[oreille gauche][hyperacousie][journal][août]
Jâai fini hier soir le trĂšs beau livre de Maggie Nelson : « Les Argonautes ». La fin est magnifique et puissante. Cela achevĂ© de me sĂ©duire. Maggie Nelson est une grande Ă©crivaine, sensible, drĂŽle, extrĂȘmement fine et cultivĂ©e.
En parlant de la douleur de lâaccouchement dans les derniĂšres pages et la comparant avec celle du pressentiment de notre mort, elle Ă©crit cette phrase : « tout est normal autour de moi et moi, je suis dans la caverne de la douleur ». Qui nâa jamais Ă©tĂ© dans cette caverne ? Je suis sĂ»re que chacun Ă sa propre caverne de la douleur.
La semaine Ă Iraty a correspondu Ă un vĂ©ritable mieux ĂȘtre mais ce midi Ă table au Val-AndrĂ© le repas a Ă©tĂ© fatal. B. la copine de M. Ă©tait lĂ et il y avait aussi A. qui a une grosse voix et jâai senti comme une pointe qui me lançait dans lâoreille au milieu du repas. Jâai constatĂ© que les piĂšces avec du carrelage avaient des acoustiques particuliĂšremennt agressives et câest le cas de cette piĂšce Ă manger.
Je suis allĂ©e voir Ă 18h00 G.. Il est doux et gentil, navrĂ© de me voir souffrir. Il a refusĂ© que je lui donne quelque chose : « le principal câest que vous guĂ©rissiez. » Si seulement, oh Lord . Je me sens Ă©puisĂ©e ce soir. Jâai senti comme un feu froid quand il imposait ses mains autour de moi.
Je viens de finir « lâoreille dâor » dâElisabeth BarillĂ©. Jâai Ă©tĂ© touchĂ©e par ce texte, je suis rentrĂ©e dedans petit Ă petit aprĂšs un intĂ©rĂȘt modĂ©rĂ©. LâĂ©crivaine est devenue sourde dâune oreille suite Ă la prise dâun mĂ©dicament ototoxique pour la guĂ©rir dâune infection pulmonaire lorsquâelle Ă©tait enfant. Jâai aimĂ© le fait quâelle parle de son infirmitĂ© uniquement en des termes positifs. Elle parle de ce que cela lui a apportĂ©, de cette diffĂ©rence dont elle a su faire quelque chose. TrĂšs diffĂ©rent du "journal de mes oreilles" de ZoĂ© Besmond de Senneville qui est gorgĂ© dâĂ©motions, de colĂšre, de tristesse car lâĂ©criture autour de la maladie est faite dans le vif, dans la stupeur et lâeffarement⊠Les temps de lâĂ©criture, la distance et la maturitĂ© par rapport au sujet nâont rien Ă voir. Les deux textes sont comme le revers dâune mĂȘme piĂšce.
Ce qui diffĂšre aussi câest que Elisabeth ne souffre pas ou peu physiquement de sa surditĂ© (des vertiges, hyperacousie lĂ©gĂšre due Ă la sursollicitation de son oreille entendante mais incomparable Ă la surditĂ© bilatĂ©rale de ZoĂ©, Ă une otospongiose ou une hyperacousie sĂ©vĂšre). De mon cĂŽtĂ©, je nâarrive pas du tout Ă voir ce qui mâarrive comme un "bizarre blessing". Câest quelque chose qui mâĂ©carte de la meute, du commun. Alors que jâai tendance, dĂ©jĂ , Ă me sentir divergente. LĂ , jâai complĂštement quittĂ© la rive malgrĂ© moi. La douleur physique me tient Ă distance du monde et jâen souffre (ce soir petite fĂȘte pizza sur les quais du Val. Et ce qui est fĂȘte : la musique, les chants fredonnĂ©s, les pĂ©piements, les brouhahas me tiennent littĂ©ralement Ă distance). Je suis passĂ©e comme une ombre, regardant le spectacle de personnes pourtant proches. Jâai vaguement saluĂ© trois personnes. Jâai tapotĂ© lâĂ©paule de ma mĂšre en disant que je rentrais. Et jâai immĂ©diatement pensĂ© Ă autre chose en effleurant de mes yeux lâeau Ă marĂ©e haute.
Il y a deux jours, la veille de rentrer Ă Paris pour une figuration sur un film, jâai craquĂ©. Jâavais prĂ©vu de mâendormir Ă minuit et comme souvent quand je me retrouve dans mon lit, la lumiĂšre Ă©teinte, il y a des choses qui sâĂ©crivent dans ma tĂȘte. Je les laisse prendre forme et tournoyer avant de mâimaginer les partager (car pourquoi Ă©crire si câest seulement pour moi, alors que je passe mon temps Ă me contenir. En mĂȘme temps, mon Ă©tat me donne envie dâune seule chose : me cacher, dilemme). Cette fois câĂ©tait :
« Cet Ă©tĂ© pas de concert, pas de festival, pas de tournĂ©e, pas de fĂȘte. Je me tiens Ă distance de toute ce qui bruit et sâagite, mĂȘme les repas Ă plusieurs me sont pĂ©nibles. Je suis triste.»
