ponse vive « Cette mĂ©diocritĂ© qui voudrait que les choses de lâart soient un petit arrangement commode⊠je ne peux pas admettre ça ! Si on sâengage dans lâart, quel quâil soit, câest incandescent, câest brĂ»lant ! Câest en disant que câest une nĂ©cessitĂ© absolue pour la sociĂ©tĂ©, que ce nâest pas une parure, une sorte de pot de fleurs sur la cheminĂ©e alors que la maison brĂ»le !»
J'ai attendu une minute. J'ai embrassĂ© le silence, les souvenirs, je suis allĂ©e m'acheter un vieux cigare, je me rappelle aussi m'ĂȘtre demandĂ© pourquoi la critique littĂ©raire n'avait pas retenu ce passage dans Madame Bovary oĂč Emma sort de sa voiture, en costard, une clope Ă la main, comme si pour une fois, l'amour et la prĂ©caution l'abandonnait, qu'elle s'abandonnait elle-mĂȘme Ă elle-mĂȘme. Enfin, je suis revenue sur ce banc moisie d'incomprĂ©hension tout en pensant Ă ce monde, ces rues. Je vis dans un monde qui est plus antipoĂ©tique que jamais, au rebours de tout ce que je crois, de tout ce qui me constitue, pas seulement pour moi, mais dans ma conception du monde â Baudelaire Ă©crivait âFaites vos destins, Ăąmes dĂ©sordonnĂ©es / Et fuyez l'infini que vous portez en vous.â pourtant je crois encore quâil y a un progrĂšs possible, que lâhumanitĂ© a dĂ©jĂ beaucoup avancĂ©, quâil y a des reculs, des dĂ©faites Ă longueur de journĂ©e, Ă longueur dâinstant, mĂȘme, car Ă chaque instant il y a des dĂ©faites humaines autour de nous, dans le monde et prĂšs de nous, mais, quand mĂȘme, les choses avancent et peuvent encore avancer. On ne peut pas vivre sans la prĂ©monition dâun monde plus heureux, dâun monde plus juste, plus Ă©quitable - oĂč chacun aurait sa part dâĂȘtre, parce que beaucoup nâexistent pas, ne sont pas, souffrent terriblement dâun manque dâĂȘtre - mĂȘme nous.
Je considĂšre depuis toujours que la poĂ©sie est un diapason de lâexistence, intransigeant, sans compromis, câest-Ă -dire que câest Ă travers la poĂ©sie, lâintensitĂ©, lâintensitĂ© du poĂšme - mĂȘme si la poĂ©sie, on en parlera, peut se trouver au cĆur de tous les arts -, quâon renoue avec ce diapason qui nous enjoint, si on est honnĂȘte, si on est sincĂšre, Ă ĂȘtre pleinement, ĂȘtre sans compromis, ĂȘtre dans une Ă©treinte curieuse avec lâexistence. On lâoublie sans cesse : le premier privilĂšge dâĂȘtre vivant, câest la fragilitĂ© extrĂȘme de lâexistence - quand on pense Ă tout ce Ă quoi on sâoccupe, qui est vĂ©niel, qui est secondaire, qui est ridiculement du leurre. Quand on comprend quâon a ce trĂ©sor dâexistence et quand on est, comme nous, en Europe, plutĂŽt prĂ©servĂ©s, et quâon nâarrĂȘte pas de se plaindre, de pleurer, de rĂąler, ça mâest insupportable. La poĂ©sie nous dit une chose : la vie est un trĂ©sor qui nâattend que nous.
Je veux juste dire que l'annĂ©e Ă venir n'existe pas, nous ne possĂ©dons rien ni personne. Nul lieu ne nous attend. Nul temps ne nous espĂšre, nous sommes issus dâune fiĂšvre ou dâune folie, nous sommes une trace qui sâĂ©puise dans lâinfini des cieux, une ivresse Ă la dĂ©rive, une note qui sâobstine, un rĂȘve qui sâeffiloche, un simple souvenir dans la mĂ©moire des dieux et de la fortune. JâĂ©cris pour effacer lâempreinte des cendres sur les rebords du rĂȘve. Jâentends le ruissellement des heures dans les crevasses du temps. Et jâai peur. Seulement peur. Du silence, et de lâombre de la neige dans lâĂ©chancrure dâune Ă©vidence. Nul lieu ne nous attend. Nul temps ne nous espĂšre. Dans les plis du papier la mort dĂ©ploie une parole rouillĂ©e, la vieille parole, tu sais : celle des miroirs sans reflets, celle de la langue agenouillĂ©e. DĂ©sormais lâargile des mots sâeffrite. Il ne reste que lâĂ©corce dâun baiser sur la prunelle dâun sein, faire l'amour, fumer de shit, et les pas de danse. Et la lenteur de la mer quelquefois. Toujours la lenteur de la mer si lâusure et lâĂ©touffement de lâinnocence, comme si la voluptĂ© des sanglots, devenait les seules semailles. Il me faudra attendre demain, et encore demain, puisquâil nây a plus dâenfance, attendre que sâĂ©teignent une Ă une les lumiĂšres des lucioles sur la corolle de la nuit qui vient.
Alors il ne fut plus question de le mĂ©nager. Je m'assis violemment sur le banc comme on s'assoit sur ses vieux dĂ©mons, oui c'est que tout le monde en a. «DĂźtes-moi, qu'attendez-vous de la poĂ©sie, monsieur ?» lui ai-je demandĂ© de cette voix Ă©touffĂ©e et ridicule que l'on veut effacer. Aussi Ă©tais-je Ă©tonnĂ©e de voir qu'il prit son temps comme on prend une vague, et me rĂ©pondit de ce ton qu'on prend dans la gueule : «La mĂȘme chose qu'on attend d'un amour : l'Ă©panouissement Ă l'infini, l'ouverture, la diversitĂ© dans l'Ă©galitĂ© et la libertĂ©. Il ne faut pas mesurer la poĂ©sie pratiquement. Elle offre une nouvelle image et de nouveaux rapports entre les mots et les choses, les choses et l'ĂȘtre humain.», il achevait de dĂ©chirer une feuille d'Ă©rable et termina ainsi : «elle Ćuvre toujours Ă crĂ©er et recrĂ©er le monde.»
Je ne fus pas satisfaite et me confortai dans un silence muet et illégitime. «Mais les mots, les mots, ils sont des symboles qui postulent une mémoire partagée. Je ne sais pas mon ùge, je sais seulement que je n'aime qu'aujourd'hui, que jamais plus je n'aimerai et que l'amour, c'est surtout la compréhension de l'indicible.»
