POST-SCRIPTUM 412
INTERVIEW SOUFFLE CONTINU - PART 1 (BY MERZBO-DEREK)
S'il est un endroit, Ă Paris, oĂč l'amateur de musiques expĂ©rimentales sur disques risque de trouver son compte, c'est au Souffle Continu, dans le XIe arrondissement. Au cours des sept derniĂšres annĂ©es, cette boutique a su proposer une vision de la musique crĂ©ative que l'on qualifiera d'Ă©clectique, Ă l'image de ce lieu d'Ă©changes chaleureux gĂ©rĂ© par ThĂ©o Jarrier et Bernard Ducayron, deux activistes dont les noms Ă©taient depuis longtemps familiers aux oreilles des curieux et que nous avons questionnĂ© aprĂšs qu'ils aient mis sur pied un label consacrĂ© Ă rééditer des trĂ©sors perdus de l'underground français.
R&C : Théo, c'est à l'époque du fanzine Peace Warriors et de la revue spécialisée Octopus qu'on te repÚre. Peace Warriors qui, soit dit en passant, aura été une des plus belles initiatives de la presse underground musicale française, ne serait-ce qu'en raison des liens tissés entre des genres musicaux différents, tous ayant toutefois en commun l'idée d'expérimenter. Je me rappelle de deux numéros, superbes, entiÚrement consacrés aux "guitaristes" (Thurston Moore, Taku Sugimoto, Bruce Russell), et aussi d'un hors-série sur Fred Frith...
ThĂ©o Jarrier : Tout a commencĂ©, dĂšs mon plus jeune Ăąge, avec la dĂ©couverte de la musique, dans un milieu familial favorable Ă des Ă©coutes multiples allant de la musique « dite » savante aux plus populaires, soit de la musique contemporaine au free jazz en passant par le rock. Sur support vinyle d'une part, mais Ă©galement en concert, offrant une dimension toute particuliĂšre pour l'enfant que j'Ă©tais. J'ai alors assistĂ©, de lâorĂ©e des annĂ©es 1970 jusquâaux annĂ©es 1980, Ă des concerts de lâArt Ensemble Of Chicago, Steve Lacy, Michel Portal Unit, Archie Shepp avec Philly Joe Jones et des membres du Black Panther Party Ă lâAmerican Center (jâĂ©tais alors dans un couffin, je nâavais que quelques mois), Don Cherry, François BĂ©ranger, Alan Silva et le Celestrial Communication Orchestra, Ornette Coleman et son Prime Time, Joachim Khun/ Daniel Humair/ Jean-François Jenny-Clark, etc.
Pour moi, la musique a souvent Ă©tĂ© liĂ©e Ă des moments de joie, de vie intense, de fĂȘtes ou encore d'actions politiques que mes parents menaient Ă l'Ă©poque. Elle a toujours Ă©tĂ© extrĂȘmement prĂ©sente chez moi, jusqu'Ă prendre peu Ă peu le pas sur mes Ă©tudes. Ă tel point que j'ai dĂ» abandonner, non pas la musique, mais tout le reste ! Et, Ă l'adolescence, le parallĂšle entre Albert Ayler et Sonic Youth s'est fait naturellement...
Peace Warriors fut effectivement une belle aventure collective, mise sur pied en 1994 afin de traiter lâensemble des musiques issues, pour lâessentiel, des diffĂ©rentes expĂ©riences sonores tentĂ©es depuis les annĂ©es 1960 jusquâau dĂ©but des annĂ©es 1990. Jâai dâabord dĂ©butĂ© Peace Warriors seul, avec la sortie dâun premier numĂ©ro spĂ©cial consacrĂ© au groupe Dog Faced Hermans, un collectif liĂ© Ă The Ex qui pouvait Ă la fois relier la chanson, lâĂ©nergie du punk-rock et la libertĂ© du free jazz. Le groupe reprenait « Peace Warriors », composĂ© Ă lâorigine par Ornette Coleman, dâoĂč le nom du fanzine, qui rend certes hommage Ă Ornette, mais dessine aussi une direction qui nâest pas Ă©trangĂšre Ă la carriĂšre du musicien quant Ă son exploration crĂ©atrice des territoires Ă dĂ©fricher qu'Ă©taient pour lui jazz et rock. Patrick BĆuf mâa rejoint dĂšs le second numĂ©ro, avec un article fleuve sur John Zorn, puis lâĂ©quipe sâest progressivement Ă©toffĂ©e.  Ma conception de la musique Ă©tait alors dâouvrir lâĂ©ventail des genres musicaux, du rock le plus dĂ©calĂ© Ă la musique contemporaine, de trouver des passerelles entre les genres, du free jazz Ă la noise, de lâĂ©lectronique Ă lâindus et toutes sortes de musiques expĂ©rimentalesâŠ
Que ce soit avec Peace Warriors, puis avec Octopus (dont jâai rejoint lâĂ©quipe dĂšs les premiers numĂ©ros), ou avec dâautres fanzines auxquels je participais occasionnellement, voire mĂȘme au sein de Jazzman ensuite, je concevais lâĂ©criture sur la musique avec une certaine ligne Ă©ditoriale en tĂȘte, qui Ă©tait de proposer et de confronter lâhorizon le plus large au niveau des genres et des musiques, et de les traiter de façon transversale.
