Ă sauts et Ă gambades : la formule est devenue fameuse, mais citĂ©e la plupart du temps comme sâil sâagissait dâun pur caprice, ou de pas de cĂŽtĂ© qui nâobĂ©issent Ă aucune logique. Or la phrase entiĂšre mĂ©rite dâĂȘtre rĂ©tablie, dâautant plus quâelle est brĂšve. « Jâaime lâallure poĂ©tique, Ă sauts et Ă gambades », Ă©crit Montaigne en se rĂ©fĂ©rant Ă la poĂ©sie, autrement dit Ă lâassociation dâidĂ©es, aux rapprochements plus ou moins lointains dans lâespace et dans le temps, au rythme intĂ©rieur qui dicte celui de la phrase, et prouve la marche en marchant. Tout le contraire de la « harangue trop prĂ©parĂ©e » qui nous laisse dĂ©semparĂ© au moindre trou de mĂ©moire, et nous empĂȘche de retrouver le fil dâun discours si souvent rĂ©pĂ©tĂ© quâil ne sâadresse plus quâĂ nous-mĂȘme.
Le trou de mĂ©moire qui nous donne lâimpression de tomber dans le vide ne peut arriver que si lâon a trop bien prĂ©parĂ© son discours, dans un univers mental qui ne laisse aucune place aux circonstances rĂ©elles. Câest alors la panne de lâorateur, le trouble de lâamoureux, le balbutiement de lâenfant dont le mensonge est dĂ©couvert. Autant de fiascos que lâadaptation aux circonstances aurait pu Ă©viter.
Ă ne vouloir prendre aucun risque on risque gros. Montaigne raconte quâun compagnon dâAlexandre, accusĂ© de conjuration, avait prĂ©parĂ© sa dĂ©fense au mot prĂšs, et lâavait apprise par cĆur. Le jour venu, intimidĂ© par lâassistance, paralysĂ© par lâenjeu, il se troubla et se mit Ă balbutier jusquâĂ ne plus dire un mot. Son trouble passant pour un aveu, il fut exĂ©cutĂ© sans autre forme de procĂšs.
Gérard Macé, Colportage, Gallimard, 2018