Un autre plus beau texte de la langue française⊠On dit quâArmande BĂ©jart y aurait prĂȘtĂ© la main, sinon dâautres membres de la troupe de la troupe de MoliĂšre⊠Jây ai toujours Ă©tĂ© frappĂ© par le nombre de fois oĂč Done Elvire emploie le mot âvousâ comme une flĂšche, qui dit tout son amour pour Dom Juan. Il faut aller voir sur YouTube la piĂšce de Brigitte Jaques âElvire-Jouvet 40âł, oĂč Maria de Medeiros, conduite par son professeur Philippe ClĂ©venot-Louis Jouvet, rĂ©pĂšte cette scĂšne jusquâĂ lâamener Ă une expression parfaite.
MOLIĂRE, DOM JUAN, Acte IV, scĂšne 6. Bibl. de la PlĂ©iade, p. 74-76.
âRAGOTIN : Monsieur, voici une dame voilĂ©e qui vient vous parler.
DOM JUAN : Que pourrait-ce ĂȘtre ?
SGANARELLE : Il faut voir.
DONE ELVIRE : Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir Ă cette heure et dans cet Ă©quipage. Câest un motif pressant qui mâoblige Ă cette visite, et ce que jâai Ă vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que jâai tantĂŽt fait Ă©clater, et vous me voyez bien changĂ©e de ce que jâĂ©tais ce matin. Ce nâest plus cette Done Elvire qui faisait des vĆux contre vous, et dont lâĂąme irritĂ©e ne jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le Ciel a banni de mon Ăąme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces honteux emportements dâun amour terrestre et grossier ; et il nâa laissĂ© en mon cĆur pour vous quâune flamme Ă©purĂ©e de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour dĂ©tachĂ© de tout, qui nâagit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intĂ©rĂȘt.
DOM JUAN, Ă Sganarelle : Tu pleures, je pense.
SGANARELLE : Pardonnez-moi.
DONE ELVIRE : Câest ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part dâun avis du Ciel, et tĂącher de vous retirer du prĂ©cipice oĂč vous courez. Oui, Dom Juan, je sais tous les dĂ©rĂšglements de votre vie, et ce mĂȘme Ciel, qui mâa touchĂ© le cĆur et fait jeter les yeux sur les Ă©garements de ma conduite, mâa inspirĂ© de vous venir trouver, et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont Ă©puisĂ© sa misĂ©ricorde, que sa colĂšre redoutable est prĂȘte de tomber sur vous, quâil est en vous de lâĂ©viter par un prompt repentir, et que peut-ĂȘtre vous nâavez pas encore un jour Ă vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus Ă vous par aucun attachement du monde ; je suis revenue, grĂąces au Ciel, de toutes mes folles pensĂ©es ; ma retraite est rĂ©solue, et je ne demande quâassez de vie pour pouvoir expier la faute que jâai faite, et mĂ©riter, par une austĂšre pĂ©nitence, le pardon de lâaveuglement oĂč mâont plongĂ©e les transports dâune passion condamnable. Mais, dans cette retraite, jâaurais une douleur extrĂȘme quâune personne que jâai chĂ©rie tendrement devĂźnt un exemple funeste de la justice du Ciel ; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous porter Ă dĂ©tourner de dessus votre tĂȘte lâĂ©pouvantable coup qui vous menace. De grĂące, Dom Juan, accordez-moi, pour derniĂšre faveur, cette douce consolation ; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si vous nâĂȘtes point touchĂ© de votre intĂ©rĂȘt, soyez-le au moins de mes priĂšres, et mâĂ©pargnez le cruel dĂ©plaisir de vous voir condamner Ă des supplices Ă©ternels.
SGANARELLE : Pauvre femme !
DONE ELVIRE : Je vous ai aimĂ© avec une tendresse extrĂȘme, rien au monde ne mâa Ă©tĂ© si cher que vous ; jâai oubliĂ© mon devoir pour vous, jâai fait toutes choses pour vous ; et toute la rĂ©compense que je vous en demande, câest de corriger votre vie, et de prĂ©venir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou pour lâamour de vous, ou pour lâamour de moi. Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce nâest assez des larmes dâune femme que vous avez aimĂ©e, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.
SGANARELLE : CĆur de tigre !
DONE ELVIRE : Je mâen vais, aprĂšs ce discours, et voilĂ tout ce que jâavais Ă vous dire.
DOM JUAN : Madame, il est tard, demeurez ici : on vous y logera le mieux quâon pourra.
DONE ELVIRE : Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage.
DOM JUAN : Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.
DONE ELVIRE : Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement Ă profiter de mon avis. â