Alors quoi ? Etais-je devenue une utopiste une passionnĂ©e ? Etait-ce lĂ , ici et maintenant, le rituel de ma fin et de ma dĂ©faillance ? Mais ici⊠maintenant⊠Tout est utile Ă l'homme, et surtout ses souvenirs, lorsqu'il est livrĂ© au pĂ©ril des forces inconnues et de ses propres dĂ©sordres. Les mythes constituent la mĂ©moire collective de l'humanitĂ©. Parmi les questions que l'avenir nous pose, il en est certainement auxquelles le passĂ© a dĂ©jĂ rĂ©pondu. Le poĂšte, quant Ă lui, chante un chant auquel se joignent tous les ĂȘtres humains, et se rĂ©jouit de la prĂ©sence de la vĂ©ritĂ© qu'il considĂšre comme notre amie visible et notre compagne de chaque heure. La poĂ©sie est le souffle et l'essence la plus pure de tout savoir ; c'est l'expression passionnĂ©e qui anime le visage de toute science. Ce que Shakespeare a dit de l'homme, on peut Ă plus forte raison l'appliquer au poĂšte : «il tourne son regard en avant et en arriĂšre», et c'est exactement ce que fait l'amour.
Je crois que je n'en comprends plus grand chose, sinon l'impuissance, sous le mode de l'Ă©clatement. Je vogue Ă moi-mĂȘme sur les vagues de la crĂ©ativitĂ©, enivrĂ©e par le jaillissement du fleuve de la vie, cet esprit de fauve aux accents rebelles. Mon ĂȘtre crĂ©pusculaire bondit sur les berges des silences bavards de mon jardin, Ă l'Ă©coute des flots et des remous qui habitent le poĂšte de la vie et les grands ocĂ©ans. J'avance Ă pas affamĂ©, en mouvance Ă©phĂ©mĂšre et habit de joie, rencontrer l'impermanence en mouvement incessant, sur ce lit stratifiĂ© de l'univers en transe poĂ©tique.
Je me suis sentie trahie par le vieillard, et abandonnĂ©e comme Ă chaque fois, comme avec le monde, et j'ai pris ma voix tremblante de petite femme «Une femme ? Tout tourne autour d'une femme ?!». Le vieillard avala sa salive et sorti de sa petit poche moite une petite lettre sale tout en bĂ©gayant que «les enfants c'est comme les annĂ©es, on ne les revoit jamais». Mais qu'en sais-je ? Et oĂč voulait-il en venir ? Alors je ne parlais pas, et je l'Ă©coutais.
Il me semblait avoir tant vĂ©cu, et c'Ă©tait le cas. Je l'imaginais chanter d'une voix plus que théùtrale : «Oh jamais je n'aurais cru traverser tous les Ăąges avec le cĆur si lourd et comme Ă©cartelĂ© par le temps renversĂ© et l'amour appelĂ© comme un pressentiment par delĂ les visages ; jamais je n'aurais pu renoncer Ă l'usage de ma voix rĂ©voltĂ©e pour les mots modelĂ©s par l'entourage aimĂ© et la vie morcelĂ©e or la voie est unique et la pause un prĂ©sage ; l'inspiration me voit toujours en Ă©quilibre au bord d'une autre idĂ©e et me suppose libre d'avancer un peu plus vers un autre demain ; la poĂ©sie est vaste et l'hĂ©mistiche Ă©troit, toujours en moi â PoĂšte â il me reste je crois comme un pressentiment tout au creux de mes mains. Laissez moi retrouver au bord du crĂ©puscule l'inconsciente chaleur de ces trop courtes nuits qui nous a laissĂ© croire que nous narguions l'ennui de la jeunesse avec les passions qui nous brĂ»lent ; je rĂȘve de revoir, Ă©toiles minuscules, les illuminations aux chandelles qui fuient et de goĂ»ter encore aux caresses, aux fruits dont les extraits troublants se dĂ©gagent et circulent ; j'Ă©coute comme avant cette tranquillitĂ© qui exaltait nos cĆurs au long des soirs d'Ă©tĂ© et qui garde pour moi cette magie entiĂšre ; attendant l'aube, un jour, faite d'obscuritĂ©, l'aube qui transparaĂźt de tes yeux habitĂ©s, ces Ă©toiles cherchĂ©es Ă travers tes paupiĂšres». Et je l'Ă©coutais :
«LĂ , c'est une lettre» il me regarda avec insistance et d'un ton de professeur, comme si j'Ă©tais incapable de lĂ©gitimer ou comprendre les convenances sociales, «pour NoĂ«l, tu sais, elle m'envoyait des lettres. Hum. Je cherchais une jolie formule Ă lui rĂ©pondre pour cette fin dâannĂ©e et jâai eu un pincement au cĆur quand je suis retombĂ© sur ces mots de CĂ©line et mĂȘme si câest vrai, je mâen fous, je ne veux pas nous donner plus de dĂ©sespoir Ă moudre, il y en a dĂ©jĂ bien assez ici non ?», il riait, et ce n'Ă©tait pas drĂŽle. Juste aprĂšs avoir poser cette question il me lança un regard absurde et indescriptible, inspecta pendant cinq secondes mon visage jeune, rouge, pourtant dĂ©jĂ si fatiguĂ©, si pĂąle. Il reprit aussitĂŽt : «Alors, tu sais, je voulais juste lui dire : Ă toi que jâai déçu, que jâai blessĂ©, que jâai aimĂ© maladroitement, que je ne connais pas, qui lis ces mots, toi lâenfant dĂ©guisĂ© sous ce corps dâadulte, toi qui nâest pas celui ou celle quâil faudrait, toi qui est toujours trop ou pas assez, toi qui intĂ©riorise, toi qui dĂ©borde, toi qui a lâespoir usĂ©, toi qui te fais du mal, toi qui mâaime trop qui m'aime mal». Il se mit Ă lire la lettre cette fois, comme on fait la lecture Ă un enfant. «Tout ce qui nous hante ne nous condamne pas ! Fils ou fille du ciel, les atomes qui te constituent ont 14 milliards dâannĂ©es et sont Ă©ternels, tu es un miracle alors je te souhaite de beaux jours Ă venir jusquâĂ lâinfini» Câest ainsi que la lettre commençait, ainsi quâelle continuait :
«Oh j'ai dĂ©jĂ bien ressenti du dĂ©goĂ»t pour toutes les romances, les couchers de soleil, les dĂźnettes fleuries, lâĆil humide et le flair sec, et puis les baisers qui sourient pour oublier leur goĂ»t de solitude immense, qui les jette en leurs bras avec l'accoutumance. Et au sucre, et au seul, aux promesses qui prient et emprisonnent l'autre avec des flatteries que l'on ne ferait pas pour garder sa conscience. Pourquoi cette impudeur ? Comment tant se tromper ? Est-ce de la mĂȘme peur que se nourrissent nos cĆurs ? Je me suis sentie Ă©cĆurĂ©e de tant de ridicule, de nue et d'Ă©talage enfin, de dĂ©sirs sans scrupules au fond des yeux taris et des bouches qui pleurent.
