Dans le 9Ăšme, jour 13...
Mon immeuble est en branle. Plus question de confinement, ni de maladie. Nous nâavons plus quâune seule chose en tĂȘte : qui a taguĂ© notre immeuble ?
Les voisins sont sur le pied de guerre. Et pas la petite guerre de canapé. La vraie, la dure, celle qui fait mal.
âCâest de la faute de ces zonards qui traĂźnent dans la rue !â
Des thĂ©ories du complot naissent derriĂšre chaque porte... les coursives sont parcourues de murmures incessants. On surveille, on guette. Lorsque je descends ma poubelle, je dĂ©couvre la 2B, une petite dame de 85 ans, vĂȘtue dâun survĂȘtement rose Juicy, de grands gants mappa jaune criard en train de frotter le mur vigoureusement.
Je la salue en mode confinement : la tĂȘte basse, le regard fuyant. Elle me rĂ©pond, droit dans ses bottes, le regard bravache, un tonitruant bonjour.
Pour ĂȘtre polie, je lâinforme quâelle nâa pas Ă faire ça, que le syndic a Ă©tĂ© prĂ©venu. Elle hausse ses Ă©paules de dĂ©dain, et continue son travail. Jâinsiste en lui disant que je vais mâen occuper, quâelle ne devrait pas sortir.
- Oh ça va! Jâai fait la guerre ma petite dame, câest pas deux trois microbes qui vont mâavoir. Et regardez ce mur ! Vous croyez que le syndic va envoyer quelquâun ? Ils ont mis un mois Ă changer une ampoule ! Câest vraiment pas des lumiĂšres !
Je suis abasourdie... et terrorisĂ©e car elle vient de me postillonner dessus. Jâentends dĂ©jĂ au loin mon oraison funĂšbre.
Je lui dis que je reviens et remonte chez moi en vitesse. Je me change, pense à la possibilité de brûler mes habits, me couvre le visage de 3 bandanas, prends éponge, seau et produit vaisselle bio.
Une fois en bas, je me mets au travail avec elle, on frotte chacune de notre cĂŽtĂ©, elle en marmonnant, moi en acquiesçant. Nettoyer est un grand mot... on Ă©tale plus quâautre chose. Le tag se transforme en flaque rouge marronnĂ© immonde. Mais au moins on se sent utile et câest le plus important.
2B se met à rouspéter.
â Alalala ces jeunes... je le savais, je lâavais ditâ
IntriguĂ©e je lui demande plus dâexplications.
Elle commence alors Ă critiquer le kebab et les jeunes qui traĂźnent. JâespĂšre secrĂštement que le dealer nâait pas de bonnes oreilles, car elle lui taille un costume pour lâhiver. Puis, elle sâarrĂȘte et fixe le mur longuement. Lorsquâelle reprend, elle mâexplique que câest tout de mĂȘme bizarre cette histoire, un silence, et elle mâannonce dâun coup dâun seul que câest sĂ»rement quelquâun de lâimmeuble. JâarrĂȘte immĂ©diatement de frotter et la regarde :
- Quelquâun de lâimmeuble ? Comment ça?
- Il nây pas eu de bruit de porte dâentrĂ©e.
Ma tĂȘte se tourne sur la dite porte. En effet, il est impossible de rentrer ou sortir sans que les voisins ne le sachent, le claquement est assourdissant.
Cette information me plonge dans un silence dubitatif.
Elle reprend :
- Vous savez dans cet immeuble, il se trame des trucs pas nets. Et ça fait des années... La pauvre Chantal en a fait les frais.
Chantal. Le tabou de lâimmeuble. Elle me le jette au visage comme ça. Jâadmire son courage. Le dernier Ă lâavoir fait a dĂ©mĂ©nagĂ© du jour au lendemain. Depuis il nây a plus de fĂȘtes des voisins.
-Bon ! Je pense quâon n'aura pas mieux. Câest dĂ©jà ça ! Allez mademoiselle, rentrez au chaud. Le vent se lĂšve.
Je tente de frotter encore un peu, mais sans grande conviction. Le syndic, au lieu de recouvrir simplement le tag, devra repeindre le mur entier. Je mâĂ©carte cherchant le moindre signe de beautĂ©, mais on dirait plus que Jackson Pollok vient dâexĂ©cuter une Ćuvre avec son vomi. Je souris Ă 2B et nous remontons dans nos pĂ©nates, tels de braves petits soldats.
Je ferme ma porte Ă clĂ© ce soir. Je ne suis pas tranquille. Au moment des applaudissements, jâallume une bougie, un peu pour Chantal, mais surtout en signe dâadieu Ă la paix de mon immeuble.
Pour lâArdĂšche :
- LâĂ©toile du diable est notre espoir
- A midi prends du pastis
- ArsĂšne est parti avec la caisse.
- Vercingétorix rend les armes, je répÚte Vercingétorix rend les armes.











