Pas un seul gros titre de la presse du jour ne mentionne que le club visé par le tueur d'Orlando était un club homosexuel, réflexions sur l'invisibilisation.
Il est assez surprenant quand on regarde le panorama des Unes de la presse française ce matin de constater Ă quel point il y a un grand absent⊠un mot, une expression qui ne figure dans aucun des grands titres⊠on va faire le test tous ensemble si vous le voulez bien⊠« Attentat islamiste Ă Orlando, la terreur et la haine » dans le Figaro⊠« Tuerie de masse dans une boite de nuit en Floride » dans lâHumanitĂ©. « Les Etats-Unis frappĂ©s par la pire tuerie de leur histoire » dans les Echos. « Nuit dâhorreur en Floride » dans Le Parisien. « Orlando, nouvelle plaie bĂ©ante » dans LibĂ©ration.
Voilà ⊠il ne manque pas quelque chose ?
Et oui⊠pas un grand titre qui inclut cette information, qui nâest pourtant pas accessoire⊠cette discothĂšque, ce club⊠câest un club gay. Une information qui ne figure mĂȘme pas dans les sous-titres du Parisien, ou de lâHuma. Le fait que ce soit la communautĂ© homosexuelle qui ait Ă©tĂ© visĂ©e par cet attentat est donc a priori, une information accessoire, pas essentielle, pas de celle que lâon met dans les gros titres. Et on pourrait presque sourire, si ce drame nâĂ©tait pas si tragique, au fait que le Figaro a choisi pour sa photo dâillustration une femme qui pleure dans les bras dâun homme.
Cette pratique a un nom, elle est souvent dâailleurs assez inconsciente⊠ça sâappelle lâinvisibilisation⊠un peu comme si au lendemain des attaques de Charlie Hebdo, la presse avait Ă©voquĂ© des attentats contre des bureaux⊠ou aprĂšs lâHyper Casher, contre un supermarchĂ©. Sans prĂ©ciser la nature de la cible de lâattaque terroristeâŠ
Parce que, sâil reste Ă dĂ©terminer les motivations exactes du terroriste⊠il nây a pas de doute sur la nature de lâendroit qui Ă©tait visĂ©. Sur la cible de lâattaque. Et le problĂšme avec lâinvisibilisation, câest quâelle permet de faire « comme si », de minimiser en quelque sorte la portĂ©e du geste⊠Câest ce qui permet, par exemple, Ă des personnes qui ont pris des positions notoirement hostiles aux personnes homosexuelles, de faire « comme si » et de se fendre de messages de compassion et dâoublier comme par magie la nature de la cible visĂ©e⊠La Manif pour Tous par exemple sâest fendu dâun petit tweet hier, signifiant « sa peine immense pour les victimes et leurs familles »⊠alors mĂȘme que son porte-parole, en septembre dernier, parlait dans la presse du « lobby gay » comme du « Daech de la pensĂ©e unique ». On mesure aujourdâhui encore plus amĂšrement la profondeur de cette rĂ©flexion⊠Ou Christine BOUTIN, rĂ©cemment condamnĂ©e pour avoir parlĂ© de lâhomosexualitĂ© comme une abomination, dâenvoyer sans sourciller « sa compassion pour les victimes »⊠ces abominables victimes, donc.
Câest encore cette invisibilisation qui prĂ©side lorsque, dans les messages de soutien de plusieurs personnalitĂ©s politiques â de François HOLLANDE Ă Nicolas SARKOZY, de Bruno LEMAIRE Ă Marine LE PEN, de Jean-François COPE Ă Alain JUPPE, ne figure pas une seule mention du fait que câest bel et bien la communautĂ© homosexuelle qui paye aujourdâhui le tribut de la barbarie terroriste. Et que, quelles que soient les conclusions de lâenquĂȘte, il est incontestable que les terroristes cherchent Ă atteindre des cibles prĂ©cises, pour leur importance symbolique : la communautĂ© juive, un journal satirique, la jeunesse multiculturelle dâun quartier parisien ou aujourdâhui, la communautĂ© homosexuelle amĂ©ricaine, autant de symboles que leur idĂ©ologie meurtriĂšre vomit et qui payent une fois de plus le prix du sang.
Et pour conclure sur cette notion dâinvisibilisation⊠le Pulse, cette discothĂšque gay et lesbienne dâOrlando, nâest pas quâune discothĂšque gay et lesbienne. Câest une discothĂšque frĂ©quentĂ©e majoritairement par des noirs et des latinos. Et ça, pour le coup, tout le monde semble sâen moquer Ă©perdument.