Mais avec vous, avec vous, il y a dans tous ces moments de luciditĂ© et de volontĂ© vive que je passe entre vos bras, une certaine beautĂ©, une beautĂ© de l'instant. Mon amour, vivre de ces instants vaut bien plus qu'un milliard de vies vĂ©cues, Ă ces instants je sais que je pourrai m'anĂ©antir dans tous vos futurs caprices malades. Je vous aime tant mais peu Ă la fois vous regarder dans le blanc des yeux, sans dĂ©sir, sans artifices, seulement avec ce sentiment partagĂ© d'appartenir Ă la mĂȘme incomprĂ©hension et d'ĂȘtre du mĂȘme silence.
Heureusement, me dis-je Ă ces instants, il y a le corps, enivrante parole muette, dont le sang est le sens. Il m'arrive de vouloir vous parler en ces termes crus « je sais que les mots sont des corps eux aussi, je le sais en me serrant contre vous, en devinant les phrases cachĂ©es sous votre peau et les silences et les murmures et les soupirs au fond des plaies que l'on fĂȘte et non que l'on plaint ». Je ne le fais jamais. Les mots pourtant, parfois, font l'amour sans faire de bruit et sans discernement ; de vos mots vous dessinez mon souffle et les courbes de mon corps dans le flot Ă©cumant et cĂ©rulĂ©en de vos mains blanches.
J'ai de l'or au bout des doigts depuis que j'ai appris Ă vous Ă©crire. D'ailleurs je ne vous Ă©cris pas, je vous aquarelle du bout des lĂšvres avec les couleurs de l'Ă©tĂ©. Il me suffit de fermer les yeux pour dessiner votre rire et de vos chevelures en cascades, je vogue avec un bateau en papier, cap sur le bout du bout du monde au fond de vos pupilles, j'AmĂ©rique de nouveaux horizons sous vos dessous. J'ai le bras qui chamade Ă vous Ă©crire le trĂ©sor que j'ai en moi trouvĂ© sur vous. Vous ĂȘtes mon Atlantide. Au petit matin j'irai vous cueillir des rayons du ciel et des airs de Jazz anciens, Ă la nuit tombĂ©e je vous bĂ©nirais comme le vent caresse les vagues.
Ma flamme, ma folie, vous me redessinez et je me sens moins floue dans vos bras, quand le vertige grisĂątre tente de m'effacer, et que j'attends vos pastels tendres pour me colorier. Nos bouches liĂ©es, ivres et impatientes, et la nuit qui sonne dehors. Vos mains, votre peau brĂ»lante, le dĂ©sir sur ma nuque sont ma prison de chaire. Nos cĆurs Ă©tourdis qui gagnent le sommeil â vous n'ĂȘtes jamais parti â votre poids, vos corps me suivent et m'assaillent.Vous n'ĂȘtes jamais parti, ni vous ni vos jambes qui se mĂ©langent au levĂ© du jour, ni la lumiĂšre blanche sur vos lĂšvres quand je devine vos songes, ni nos mains qui se trouvent, complices qui se concertent, ni l'Ă©cume dans le creux de votre dos, ni ce souvenir ni ces sensations intactes, ni mes doigts qui effleurent vos tempes assoupies, ni l'Ă©tang, ni nos corps frais de l'eau, ni mes mains dans la nuit sur cette nuque tiĂšde et forte, ni nos rires sots, nos baisers, nos maladresses, ni nos regards dans le soir de la ville, ni le dĂ©sir sur cette bouche, ni la tension de cette chaire quand affleurent ces lĂšvres, ni nos conversations bancales, emportĂ©es, nos secrets livrĂ©s entre inconnus, ni la torpeur du bain, ni le sentiment d'amour naissant, ni ce bonheur Ă©clos sur nos visages adolescents.
Nous ne partons jamais ni vous ni moi qui lit le calme sur vos paupiÚres closes. Les images parfois se dissolvent. Je n'entends plus votre voix qui se perd dans les murs, dans le reste. Seul l'écho de votre rire qui me caresse comme une lame, Î ma petite adoration déstructurée.»
Je ne sais pas pourquoi je me suis permis Ă cet instant de les imaginer au milieu de nul part, l'un de demander «M'aimes-tu encore ?» et l'autre de rĂ©pondre «T'aimer ? Je ne sais faire que ça», puis retourner Ă ses occupations. Deux fois des profondeurs dâĂȘtre qui se prennent en regard. Tout est Ă©vidence quand les forces sâĂ©lancent dâelles-mĂȘme, quant une parole de silence hurle la musique des langues, le soleil est lĂ . Car tout est Ă©vidence, la pure danse nâa pas de pied.
Me voici alors qui reprend faim, sur un vieux banc parisien, Ă cet instant j'Ă©tais convaincue que la poĂ©sie, nous engageant tout entiers dans la quĂȘte de lâunitĂ©, dans un rapport aussi absolu que possible avec la prĂ©sence mĂȘme de lâĂȘtre, ne fasse ainsi que nous sĂ©parer des autres ĂȘtres, rĂ©tablissant la dualitĂ© que nous pouvions penser disparue. Il se peut que la poĂ©sie ne soit jamais quâune impasse. Quâelle ne trouve sa vĂ©ritĂ© que dans lâaveu de lâĂ©chec.
J'imaginais mille et une choses sur la vie de cette homme, peut-ĂȘtre CĂ©line l'avait-elle quittĂ©, s'Ă©tait-elle remariĂ©e ou Ă©tait-elle juste partie escalader les falaises de l'AmĂ©rique centrale, seule, face au vent et Ă l'amour qui fane. Je n'avais pas encore, Ă cet Ăąge, l'audace de poser la ou les questions, je m'Ă©tais conforter Ă instaurer une limite entre ma vie et celle des autres, puisqu'elles se ressemblent toutes et en soi se veulent toutes aussi discrĂštes et dotĂ©es d'un mutisme qu'on ne dit pas. Je plissai les yeux, fronçait le front, comme un appel Ă l'aide. Alors il me fit le privilĂšge d'un indice, parsemĂ© dans le bruit sourd du vent de cette fin de journĂ©e d'hiver froide et solitaire. «CĂ©line n'Ă©tait pas trĂšs beau pour les autres, alors il l'Ă©tait encore plus pour moi». Il sourit, se leva, me salua et s'en alla.
