Le 15 mai 2026, BGFI Holding affichait 133 milliards de bénéfice net. La moitié vient du seul Gabon. La banque en redistribue 36 aux actionnaires. Son PDG, enfant du Haut-Ogooué comme Omar Bongo, tient son poste depuis quarante-deux ans grâce à une toile que trois présidents successifs n'ont jamais réussi à défaire.
Décryptage / Investigation | Par la rédaction | Format long | 19 mai 2026
L'homme, son terroir, ses protecteurs
Henri-Claude Oyima est né le 4 décembre 1956 à Ngouoni, dans la province du Haut-Ogooué. Ce détail géographique n'est pas anodin. Omar Bongo Ondimba, président du Gabon de 1967 à sa mort en 2009, était lui aussi originaire de cette province, à quelques kilomètres de là. Le Haut-Ogooué a longtemps constitué le vivier des fidèles du régime : fonctionnaires, militaires, hommes d'affaires promus par la grâce d'une proximité ethnique et régionale avec le chef de l'État. Oyima appartient à ce réseau de naissance, et Henri Claude Oyima est qualifié sans détour de "petit neveu d'Omar Bongo".
Son parcours académique est solide sans être exceptionnel : BEPC en poche, il rejoint un oncle aux États-Unis, obtient un bachelor en sciences de l'administration et un master en banque à l'Université de Washington. Il passe un an à Citibank New York, rentre au Gabon en 1982, rejoint la filiale gabonaise de Citibank, puis entre en 1983 à Paribas Gabon comme directeur général adjoint. En 1985, il est nommé directeur général. En 1996, quand Paribas décide de se retirer du marché local, Oyima organise la reprise de l'établissement avec son équipe. La Banque gabonaise et française internationale est née. Quarante-deux ans plus tard, il en est toujours le PDG.
Ce parcours linéaire mérite une lecture critique. Aucun chasseur de têtes des grandes places financières mondiales n'a jamais sollicité Henri-Claude Oyima. Son nom n'a jamais circulé pour diriger une grande banque multinationale, siéger au conseil d'Axa, de BNP Paribas ou d'une institution de Bretton Woods. Tidjane Thiam, Ivoirien, Polytechnique, major des Mines, a brisé les plafonds de verre en dirigeant Prudential puis Credit Suisse, nommé Banquier de l'année par Euromoney en 2018 et pressenti pour succéder à Christine Lagarde au FMI. Oyima, lui, n'a pas eu à chercher ces plafonds : la protection d'Omar Bongo avait construit les murs autour de lui, et il les a entretenus avec soin.
Le modèle Oyima n'est pas un modèle de marché. C'est un modèle de concession. Sa longévité à la tête de BGFI tient moins à ses qualités de gestionnaire qu'à son utilité systémique pour le régime Bongo : gérer la caisse, taire les comptes, faire circuler les fonds sans traçabilité.
Trois présidents, une même banque
La biographie d'Oyima est indissociable de celle des trois présidents qui se sont succédé au Gabon depuis 1983. Omar Bongo l'a introduit dans le système et lui a accordé la confiance du régime. Sa banque est devenue, sous la présidence d'Omar, le compte-courant officieux de la présidence : un compte domicilié à BGFI centralisait les dépôts des entités de l'État, de la Caisse de stabilisation à la SEEG, en passant par l'Office des hydrocarbures, sans traçabilité satisfaisante pour le FMI ou la Banque mondiale.
La transition vers Ali Bongo, en 2009, a mis Oyima en danger. Ali soupçonnait le banquier d'avoir dissimulé une partie des avoirs financiers de son père défunt. Dès 2012, Gabonreview documentait les rumeurs persistantes d'éviction : Ali Bongo aurait tenté de priver BGFI des flux pétroliers en finançant une banque rivale, mais la COBAC a refusé l'agrément. En 2015, il aurait mandaté Christian Kerangal, actionnaire de référence de BGFI via la Compagnie du Komo, pour organiser la destitution d'Oyima au prochain conseil d'administration. La manœuvre a échoué : Oyima aurait acheté des voix auprès de petits porteurs et salariés actionnaires pour se maintenir, selon des sources citées par Mingo Express. En 2017, une affaire de 16,7 milliards de FCFA disparus d'un compte d'Ali Bongo en lien avec la nébuleuse Hestia INC SA est attribuée à BGFI. La somme a été restituée, selon les mêmes sources, aux centimes près. Oyima est resté.
Après l'AVC d'Ali Bongo en octobre 2018, le nom d'Oyima a même circulé pour lui succéder à la présidence de la République. Un banquier dont la légitimité politique tenait à un réseau, pas à des suffrages. Il est resté à son poste.
Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir par le coup du 30 août 2023, a hérité du même nœud gordien. Africa Intelligence révélait fin novembre 2024 qu'Oligui, agacé par la mainmise d'Oyima sur la holding, songeait à le nommer ministre comme "déchéance déguisée en promotion". C'est exactement ce qui s'est produit le 5 mai 2025. Oligui a promu Oyima à la tête du super-ministère de l'Économie en sachant qu'il ne pouvait pas l'évincer sans provoquer une crise de gouvernance bancaire. La nomination était à la fois une reconnaissance et une mise sous tutelle. Oligui est lui-même issu du clan Bongo par alliance et par réseau. La toile n'a pas été défaite. Elle a été retissée.
Le Gabon, vache à lait officielle
Les comptes 2025 de BGFI Holding méritent une lecture plus attentive que celle du communiqué officiel. Le bénéfice net consolidé s'établit à 133 milliards de FCFA, en hausse de 9 % sur douze pays d'implantation. Cinquante pour cent de ce résultat provient d'un seul marché : le Gabon, 2,3 millions d'habitants.
Cette concentration n'est pas un incident de parcours. BGFI détient 40 % des crédits gabonais et 41 % des dépôts. La dette publique du pays atteignait 8 547 milliards de FCFA à fin novembre 2025, soit 86 % du bilan total de BGFI Holding (7 390 milliards). Un établissement bancaire privé dont le bilan représente 86 % de la dette souveraine de son pays d'origine n'est pas une banque commerciale ordinaire. C'est une structure de captation.
Les recettes pétrolières gabonaises ont chuté de 35 % entre 2023 et 2026, passant de 1 020 à 661 milliards de FCFA. Dans le même temps, le bilan de BGFI progressait de 25 %. L'État s'appauvrit pendant que la banque qui traite ses comptes, finance ses routes et capte ses dépôts enregistre des records. Ce tableau ne décrit pas un marché concurrentiel. Il décrit une rente.
133 milliards gagnés, 36 redistribués
Sur 133 milliards de FCFA de bénéfice net consolidé, le Conseil d'administration de BGFI Holding a soumis à l'AG du 15 mai la distribution de 36,8 milliards de FCFA, soit un taux de redistribution de 27,7 %. La comparaison avec la filiale camerounaise est clinique. BGFIBank Cameroun, qui a réalisé 15 milliards de bénéfice net en 2025, a versé 12 milliards à ses actionnaires lors de son AG du 10 avril 2026 : un taux de redistribution de 80 %. Ce ratio élevé est la norme observée dans les établissements bancaires africains performants, où le taux de distribution oscille généralement entre 50 % et 80 % du résultat net.
Pour la holding consolidée, Oyima retient 96 milliards sans affectation publique détaillée. Ces réserves alimentent une croissance opaque que ni les actionnaires minoritaires ni le régulateur ne peuvent contrôler depuis l'extérieur. L'actionnaire Kerangal, avec 32,38 % du capital, l'a dit le 15 mai 2026 : la gouvernance est centralisée, l'information insuffisante, la concertation inexistante. La question posée derrière le vocabulaire feutré de la contestation actionnariale est simple : où vont les 96 milliards non distribués ? Cette interrogation, dans une société désormais cotée en bourse, n'est plus rhétorique. Elle engage la responsabilité de la COSUMAF.
Ce que les contrats révèlent
Entre mai et décembre 2025, Oyima a cumulé les fonctions de ministre d'État chargé des Finances et de PDG de la première banque du pays. En huit mois, il a engagé au nom de l'État une série d'accords de financement dont le tableau est le suivant.
Le 27 juin 2025, à Abuja, il signe un prêt concessionnel de 200 millions de dollars avec Afreximbank, puis un mémorandum de 3 milliards de dollars (1 800 milliards de FCFA) couvrant les infrastructures, l'énergie, la santé, l'agriculture et l'industrie.
Le 28 juin 2025, au palais présidentiel, il signe la convention de financement d'un prêt de 140 milliards de FCFA accordé par BGFIBank à l'entreprise Porteo BTP pour la route Alembé-Mikouyi. Il paraphe la convention au nom de l'État. Sa holding personnelle Nahor Capital détenait 27 % du capital de la banque prêteuse. À un taux indicatif de 5 %, ce prêt génère 7 milliards d'intérêts annuels, dont 1,9 milliard revient mécaniquement à Nahor Capital. Soit 24 fois le salaire annuel officiel d'un ministre d'État.
Le 1er juillet 2025, une seconde convention de 100 milliards de FCFA est signée entre BGFIBank, le groupe EBOMAF et l'État gabonais pour la route Ntoum-Cocobeach. En quatre jours, 240 milliards ont été engagés via BGFI.
Le 17 septembre 2025, un accord complémentaire de 3 milliards de dollars (1 800 milliards de FCFA supplémentaires) est conclu avec Afreximbank, pour couvrir une partie du besoin global arrêté à 3 200 milliards de FCFA en loi de finances 2026.