Et Ă mesure que ces phrases se rĂ©pĂ©taient puisque je ne mâen dĂ©chargeais pas sur un papier ou sur mon tĂ©lĂ©phone, le sens est descendu en moi, dans mon corps. Le mot triste a fait sa chute alors que je ne mâautorisais pas Ă ressentir cette Ă©motion en rĂ©ponse Ă la liste infinie des privations que je vis depuis des mois. Jâai eu de la peine comme pour quelquâun dâautre qui me raconterait ses misĂšres. Je flottais au-dessus de ma propre personne. Jâai regardĂ© de lâextĂ©rieur cet emprisonnement Ă©trange. Cette façon dont jâai lâimpression de vivre les Ă©vĂ©nements Ă travers une vitre depuis des mois (octobre putain). Avec le volume sonore qui agit dĂ©sormais comme un puissant aimant nĂ©gatif. Jâanticipe certes la douleur Ă lâoreille gauche mais de toute façon elle finit toujours par survenir (la rĂ©union de famille cĂŽtĂ© Sagorin, un repas trop long ou Ă proximitĂ© de plusieurs foyers simultanĂ©s de discussion, un bĂ©bĂ© qui pleure, etc.). Or quoi ? Le son = la vie.
Je nâentendrai plus rien le jour oĂč je serai morte (du moins je lâespĂšre, pas avant). LâĂ©quation nâest pas compliquĂ©e.
Jâai lâimpression dâavoir prix dix ans dâun coup. Un gros pavĂ© dans la gueule. Ăa me dĂ©prime dâĂȘtre devenue cette personne qui se tient Ă l'Ă©cart. Mais jâai aussi constatĂ© que lâon sâhabitue Ă tout et en particulier Ă ne plus dĂ©sirer. De mĂȘme quâaprĂšs les confinements et les multiples restrictions sociales relatives au Covid je nâai pas ressenti lâenvie furieuse dâaller dans un bar ou dans une salle de concert. Non, jâai mis du temps Ă y revenir, je mâĂ©tais habituĂ©e Ă passer de soirĂ©es seules et Ă mâoccuper autrement. Ici aussi, il y a une relative habituation Ă dĂ©faut dâune acceptation.
Jâai pleurĂ© dans mon lit pendant une heure (lâacceptation, la disparition des envies tout ça Ă©taient voeux pieux Ă cet instant). Une heure de sanglot. Un orage qui craque. Celui quâon attend depuis des mois pour nous dĂ©livrer de lâinterminable morsure du soleil. Parce que oui, je me suis habituĂ©e Ă serrer les dents, Ă fuir, Ă louvoyer Ă dĂ©cliner, Ă quitter des enfilades de piĂšces bruyantes, Ă mâenfermer aux toilettes, dans une chambre. Ăa va, je ne me plains pas de ne pas sortir (seulement de la douleur â lĂ je nâai trouvĂ© aucune parade â ). Mais quand je pense que jâai dĂ©cidĂ© de ne pas aller au festival dâAvignon, que je ne pars pas avec Pop de chambre pour aller faire des concerts Ă la campagne parce que jâai peur de ne pas arriver Ă gĂ©rer et que je sais que cela risque fortement dâempirer encore mon Ă©tat, que jâhĂ©site Ă aller au mariage de G. etc etc. Quand je vois les autres qui font des concerts / font la fĂȘte / font du théùtre / vont Ă des Ă©vĂšnements divers et variĂ©s tandis que je reste globalement dans ma chambre toute la journĂ©e, mĂȘme si je suis au Paradis des riches, ça crĂ©e une jalousie, une envie que jâimagine proche de celle de lâestropiĂ© qui voudrait courir. Alors oui, jâaime la montagne, gravir des cols comme un Ăąne. Les soirĂ©es en tĂȘte Ă tĂȘte. Cette facilitĂ© pour les Ă©changes qui vont en profondeur, je lâai. How nice. Heureusement, jâai ce calme en moi. La capacitĂ© Ă lire pendant des heures Ă mâintĂ©resser Ă cent choses dans mon coin. Jâai la chance de pouvoir encore Ă©couter des films avec un casque sur lâoreille droite, de dĂ©couvrir un nouvel album de la mĂȘme maniĂšre. Mais vivre cet Ă©tat en permanence ? Etre dans ma propre prison Ă ciel ouvert : non. Jâai en tĂȘte les mots en juin dâune acupunctrice qui a essayĂ© de mâaider : « câest pas une vie » a-t-elle simplement rĂ©agi Ă ce que je lui ai dĂ©crit. Jâai compris ce que je vivais Ă sa rĂ©action. Ce que jâai câest la vie Ă moitiĂ©. Le reste me manque terriblement. Je voudrais que cela cesse et que mon oreille guĂ©risse.