En rentrant Ă la maison je me suis demandĂ©e : que me restait-il de ces soirĂ©es chaudes teintĂ©es de rose et de promesse d'amour ? Je me parlai Ă moi-mĂȘme : maintenant il te faudrait le calme, la lenteur, la durĂ©e, ces trĂ©sors dĂ©laissĂ©s du printemps de ta vie que tu voulais solder ; tu goĂ»terais le temps des questions sans rĂ©ponse, des silences rĂȘveurs ; tu oserais souhaiter qu'il ne se passe rien. Puis mes pensĂ©es se mirent Ă couler et je me figurai que, finalement, lâamour de la poĂ©sie lui-mĂȘme nâĂ©tait pas bien vu. Ou trop bien vu, c'est pire. Il faudrait pouvoir sâen passer. Au nom de qui, de quoi ? Elle isole sa victime, lâasocialise, la rend folle. Tragiquement dĂ©laissĂ©e dans un monde ivre, bourrĂ©, saturĂ©, de figurants passionnĂ©s, quâils disent, par autre chose. Quoi ? La politique ? LâĂ©rotisme ? Dieu ? Oh⊠Tout Ă la fois sans doute. Qui veut penser droit bloque le compteur. PoĂ©sie, câest exil. On nâaime que les exilĂ©s. Joyce, Musil, Artaud. On peut lâĂȘtre en plein Paris. Il nây a pas de gĂ©ographie de lâexil. Câest ĂȘtre nulle part. Nâimporte oĂč. Sur la terre. Avant dâen faire partie. IntĂ©grante. Dessous, dedans. PoĂ©sie, câest impossibilitĂ© dâĂȘtre quoi que ce soit dans un monde qui ne cesse de nous demander notre identitĂ©, notre fiche de futur dĂ©gringolĂ©. LâintĂ©rĂȘt est ailleurs. Sur la terre. Mais ailleurs. Sur la terre. Cherchons.
Dans les rues que je traversai Ă une vitesse dĂ©solante, les librairies que je croisais ne cessaient de me rappeler que je voulais vivre de mon Ă©criture et suggĂ©rait que les artistes font partie des gens les plus courageux de ce monde. Ils essuient plus d'Ă©checs en une annĂ©e que la plupart des gens durant une vie entiĂšre. Chaque jour les artistes affrontent le dĂ©fi financier que leur promet leur existence sans structure, le mĂ©pris de tous ceux qui pensent qu'ils devraient exercer un vrai mĂ©tier, ainsi que leur propre peur de ne jamais retrouver du travail. Chaque jour ils doivent ignorer la possibilitĂ© que la vision pour laquelle ils ont dĂ©diĂ© leur vie est une illusion. Chaque annĂ©e passĂ©e, beaucoup dâentre eux voient les gens de leur Ăąge franchir les Ă©tapes d'une vie «normale» - une voiture, une famille, une maison, des Ă©conomies. "Je vous prĂ©sente ma vie vers 35 ans. J'avais tout, une femme, deux enfants, 3 potes, 4 crĂ©dits, 5 semaines de vacances, 6 ans dans la mĂȘme boĂźte, 7 fois mon poids en matĂ©riel hifi, 8 coĂŻts conjugaux par trimestre, 9 fois le tour de la terre en emballage plastique, couvercles de polystyrĂšne et autres packaging alimentaires non biodĂ©gradables." MalgrĂ© cela, ils s'accrochent Ă leur rĂȘve, en dĂ©pit des sacrifices. Pourquoi ? Tout simplement parce que les artistes sont prĂȘt Ă donner leur vie entiĂšre pour un instant. Pour cet instant, ce rire, cette gestuelle ou cette interprĂ©tation qui saura aller chercher l'Ăąme du public. Les artistes sont des ĂȘtres qui ont goĂ»tĂ© le nectar de la vie. Et c'est Ă cet instant prĂ©cis qu'ils, grĂące Ă leur crĂ©ativitĂ©, savent toucher nos cĆurs. Cet instant est proche de la magie, de ce que les hommes appellent Dieu et de la perfection. Et dans leur propre cĆur, ils savent que se dĂ©dier Ă ce moment vaut un millier de vies vĂ©cues. Quel paradoxe de vivre dans un monde de l'instant qui rejette ceux qui le sublime.
ArrivĂ©e Ă la maison, j'aimais souvent Ă fixer le tableau de grand-mĂšre dans l'entrĂ©e. Je me souviens que ça faisait mal, le regarder faisait mal. Le vide de lâhorizon, je le fixais pendant plus dâune heure. Cet infini plat que formait la rencontre de la mer avec le reste de lâunivers. Tout ça, ça appelait les souvenirs, les films quâon se fait, les mieux quâon sâimagine. Jâai commenceÌ aÌ repenser aÌ mon dĂ©part, Ă comment les gens l'avaient penseÌ, quelles histoires avaient bien pu eÌtre faites. Devrais-je rentrer si je ne te trouve pas ? Devrais-je aller plus loin pour mordre lâinteÌrieur de lâAfrique ? Puis continuer aÌ suivre lâappel incessant de la sortie. Puis toujours chercher aÌ remplir le vide avec de la terre des autres-parts. Puis toujours prendre le chemin de gauche. Du souvenir prĂ©sent de lâAfrique natale, je suis lâorchidĂ©e blanche au parfum sombre et lourd. Le soleil refleÌtait sa fausse face sur un coteÌ de lâeau seulement et laissait des traĂźnĂ©es blanches en pointilleÌ sur lâeau bleue et sur mes ideÌes noires. Es-tu dans la mer ?
Je me rappelle d'un soir en particulier, dans cette maison, j'Ă©tais rentrĂ© au chaud, comme Ă mon habitude, prĂšs de la cheminĂ©e. Le crĂ©pitement du feu sâintensifiait. Les flammes, riches et amples, grondaient dans leur abri de pierre. Des volutes rouge-orangĂ© sâĂ©levaient au-dessus des braises et sâemmĂȘlaient furieusement. On entendait les brisures de charbon sâĂ©crouler. Le radiateur soufflait sur moi son rĂąle continu. Il ronronnait. Des vagues de chaleur Ă©ventraient lâatmosphĂšre et dessinaient dans lâair des mirages diffus. Dans mon corps, le froid cĂ©dait progressivement sa place Ă une tiĂ©deur rĂ©confortante. C'est que grand-mĂšre aimait Ă avoir une cheminĂ©e ainsi qu'un radiateur en sa maison, au cas oĂč l'un venait Ă faiblir alors l'autre subsisterait Ă rĂ©chauffer ses mains moites et abĂźmĂ©es.