Lâaventure de labels comme Nato, in situ, Potlatch, Rectangle, des lieux comme les Instants ChavirĂ©s ou les festivals Musique Action et Jazz Ă Mulhouse ont participĂ© Ă ma dĂ©couverte de ces musiques foisonnantes que jâai appelĂ©es « musiques inespĂ©rĂ©es ».  Certains rĂ©dacteurs de Revue & CorrigĂ©e,  tels Michel Henritzi ou Cyrille Lanöé, ont contribuĂ© Ă Peace Warriors, notamment Ă la sĂ©rie des numĂ©ros consacrĂ©s aux guitaristes. Je garde un excellent souvenir de lâeffervescence musicale de cette Ă©poque, des rencontres fortes avec certains acteurs de ces scĂšnes musicales, aussi bien rĂ©dacteurs, programmateurs, producteurs que musiciens.
R&C : Jâimagine que câest par le biais de Peace Warriors, et de cette effervescence, que tu rencontres Didier Petit, amorçant ainsi  ton travail avec le label in situ, ce qui a dĂ» tâapporter beaucoup en matiĂšre dâexpĂ©rience, ne serait-ce qu'en termes de gestion dâun labelâŠ
ThĂ©o Jarrier : Au dĂ©but des annĂ©es1990, le fil rouge offert par Les Instants ChavirĂ©s Ă Didier Petit et sa collection de disques in situ fut un vrai choc pour moi. Rencontrer Didier par la suite a confirmĂ© mon engagement pour ces musiques et m'a permis de poursuivre en ce sens. Ce fut une rencontre trĂšs importante pour moi, Ă ce moment-lĂ prĂ©cisĂ©ment, et en relation totale avec mes activitĂ©s journalistico-fanzinesques : je dĂ©couvrais alors, Ă la fois le musicien et son label. TrĂšs vite, j'ai Ă©tĂ© sĂ©duit par le label, ses idĂ©es, ses choix artistiques, c'est-Ă -dire majoritairement ceux de l'improvisation en ce qu'elle a de plus vif, soit des musiques et des Ă©motions rares au cĆur des espaces oĂč elles s'Ă©panouissent, in situ.
En 1993, avec l'arrĂȘt du distributeur Adda, le label a connu une pĂ©riode difficile, offrant finalement lâoccasion pour Didier de remettre les choses Ă plat. C'est alors que j'intervins, en faisant toutes sortes de choses allant de lâĂ©criture Ă la manutention occasionnelle. Nous travaillions, chacun de notre cĂŽtĂ©, sur nos rĂ©seaux créés au fil des ans sur le terrain (concerts, tables de presses, festivals, etc.). Il faut sans doute rappeler que la culture « parallĂšle » se dĂ©veloppe continuellement. PossĂ©dant ses propres fonctionnements, mais aussi ses propres limites, elle s'enrichit dans un pĂ©rimĂštre composĂ© d'individus, de milieux et de cercles. En janvier 2002, Ă force de se cĂŽtoyer, Didier Petit m'a confiĂ© la responsabilitĂ© de la direction artistique de la collection.
R & C : Est-ce toi qui choisis dĂšs lors les artistes Ă Ă©diter, qui les sollicite en mettant tout sur pied, depuis lâidĂ©e de lâenregistrement jusquâĂ sa sortie physique ? Je me souviens tâavoir dâabord lu, dans les notes de pochette de Ana Ban de Dominique RĂ©pĂ©caud, avant que tu ne sois crĂ©ditĂ© comme producteur exĂ©cutif, pour le duo JoĂ«lle LĂ©andre et Kazue Sawai. Tu as aussi produit, je crois, Shangai Session de lâEast-West Trio : Ćuvres-tu toujours pour in situ ?
ThĂ©o Jarrier : Jâai effectivement commencĂ© par lâĂ©criture des biographies des musiciens, sorte de complĂ©ment aux textes plus littĂ©raires rĂ©alisĂ©s par HervĂ© PĂ©jaudier depuis le dĂ©but de la collection. Le choix des sorties physiques a toujours Ă©tĂ© conçu en accord avec Didier Petit. Les projets murissaient lentement, au grĂ© de nos dĂ©sirs et rencontres rĂ©ciproques. De plus, il a toujours Ă©tĂ© indispensable, pour nous, de relayer le travail de musiciens dĂ©jĂ prĂ©sents dans la collection. Le premier disque sur lequel jâai vraiment commencĂ© Ă travailler seul, avec la confiance de Didier, câest effectivement le duo de JoĂ«lle LĂ©andre et Kazue SawaĂŻ, Organic-Mineral. Puis dâautres ont suivi : Carles Andreu avec François Tusques (Arc VoltaĂŻc) ; le solo de Malcolm Goldstein (Hardscrabble Song) ; le trio de Jean-Luc Guionnet avec Eric Brochard et Edward Perraud (On) ;  le Marteau Rouge de Jean-François Pauvros avec Evan Parker...  Mais pour ces disques-lĂ , les enregistrements existaient tous prĂ©alablement : il sâagissait plus dâun travail dâĂ©dition. Lâunique disque que j'ai rĂ©alisĂ© de A Ă Z aura Ă©tĂ© le duo de Sophie Agnel et Olivier Benoit (Rip-Stop), enregistrĂ© par Etienne Bultingaire Ă La Muse en Circuit, Ă Alfortville. Aujourdâhui, jâai moins de temps Ă consacrer au label, mais je continue de donner mes impressions.
