BOUCHE. â La bouche est le commencement, ou, si lâon veut, la proue des animaux ; dans les cas les plus caractĂ©ristiques, elle est la partie la plus vivante, câest-Ă -dire la plus terrible pour les animaux voisins. Mais lâhomme nâa pas une architecture simple comme les bĂȘtes, et il nâest mĂȘme pas possible de dire oĂč il commence. Il commence Ă la rigueur par le haut du crĂąne, mais le haut du crĂąne est une partie insignifiante, incapable dâattirer lâattention et ce sont les yeux ou le front qui jouent le rĂŽle de signification de la mĂąchoire des animaux. Chez les hommes civilisĂ©s, la bouche a mĂȘme perdu le caractĂšre relativement proĂ©minent quâelle a encore chez les hommes sauvages. Toutefois, la signification violente de la bouche est conservĂ© Ă lâĂ©tat latent : elle reprend tout Ă coup le dessus avec une expression littĂ©ralement cannibale comme bouche Ă feu, appliquĂ©e aux canons Ă lâaide desquels les hommes sâentre-tuent. Et dans les grandes occasions la vie humaine se concentre encore bestialement dans la bouche, la colĂšre fait grincer les dents, la terreur et la souffrance atroce font de la bouche lâorgane des cris dĂ©chirants. Il est facile dâobserver Ă ce sujet que lâindividu bouleversĂ© relĂšve la tĂȘte en tendant le cou frĂ©nĂ©tiquement, en sorte que sa bouche vient se placer, autant quâil est possible, dans le prolongement de la colonne vertĂ©brale, câest-Ă -dire dans la position quâelle occupe normalement dans la constitution animale. Comme si des impulsions explosives devaient jaillir directement du corps par la bouche sous forme de vocifĂ©rations. Ce fait met en relief Ă la fois lâimportance de la bouche dans la physiologie ou mĂȘme dans la psychologie animale et lâimportance gĂ©nĂ©rale de lâextrĂ©mitĂ© supĂ©rieure ou antĂ©rieure du corps, orifice des impulsions physiques profondes : on voit en mĂȘme temps quâun homme peut libĂ©rer ces impulsions au moins de deux façons diffĂ©rentes, dans le cerveau ou dans la bouche, mais Ă peine ces impulsions deviennent violentes quâil est obligĂ© de recourir Ă la façon bestiale de les libĂ©rer. DâoĂč le caractĂšre de constipation Ă©troite dâune attitude strictement humaine, lâaspect magistral de la face bouche close, belle comme un coffre-fort.
Georges Bataille, Documents 1930, Ăditions Jean-Michel Place, 1991