Ali Ă©tait arrivĂ©e en mĂȘme temps que moi ce soir-lĂ , j'avais entendu sa voiture plonger dans les cailloux au moment mĂȘme ou mon pied passait le paillasson. J'aimais Ă l'inviter Ă la maison, l'hiver. Non pas spĂ©cifiquement car il s'agissait de ma petite amie mais surtout car, ainsi, pouvions-nous nous glisser dans ma chambre, elle chaude et ivre de nos Ă©bats. Je respirais son haleine soĂ»le, lovĂ©e dans le moiteur du drap. La Vie de sa Fleur invitait Ă dĂ©lier les langues mortes. La jeune fille au cĆur de seigle avait dessinĂ© pendant plusieurs annĂ©es de ses mots mon souffle, les courbes de mon corps et la pointe de mes seins. Jâavais aimĂ©, quand, de loin, elle jouait les fausses sirĂšnes, mâappelait Ă chavirer contre elle, sans dĂ©sirer cependant me voir noyĂ©e tout Ă fait. Elle me prĂ©fĂ©rait frissonnante entre ses doigts, juste suffisamment en vie pour que je trouve la force de lâembrasser. Viens lĂ , ma belle amante, viens dans mes bras humides. Tu pourras Ă©pancher tes pleurs et ton amour et poser sur mon sein ton pauvre front livide. Je saurai consoler ton chagrin si tant lourd de dĂ©sir adorĂ© jusquâĂ ce quâil sâĂ©lide et sâoublie par magie dans mes bras qui tâentourent. Car si profond sera mon baiser, si avide et si lĂ©ger aussi, comme lâest mon amour dans le reflet du ciel, mystĂ©rieux et limpide.
Tu restes lĂ , penchĂ© sur ton miroir liquide, tu caresses lâespoir dâĂȘtre aimĂ© en retour mais tu nâes amoureuse que de ton regard vide oĂč Ă©ternellement je contemple Ă mon tour la perfection qui sâabandonnerait, splendide, en nos sentiments et encore autour⊠Ses regards laissaient une traĂźnĂ©e d'Ă©toiles dans les soirs tremblants, dans ses yeux nageaient les sirĂšnes, et nos baisers mordus sanglants faisaient pleurer nos fĂ©es marraines.
Sa voiture s'Ă©tait donc Ă©crasĂ© dans le soir, avait zigzaguĂ© dans le nĆud des ruelles. Alors la chaleur regagnait mes mains et le sang se diffusait. Nous nous sommes trĂšs vite mis Ă table toutes les trois, c'est que grand-mĂšre n'aimait pas manger trop tard. Je regardais Ali qui buvait. Le liquide se dĂ©posait, rose et brillant, sur la pulpe entrouverte de ses lĂšvres. Sa langue en chassait lâĂ©cume dâun geste lent. Elle me regardait attentivement, le verre de vin chancelant entre ses doigts fragiles. Elle ne sâest pas apprĂȘtĂ©e pour me rendre visite. Ses cheveux sont dĂ©faits. Ses yeux fatiguĂ©s. Jâaime le confort du pull qui dissimule son corps. Je lâimagine sur elle dans son sommeil. Ses pupilles luisent dâivresse Ă travers ses lunettes. AprĂšs le dĂźner, elle m'a tendu un texte qu'un amant lui avait Ă©crit. J'en ai lu quelques lignes mais les caractĂšres vibraient et elle, elle affichait un air fier. Ses chaussettes sont trop amples, elles flottent autour de ses pieds nus. Elle nâaime pas les vĂȘtements qui adhĂšrent Ă la peau. Je nâai jamais compris son Ă©lĂ©gance. Ses cheveux qui reviennent en pelotes sur sa nuque, sa tenue nĂ©gligĂ©e, sa peau rougie. Elle est dâune beautĂ© qui mâĂ©cĆure.
Alors oui câĂ©tait Elle, la chair dont je fus dĂ©tachĂ©e par ma premiĂšre larme ; Elle, dans le miroir et qui me consolait dans le secret du noir, ou de ses bras Ă©treints et toujours recherchĂ©s. CâĂ©tait Elle, la chĂšre au mĂ©pris entachĂ©e de sa rĂ©signation comme une autre victoire sur le dĂ©sir ; Elle, la parole illusoire dâun amour rassurant alors quâil est crachĂ©, en rĂ©ponse Ă mon cri ou bien Ă mon silence⊠Et dans son oreille sourde, et dans son Ćil immense, Elle ne peut entendre, et puis soudain ma voix vient dĂ©chirer notre regard, enfin je vois ce quâElle a baptisĂ© du nom de diffĂ©rence et qui nâest que lâĂ©cho de lâindicible absence.
Cependant, je lui accordais une certaine aisance en littĂ©rature, et je crois que c'est qui m'attirait chez elle. Lorsqu'elle s'Ă©tait prĂ©sentĂ©e Ă grand-mĂšre pour la premiĂšre fois elle lui avait offert un trĂšs beau livre de contes israĂ©liens, car je lui avais racontĂ© comment grand-mĂšre avait sursautĂ© Ă l'annonce de son prĂ©nom aux consonances Ă©trangĂšres. Nous avions ris, mais je ne trouvais pas ça rĂ©ellement drĂŽle. Ce soir lĂ , elle m'avait apportĂ© un livre de Simone de Beauvoir, je crois qu'elle savait dĂ©jĂ que je l'aimais beaucoup mais je feins de ne pas trop la connaĂźtre. «J'ai lu un passage qui m'a fait penser Ă toi.» me dit-elle. J'avais poussĂ© un petit souffle de rire avant de l'Ă©couter me lire un extrait des MĂ©moires d'une jeune fille rangĂ©e «Comme je n'apercevais sur terre aucune place qui me convĂźnt, j'envisageai joyeusement de ne jamais m'arrĂȘter nulle part». Il s'agit donc de s'arrĂȘter quelque part, et quelque part, c'est quelqu'un.