R & C : ThĂ©o, on te retrouve aussi dans Carmine, Ă partir du deuxiĂšme album. Et toi, Bernard, tu officiais aux cĂŽtĂ©s de Laurent Perrier dans Zonkât, Heal, Capefear. Aussi au sein de Sleaze Art, en compagnie de Kapser T. Toeplitz.
ThĂ©o Jarrier : AprĂšs avoir Ă©cumĂ© les studios de rĂ©pĂ©titions durant mes annĂ©es-lycĂ©es en tant que batteur (de la fin des annĂ©es 1980 au dĂ©but des annĂ©es 1990), jâai formĂ© divers groupes Ă©tiquetĂ©s rock, dont Chickenpox, avant de faire la rencontre de Julien Retaillaud lors dâun concert des Flaming Demonics Ă Paris en 1992, ce qui fut pour moi Ă lâorigine de lâaventure Carmine. Jâai de merveilleux souvenirs de rĂ©pĂ©titions oĂč lâon pouvait improviser des heures autour de chansons, en expĂ©rimentant des tas de choses, des moments rares mâayant procurĂ© lâimpression de vraiment faire de la musique. Nous avons donnĂ© quelques concerts en France, ouvrant mĂȘme pour ThĂ©o Hakola et dEUS. A la mĂȘme Ă©poque, jâai Ă©galement fait un bref passage dans Heliogabale.
Bernard Ducayron : Lâaventure avec Kasper Toeplitz fut fantastique ! Jâai eu la chance de remplacer Vivian Morrison, bassiste dâHeliogabale : je ne savais pas lire la musique, je suis allĂ© chez Kasper, on a branchĂ© nos deux basses, compression, distorsion et on a fait une improvisation tellurique, ultra lourd & fort, tout ce que jâadorais Ă lâĂ©poque, genre Swans et Melvins. Kasper mâa sorti les partitions, je me suis dĂ©brouillĂ© avec des repĂšres, et aprĂšs quelques rĂ©pĂ©titions ça lâa bien fait. Gaetan Bullourde, un des bassistes de Sleaze Art, jouait au sein de Capefear Ă cette Ă©poque et souhaitait se consacrer Ă ses projets personnels : câest par son biais que je suis entrĂ© en contact avec Laurent Perrier que je connaissais via lâincontournable boutique Odd Size.
R & C : OĂč achetiez-vous vos disques Ă lâĂ©poque ? Odd Size, dis-tu Bernard ? Quels disquaires vous satisfaisaient tous les deux vĂ©ritablement ?
Bernard Ducayron & ThĂ©o Jarrier : Nous nous fournissions dans beaucoup dâendroits diffĂ©rents Ă la fois : ParallĂšles (pour les disques dâoccasion et les fanzines), New Rose, Danceteria (pour les labels Amphetamine Reptile, Touch & Go, Sub Pop), Rough Trade (pour lâindie-rock, la pop, Chain Reaction, Wordsound), les EntrepĂŽts Phonographiques de l'Est, Odd Size (pour les disques de Nurse With Wound, les projets de Kevin Martin : Ice, God, Pathological Records), U-Bahn et Wave (pour des disques plus expĂ©rimentaux), Le Silence de la rue (pour Dischord, Earache, quand la boutique Ă©tait encore rue de La Fontaine au But), Paris Jazz Corner (pour les disques de free jazz Impulse!, Atlantic, BYG, ESP-Disk', Strata-East)âŠ
Bernard Ducayron : Et puis aussi, au tout début du début, il y a eu Juke Box au Centre Gaité Maine Montparnasse, temple du hard rock et du heavy metal, qui ouvrit rapidement une seconde boutique consacrée aux sons plus psychés garage sous influence Stooges / Velvet, genre Real Kids et les débuts de Spacemen 3.
ThĂ©o Jarrier : Personnellement, jâallais mĂȘme jusquâĂ Rouen chez le disquaire Katakomb, afin dây trouver les premiers disques des labels Ex Records, Gruff Wit, Trottel, Konkurrel, Alternative TentaclesâŠ
à suivre dans Revue & Corrigée...
( Taku Sugimoto, par lĂ )
