Au total, en huit mois, Oyima a engagé au nom de l'État des accords dépassant 3 720 milliards de FCFA, soit 44 % du bilan de BGFI Holding. Dans quelle mesure ces décaissements transitent-ils par les comptes gérés à BGFI ? L'opacité est structurelle. Le compte ouvert pour les activités de la présidence de la République, domicilié à BGFI depuis des décennies, reste le canal non auditable par lequel une fraction significative de l'argent public gabonais circule sans traçabilité satisfaisante pour le FMI ou la Banque mondiale.
Le verdict Bongo, l'angle mort
Le procès des 10 et 11 novembre 2025 a établi devant la Cour criminelle spécialisée que Sylvia et Noureddin Bongo avaient détourné 4 917 milliards de FCFA, soit 7,5 milliards d'euros. Trente sociétés-écrans ont servi de relais. BGFI n'est pas citée dans les attendus.
Ce que l'enquête sur les biens mal acquis, ouverte en France en 2010, documente : de 1996 à 2008, via BGFIBank Gabon et BNP Paribas, la famille Bongo a acquis douze biens immobiliers à Paris et Nice pour au moins 35 millions d'euros. BNP Paribas a été mise en examen en mai 2021 pour blanchiment de corruption, ses représentants reconnaissant des carences devant le juge. Delta Synergie, holding des Bongo, détenait 9,91 % du capital de BGFI jusqu'à ce qu'Oligui Nguema exige sa cession fin 2024, en échange d'un effacement de dettes fiscales : l'État abandonne des créances pour récupérer des parts dans la banque qui gère ses comptes.
En RDC, l'enquête Congo Hold-up a établi que 138 millions de dollars du budget congolais ont transité par la filiale BGFI au profit du clan Kabila entre 2013 et 2018. Le parquet national financier français a ouvert une enquête pour blanchiment aggravé en juin 2022. BGFI vient de racheter Société Générale Congo en 2024, se repositionnant dans le même environnement institutionnel, sous la gouvernance de Denis Sassou Nguesso. Le modèle est constant.
Ce que la cotation ne résout pas
"Une banque peut prospérer dans un système défaillant pendant des décennies. Elle ne peut pas en sortir indemne quand le système s'effondre." Cette observation de l'économiste zambienne Dambisa Moyo sur les institutions financières africaines systémiques décrit avec précision le risque structurel de BGFI.
L'introduction en bourse du 7 mai 2026 à la BVMAC a porté la capitalisation du compartiment de 479 à 1 658 milliards de FCFA. 7 601 souscripteurs dans 24 pays ont participé. La COSUMAF examine désormais trimestriellement les comptes du premier groupe coté de la place, dont le PDG préside simultanément le Conseil d'administration de cette même bourse. Ce cumul constitue un conflit d'intérêts au sens des règles de gouvernance boursière. La COSUMAF ne l'a pas soulevé.
Pour 2026, BGFI vise 165 milliards de bénéfice net et 15 pays à l'horizon 2030 au lieu de douze comme actuellement (Bénin, Cameroun, Centrafrique, Congo, Côte d'Ivoire, France, Gabon, Guinée Equatoriale, Madagascar, République Démocratique du Congo, Sao-Tomé et Principe, Sénégal). Ce qui ne change pas : quel pourcentage de ces futurs bénéfices proviendra encore du seul Gabon, et quelle fraction transitera par des contrats où l'État est à la fois client, garant et débiteur du même établissement ?
Le bloc des 32,38 % mené par Kerangal n'a pas obtenu satisfaction le 15 mai 2026. Les marchés financiers, le Parquet national financier français et les bailleurs internationaux posent la même question avec les mêmes instruments. Eux ne votent pas. Ils décident.
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Sources :
- Top Infos Gabon, "Henri-Claude Oyima prend les rênes de l'économie nationale", 5 mai 2025
- Gabonreview.com, "Micmac autour des Bongo CFA de la BGFIBank", 19 juin 2012
- Gabonreview.com, "Henri-Claude Oyima bientôt éjecté de BGFI ?", 31 juillet 2015
- Africa Intelligence / Gabonactu.com, "Oligui / Bongo / Oyima : Intrigues et lobbyings pour le contrôle de BGFIBank", 29 novembre 2024
- Direct Infos Gabon, "BGFI : bénéfice net de 133 milliards de FCFA en 2025", 15 avril 2026
- Investir au Cameroun, "BGFIBank Cameroun porte son dividende à 12 milliards", 13 avril 2026
- Gabonreview.com, "Gabon Hold-up : un projet routier, un ministre, une banque", 4 juillet 2025
- CPCCAF / Ecomatin.net, "BGFIBank accorde 100 milliards à EBOMAF", 1er juillet 2025
- Gouvernement.ga, Accord Oyima x Afreximbank 3 milliards de dollars, 17 septembre 2025
Business and Human Rights Centre / Sherpa, dossiers biens mal acquis et Congo Hold-up, 2021-2022
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