Quand Ali me lisait un passage qui lui avait fait penser Ă moi il s'agissait le plus souvent de quelques poĂšmes sensuels, mais ce soir-lĂ ce fut autre chose. La plupart des gens souffrent de cette infirmitĂ© de ne pas savoir dire ce quâils voient ou ce quâils pensent. La littĂ©rature tout entiĂšre est un effort pour rendre la vie bien rĂ©elle. Comme nous le savons tous, mĂȘme quand nous agissons sans le savoir, la vie est absolument irrĂ©elle dans sa rĂ©alitĂ© directe : les champs, les villes, les idĂ©es, sont des choses totalement fictives, nĂ©es de notre sensation complexe de nous-mĂȘmes. Toutes nos impressions sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littĂ©rature. Sans lettres, le nĂ©ant. Je ne lui ai rien dis, aprĂšs sa petite lecture. Le froid Ă©tait venu sur nos lĂšvres. Il avait creusĂ© des sillons dans la chair et nos baisers eurent le goĂ»t du sang, et du beurre doux. Le goĂ»t du plus tard, surtout, car cette fois-ci je ne resterai pas trĂšs longtemps.
Elle sâĂ©tait dĂ©jĂ rĂ©veillĂ©e dans cette chambre sinistre. Nous avions passĂ© quelques jours de vacances ensemble, six semaines auparavant, et puis j'avais du partir. Elle avait errĂ© des jours dans lâair repu de poussiĂšre et de mort. Elle avait inspectĂ© les bibelots, retournĂ© les vases et les nappes vieillies. Elle avait sondĂ© les murs, le sol et les plafonds. Elle avait soulevĂ© les tapis, ĂŽtĂ© les cadres, les draps, vidĂ© les armoires. Elle sâĂ©tait prise Ă arracher la moquette et le parquet souillĂ©s. Elle avait fini par mĂ©moriser chaque dĂ©tail de sa cage. Elle rĂ©citait les meubles, les failles dans le bĂ©ton, lâodeur de moisi qui imprĂ©gnait le bois. Ses mains et ses pieds avaient partout dĂ©placĂ© la saletĂ©, dessinĂ© des sillons dans la crasse.
Je savais qu'elle ne s'y sentait pas Ă l'aise, tout comme moi, mais elle y venait pour que nous nous retrouvions en dehors du bruit du monde. Elle refusait de nettoyer ce taudis oĂč rien ne lui appartenait. Astiquer un lieu quâelle quitterait bientĂŽt, oĂč elle ne reviendrait jamais. Elle avait improvisĂ© un calendrier sur le rabat dâun carton comme elle lâavait vu tant de fois dans les films. Elle Ă©tait un de ces prisonniers qui cochent les jours en entendant celui de leur sortie. Lâhorloge de lâentrĂ©e rythmait ses jours et ses nuits. Elle se rĂ©veillait parfois en sursaut et manquait de sâĂ©touffer, privĂ©e dâoxygĂšne dans sa minuscule cellule. AdossĂ©e au crĂ©pi, elle ajustait sa respiration et se rappelait Ă la rĂ©alitĂ©.
Une fois par semaine, des provisions apparaissaient dans la cuisine. De la nourriture, de lâeau, des biens qui couvraient ses besoins primaires et parfois un livre, un journal, ou un jeu. Elle prenait soin de collecter et de trier les journaux par date, pour garder la notion du temps, pour grand-mĂšre. Elle disposait les romans sur une Ă©tagĂšre quâelle avait dĂ©signĂ©e prĂšs de la cheminĂ©e. MĂȘme si aucun feu ne sây consumait, elle avait lâimpression que de la suie se dĂ©posait sur eux Ă mesure que les jours avançaient. La lecture nâavait jamais Ă©tĂ© une passion, seulement pour me rĂ©citer quelques passages, mais sa survie en dĂ©pendait dĂ©sormais. Le plaisir quâelle y prenait parfois laissait place Ă lâurgence de maintenir son cerveau fonctionnel.
Elle se rendit un matin dans la cuisine pour se sustenter, mais elle nây trouva rien. Elle avait Ă©puisĂ© ses stocks et comptait sur sa livraison habituelle. Elle jeĂ»na toute la journĂ©e et sâautorisa un reste de pain sec avant la nuit. Le lendemain elle se pressa Ă nouveau dans la cuisine mais nây contempla que du vide. LâimmĂ©diate dĂ©ception se changea en crainte. Elle se rua vers lâĂ©vier pour sâabreuver. Ses mains sâacharnĂšrent sur le robinet mais le prĂ©cieux liquide y resta enfermĂ©. Elle songea Ă tout ce quâelle avait endurĂ©, la solitude, lâangoisse, lâennui, et son rythme cardiaque sâaccĂ©lĂ©ra. Sa vision se troubla soudain, ses jambes se dĂ©robĂšrent et elle se rattrapa in extremis au rebord de lâĂ©vier.
Durant les heures qui suivirent, elle tourna machinalement en rond dans le salon, tordant frĂ©nĂ©tiquement des mĂšches de ses cheveux salis et prĂȘtant lâoreille au moindre bruit. A intervalles rĂ©guliers, elle accourait dans la cuisine et la salle de bain, priant pour que lâeau soit revenue. Elle ne parvint pas Ă lire ce jour-lĂ , et prĂ©fĂ©ra dĂ©chirer des lambeaux de papier pour aussitĂŽt les froisser et les jeter au sol. Elle dormit deux heures Ă peine, rompue par la fatigue physique couplĂ©e Ă la faim. Au rĂ©veil, elle se traĂźna jusquâĂ la table. Rien.
Son corps dĂ©shydratĂ© gisait sur le divan comme une dĂ©pouille. Lâesprit Ă©garĂ©, elle pourlĂ©chait ses lĂšvres qui commençaient Ă se fendre. Le peu de salive quâelle produisait avait un goĂ»t de sel. Une douleur comprimait sa poitrine tandis que la puanteur du papier peint gondolĂ© lui attaquait les narines. Elle examina le verre maculĂ© dâempreintes de la table basse.
Le corps raide et courbaturĂ©, elle se releva pĂ©niblement et ramassa la poussiĂšre de la table du bout des doigts. Elle les porta Ă sa bouche et les frotta Ă sa langue assĂ©chĂ©e. Elle reproduisit lâopĂ©ration plusieurs fois, jusquâĂ faire luire le cristal. Un amas grumeleux sâaccrochait Ă son palais et se frayait un chemin vers sa gorge. Elle trouva lâĂ©nergie pour se lever et se dirigea vers le mur. La tapisserie se dĂ©collait et dĂ©voilait une couche de bois pourri. LâhumiditĂ© gonflait les veines des planches alourdies. Une substance noirĂątre enduisait le lambris et composait des scĂšnes imaginaires. Elle dĂ©plia ses bras sans vie et arracha des pans du mur, rĂ©veillant une odeur fĂ©tide. Ses mĂąchoires sâactionnĂšrent pour mĂącher les dĂ©bris infĂąmes. Elle avala un morceau aprĂšs lâautre, engloutissant le monde qui la condamnait Ă l'oubli.
