La clameur de la ville, encore extérieure.
J'ai passé mon week end à Hanoi. J'ai visité les musées qui m'intéressaient le plus, et j'ai eu l'occasion de découvrir un art éclatant et que je ne connaissais pas: le Ca Tru. Il s'agit d'un art classé patrimoine intangible de l'Unesco, dont la constitution est si particulière qu'il faut la détailler pour en saisir la finesse. Lorsqu'on arrive pour découvrir le Ca Tru, nous prenons cette rue très touristique, la rue Ma May, et nous nous arrêtons au 87. Cette bâtisse est l'un des plus vieilles maisons de Hanoi. Il s'agit d'une maison à deux étages, toute en bois, et des objets y sont présentés, comme de vieilles porcelaines blanches et bleues. La place allouée au public ne peut compter tout au plus qu'une quinzaine de personnes. Devant nous, un panneau végétal, qui laisse entrevoir la scène au fond de la maison. Le mur du fond est constitué d'une porte en bois au milieu, d'une petite porte sur la droite. Des formes, dessinées dans l'espace, suspendues, dessinent l'instrument phare du Ca Tru, celui qui ressemble tant au Tar Iranien: le Dan Day, qui imite les variations de la voix humaine.
Un homme entre en scène et se pose côté cour, un bâton à la main, et un petit tambour devant lui posé sur la scène, alors qu'il est lui même assis sur une chaise, au pied de celle-ci. Une jeune fille ouvre la grande porte de bois au milieu, et s'assoit devant nous, ramenant délicatement sur son genou la partie arrière de son Ho Dai. Son Ho Dai, par ailleurs, est d'une forme différente de tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent. La soie de la robe est brillante, d'une couleur rouge bordeaux, boutonnée devant, le long de la clavicule. Elle prend dans ses mains deux petits bâtons noirs. Pendant que je la regardais, une dame s'est installée côté jardin, cet étrange instrument dans les mains, qui est constitué d'une caisse de résonance rectangulaire, d'un manche d'une longueur démesurée, et de trois cordes. Le vieil homme tape trois fois sur son tambour: je ne peux m'empêcher de penser aux trois coups du théâtre français. Je doute cependant que la signification soit la même. La dame se met à jouer, la jeune fille à chanter, frappant de ses deux bâtons une surface difficile à voir. Difficile de dire si il s'agit de pierre ou de bois. L'harmonie entre ces deux mélodies atteint parfois de purs moments de miracle: entrelaçant, vibrant, s'attachant pour mieux se lâcher, les deux airs se cherchent et s'évitent. On entend la rumeur de Hanoi à travers les portes. Je pense à Marguerite Duras.
"Sur le trottoir, la cohue, elle va dans tous les sens, lente ou vive, elle se fraye des passages, elle est galeuse comme les chiens abandonnés, elle est aveugle comme les mendiants, c'est une foule (...), je la revois encore (...), dans la façon qu'ils ont de marcher ensemble sans jamais d'impatience, de se retrouver dans les chues comme seuls, sans bonheur, dirait-on, sans tristesse, sans curiosité, en marchant sans avoir l'air d'aller, sans intention d'aller, mais seulement d'avancer ici plutôt que là, seuls et dans la foule, jamais seuls encore par eux mêmes, toujours seuls dans la foule."
Et pendant que la jeune fille chante, et pendant que la dame joue, et pendant que le monsieur de sa blanche baguette fine frappe son instrument, on entend la ville, "la clameur de la ville encore extérieure". Et la baguette frappe, à contre rythme de la voix et du Dan Day, deux fois, puis une fois, puis trois de suite, puis deux coup précipités... c'est terrible. On prendrait presque ça pour de la déloyauté. La fin arrive subitement. Et les lumières se rallument. On nous offre un thé. Cet entracte est en réalité destiné à permettre au public de se familiariser avec l'art du Ca Tru, par quelques explications prodiguées en vietnamien, puis en anglais, par une jeune vietnamienne qui peine parfois à l'endroit de la prononciation, mais fait preuve de persévérance et de circonspection.
Le Ca tru fait partie du patrimoine intangible UNESCO mais est aussi répertorié comme patrimoine en voie de disparition. Certaines mesures sont prises afin d'aider à sa conservation, comme le prêt, par le gouvernement, de cette maison traditionnelle, parfaitement assortie à la poésie du Ca Tru.
Les trois interprétations sont improvisées. Il n'existe pas de partition. Au temps jadis, les joueurs et chanteurs de Ca Tru étaient convoqués à la cour afin de chanter les états d'âme des auditeurs. Il suffisait pour cela d'écrire un poème et de le donner à l'interprète, qui le chantait séance tenante, accompagnée du Dan Day. Au cours de la représentation, on faisait tomber dans un récipient en bronze des morceaux de bambou gravés, chacun correspondant à une certaine somme d'argent, afin de rémunérer la chanteuse. Entendre le bruit de l'objet tombant était censé la ravir et donc l'encourager dans sa performance. Ca Tru signifie en fait "Chanter pour du Bambou".
Quant à la fine baguette qui frappe le tambour, elle sert en réalité à commenter l'interprétation: trois coups pour signaler que la représentation commence, deux petits coups sur le coté du tambour pour attirer l'attention du public sur la performance exceptionnellement remarquable du chant, un coup dessus pour indiquer que la joueuse de Dan Day fait des merveilles. Procédé d'une délicatesse captivante.
Les deux petits bouts de bois dans les mains de la chanteuse sont en réalité trois petits bouts de bois. Imaginez deux cylindres dont l'un aurait été coupé dans le sens de la longueur, les deux demi cylindres seraient gardés l'un contre l'autre, mais désolidarisés. La surface sur laquelle on tape est un demi cylindre seulement, fait de la même matière que les épaisses baguettes : du chêne. Il en existe aussi en bambou.
La représentation reprend. Je suis heureuse de ne pas parler la langue vietnamienne. Je ne me concentre pas sur la compréhension mais sur la simple appréciation d'un moment rare. Je sortirais bientôt et à regret retrouver la clameur de la ville.