Grand-mĂšre la laissait donc vivre ainsi certains week-ends et la trouvait en pareil Ă©tat le dimanche soir, alors elle s'occupait d'elle comme de sa propre fille. Je ne m'Ă©tais jamais intĂ©ressĂ©e au droit, ainsi je n'y connaissais rien en matiĂšre de protection de tĂ©moins. Ali Ă©tait simplement arrivĂ©e dans ma vie ainsi, et je ne m'Ă©tais jamais vraiment posĂ©e de questions. On l'avait placĂ© chez ma grand-mĂšre, qui Ă©tait une gentille femme, trĂšs altruiste, et essayait de subsister aux besoins vitaux d'une adolescente, tant bien que mal, n'ayant jamais Ă©tĂ© vraiment mĂšre elle-mĂȘme.
Les premiĂšres fois oĂč j'ai vu Ali, grand-pĂšre Ă©tait encore lĂ et nous passions des week-ends paisibles. Le matin courait sur le plancher, pĂąlissait les feuilles fatiguĂ©es. La lumiĂšre s'Ă©tendait sur les meubles, s'accrochait au tissu terni des coussins. Une tiĂ©deur calme s'installait dans le jardin d'hiver. Les grands-parents s'affairaient dans la cuisine. Des tintements de verre s'Ă©chappaient dans le couloir, venaient guigner ici, puis repartaient. Des pas mous, alourdis par les chaussons de feutre retentissaient, mĂȘlĂ©s Ă ceux des chaises qu'on dĂ©place.
Le ciel Ă©tait parfaitement clair, bleu plein, Ă peine dĂ©gradĂ©, si on regardait attentivement. Une frise de toits fumants y dĂ©coupait un Ă©clair. Des branches nues surgissaient du bas de la fenĂȘtre, dressĂ©es nettes, droites et affĂ»tĂ©es comme des lames. Un point tremblait au sommet des pins, en faisait le tour, puis s'Ă©vanouissait dans la broussaille. Nous nous pressions au salon, assiĂ©geant le canapĂ© dans un mouvement confus, et nos petits pieds emmaillotĂ©s se battaient sous la table.
Souvent, Lui Ă©tait lĂ , il venait voir Ali. Sa petite bouche de femme lĂ©gĂšrement entrouverte oscillait en mouvements irrĂ©guliers. On lisait sur ses lĂšvres une Ă©motion meurtrie. Un soir, lâhomme qui lui faisait face ĂŽta sa main de la sienne et la replia devant lui, sous la table. Elle respirait en silence. Une larme sâĂ©chappa de sa paupiĂšre pleine et traça une ligne droite sur sa joue, sâarrĂȘta un instant au seuil de son menton puis se dĂ©crocha mollement de son visage pour sâĂ©craser sur le mĂ©tal dur de la table. Il recula et considĂ©ra Ali un dernier moment. Son regard Ă©puisĂ©, il se retourna et sâen alla, laissant la chaise Ă©loignĂ©e de la table. Une fois sa silhouette envolĂ©e, Ali se recroquevilla, comme si une force terrĂ©e dans son ventre happait son corps de lâintĂ©rieur. Ses bras enfermaient ses genoux et couvraient le tumulte de ses membres. Ses yeux dĂ©sormais immobiles, calmes, se laissaient submerger par les poussiĂšres de lâair et restĂšrent grand ouverts, jusquâĂ ce quâun garde arrivĂąt derriĂšre elle et constatĂąt son Ă©tat. C'Ă©tait un peu ça, j'Ă©tais un peu le garde d'Ali. J'exerçai une pression sur son cou puis son poignet, examinai son visage tumĂ©fiĂ© et prĂ©venait les autres gardes.
CâĂ©tait jeudi, une fois, et Ali se remplissait un verre de scotch, sur le bar qui affrontait son fauteuil. Elle sâassit le verre Ă la main, se figea une seconde puis posa lentement le whisky sur la table basse. Son regard, droit devant elle, se perdait dans le volume de la piĂšce. Elle porta une main Ă sa bouche semi close et se mit Ă sangloter, faiblement dâabord, puis de maniĂšre bruyante. Sa main tremblante peinait Ă contenir ses gĂ©missements. Son autre main, crispĂ©e et lourde comme une pierre, sâagrippait fermement Ă lâaccoudoir, comme si elle craignait de se jeter du siĂšge. C'est aussi ça le chagrin amoureux, c'est que nous ne sommes plus, et que le monde qui continue de vivre nous le rappelle sans cesse. J'avais trouvĂ© un petit bout de papier tĂąchĂ© de son Ă©criture en ses termes plats : «Dans mon rĂȘve il y a ma blessure, bleue et orange, ton nom de sang qui me fracture».
Je ne l'aimais pas encore, mais elle me rendait dĂ©jĂ triste. Alors je pris un autre petit bout de papier et j'y inscris : «La petite Ali, du haut de son trĂŽne d'Ă©toiles, elle peint les yeux fermĂ©s les couleurs de la lune gĂ©ante. Je ne suis qu'un petit bout de papier, un poĂšte mort, qui manquera dĂ©sormais dâĂ©clipses lunaires et dâallumettes gitanes dans la boite a rĂȘves du mondeâš de priĂšres lancĂ©es dans les coins carrelĂ©s et sombres des Ă©glises grecques et sur les downtown de MontrĂ©al et de N.Yâš., et puis le temps quâon pouvait arrĂȘter avec quelques mots», je le glissai dans sa petite main puis je parti.
Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir oĂč tous les objets se peignent un instant et sur lequel tout glisse. Une dette pour moi est un remords. Lâamour, dont vous autres vous faites un passe-temps, trouble ma vie entiĂšre. Ă mon ami, tu ignoreras toujours ce que câest quâaimer comme moi ! Mon cabinet dâĂ©tude est dĂ©sert ; depuis un mois jâerre autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme jâĂ©prouve au lever de la lune, Ă conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon chĆur modeste de musiciens, Ă marquer moi-mĂȘme la mesure, Ă les entendre chanter la beautĂ© d'Ali. Jamais elle nâa paru Ă sa fenĂȘtre ; jamais elle nâest venue appuyer son front charmant sur sa jalousie.
A l'apogĂ©e de notre dĂ©sir respectif, nous avions pourtant peu l'occasion de se voir. Je pensais Ă ces vers de Paul Eluard « Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin / Je te cherche par-delĂ l'attente / Par delĂ moi-mĂȘme / Et je ne sais plus tant je t'aime / Lequel de nous deux est absent ». Quand elle n'Ă©tait pas lĂ je voulais partir, quand elle Ă©tait prĂšs de moi je ne voulais rien d'autre sinon rester, me faire passer pour morte aux yeux du monde, et qu'elle me garde enfermĂ©e n'importe oĂč. Je sais Ă quel point je l'ai magnifiĂ© durant ces longs mois, l'imagination est un concept fascinant, il consiste Ă expulser de la rĂ©alitĂ© plusieurs personnes incomplĂštes pour, mettant Ă contribuer les puissances magiques et subversives du dĂ©sir, obtenir leur retour sous la forme d'une prĂ©sence entiĂšrement satisfaisant. C'est alors lâinextinguible rĂ©el incréé.
«Tu joues tous les jours avec la lumiĂšre de l'univers, subtile visiteuse, tu viens sur la fleur et dans l'eau. Tu es plus que cette banche et petite tĂȘte que je presse comme une grappe entre mes mains chaque jour. Tu ne ressembles Ă personne depuis que je t'aime. Laisse-moi t'Ă©tendre parmi les guirlandes jaune. Qui inscrit ton nom avec des lettres de fumĂ©e parmi les Ă©toiles du sud ? Ah laisse-moi me souvenir comment tu Ă©tais alors, quand tu n'existais pas encore.»
Je lui Ă©crivais encore. «Ce quâil y a de fonciĂšrement insatisfaisant et de toujours ratĂ©, câest que jamais tu ne me regardes, lĂ dâoĂč je te vois.» - Jacques Lacan
Mais la fiction finit toujours par sa propre fin, le réel ensuite refait surface, comme une mauvaise blague de quelqu'un qui vous fait croire qu'il se noit pour ensuite réapparaitre par delà les profondeurs, avec ce petit air de satisfaction malsaine. "T'as eu peur, hein ?"
Que reste-t-il pour les poĂštes sans muse ? Comment enchaĂźner Ă la chair tous ces vers sacrifiĂ©s ? Il nous faut sĂ»rement la dĂ©cence, peut-ĂȘtre mĂȘme l'apprentissage du renoncement. Il nous faut comprendre que certaines maniĂšres d'ĂȘtre sage sont insipides, puis attendre que le silence invente une certitude.
***
Enfin, si je devais Ă©crire une lettre, dans la rĂ©alitĂ©, elle commencerait en ces termes chastes "A mon tendre et cher, ainsi qu'Ă la promesse d'un amour toujours nouveau, et pour qui ma vie se love dans les plus grands Ă©mois". T'Ă©crire que je regarde ton visage comme on regarde un paysage, tu sais, ce genre de trucs, mais surtout que je suis devant ce paysage comme une branche devant le feu. T'Ă©crire que la lampe est pleine de nos yeux, que nous habitions notre vallĂ©e, nos murs, nos fleurs, notre soleil, nos couleurs et notre lumiĂšre, que la capitale du soleil est Ă l'image de nous-mĂȘmes, et que dans l'asile de nos murs notre porte est celle des hommes. T'Ă©crire surtout dans ce bain qui fait face Ă la mer Ă l'eau douce, dans ce bain que la flamme a construit dans nos yeux, ce bain de larmes heureuses dans lequel je suis entrĂ©e par la vertu de tes mains par la grĂące de tes lĂšvres, sur la paille de ta vie oĂč je cache mes vieux os, oĂč je finis. T'Ă©crire cet amour plus lourd que le fruit mĂ»r d'un lac, un jour aprĂšs un jour, une nuit aprĂšs nous.
T'Ă©crire aussi la poussiĂšre des paroles qui tout Ă coup devient silence, mes yeux qui ne sont plus de ce monde depuis que je suis passĂ©, que tout est passĂ©, depuis que nous sommes le germe du dĂ©sordre, ce germe qui dit je t'aime pour y voir. T'Ă©crire que de nuit entre les yeux de jour entre les jambes c'est le mĂȘme palais qui flambe en un instant, qui provoque l'orage et dĂ©chire les reins, c'est cette main ignorante et cette langue accordĂ©e pour la premiĂšre fois sous un ciel, oĂč comme un dialogue amoureux le cĆur n'a qu'une seule bouche. T'Ă©crire que je voudrais ĂȘtre la derniĂšre sur ta route, le dernier printemps la derniĂšre neige, qu'il y a de tout dans notre bĂ»cher : de la boue et de la rosĂ©e, avec la force d'un passĂ© trĂšs loin trĂšs pur, avec le feu d'une chanson sans fausse note, la pierre intacte et le courant furtif du sang dans la gorge et les lĂšvres. T'Ă©crire peut-ĂȘtre que je m'en prends Ă mon cĆur que je m'en prends Ă mon corps, mais que je ne fais pas de mal Ă celui que j'adore, que rien n'est plus que l'amour gisant dans son illusion et debout dans sa vĂ©ritĂ©. Je t'aime j'ai dans les vertĂšbres l'Ă©mancipation des tĂ©nĂšbres. Il y a des secrets des mensonges des traĂźtres, et plus prĂšs et plus loin il y a nos aveux, nous sommes bien venus de plus loin l'un vers l'autre sans grand espoir de grand soleil, n'est-ce pas ? Je t'aime pour ta sagesse qui n'est pas la mienne, je t'aime contre tout ce qui n'est qu'illusion, pour ce cĆur immortel que je ne dĂ©tiens pas, tu crois ĂȘtre le doute mais tu n'es que raison. Tu es le grand soleil qui me monte Ă la tĂȘte, quand je suis sĂ»re de moi. T'Ă©crire mais je n'Ă©cris plus, Ă©crire c'est jouer, jouer avec les mots, je n'ai rien Ă gagner, je t'aime trop pour te perdre, aujourd'hui je me lĂšve le matin et je ne joue plus, je ne joue plus je t'aime.
Jâapparais, je disparais

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Jolie mois d'août, me donne envie d'envoyer plein d'amour. Hééé oui, recevoir une jolie lettre, ça fait toujours plaisir !
En ce moment, j'aime bien dessiner sur des cailloux, face Ă la mer. Ils peuvent ĂȘtre gentils, affectueux, amoureux, blagueurs, c'est des petits compagnons de route, pour quelques heures.
Une deuxiÚme casquette brodée !