Les deux auteurs, Clark et Georges, insistent sur le fait que nous sommes engagĂ©s dans une collaboration avec la technologie. Clark emploie la "mĂ©taphore de lâĂ©chafaudage". Ă son avis, le problĂšme classique de la relation entre lâesprit et le corps implique une troisiĂšme partie, et pour cette raison devrait sâappeler le problĂšme de "lâĂ©chafaudage-esprit-corps". En dâautres termes, lâinterpĂ©nĂ©tration de ces Ă©lĂ©ments reprĂ©sente "une danse dĂ©concertante de cerveaux, de corps et dâĂ©chafaudages culturels et techniques".
Je suis au fond dâaccord avec ces auteurs. Notre tendance rĂ©gressive Ă voir lâidentitĂ© humaine comme distincte de ces structures est une rĂ©action dâaffolement. Câest un dĂ©sir de revenir Ă lâĂ©poque romantique oĂč lâindividu existait comme entitĂ© Ă part, autosuffisante, Ă la Byron ; une Ă©poque oĂč lâidĂ©e mĂȘme de greffer dâautres Ă©lĂ©ments Ă la saintetĂ© du moi Ă©tait considĂ©rĂ©e comme grotesque, une atteinte Ă la libertĂ©.
Comme Clark, je voudrais bannir lâimage de lâhomme futur en "Terminator", cette entitĂ© biscornue et anti-vie composĂ©e dâacier et de plastique. En fait, Clark souligne que lâinterface entre lâhomme et la technologie ne dĂ©pend pas nĂ©cessairement de la greffe de fils en mĂ©tal, dâobjets siliconĂ©s et autres trucs artificiels dans le corps ou le cerveau humain. Pour donner un exemple trĂšs simple, il parle de lâutilisation du stylo et du papier pour aider Ă la multiplication des grands nombres. Le cerveau apporte ses modestes capacitĂ©s pour les calculs simples (3 x 4 =12), mais pour les grands nombres, le stylo et le papier permettent une dĂ©composition en rĂ©sultats intermĂ©diaires qui lâaident, puis le cerveau rĂ©pĂšte ses calculs simples jusquâau rĂ©sultat final.
La question devient alors dâĂ©tablir qui est responsable du calcul, le cerveau ou cette "technologie" du papier et du stylo. Câest une collaboration entre les deux. Nous prĂ©fĂ©rons dire : "Jâutilise ces outils pour faire...", peut-ĂȘtre parce quâune feuille de papier et un stylo sont des objets concrets. Si le calcul est fait par un ordinateur au Japon, les lignes de dĂ©marcation deviennent moins claires. De mĂȘme lorsquâun ordinateur ou une machine Ă calculer fonctionne Ă une vitesse difficile Ă diffĂ©rencier de la vitesse de la pensĂ©e. Soit lâordinateur devient une "rallonge du cerveauâ dans lâespace et dans lâespace mental, soit câest nous qui devenons la rallonge de lâordinateur.
Plus on revient sur le tableau chronologique de lâĂ©volution, plus il semble Ă©vident que nous avons exercĂ© une action sur nos outils. Cependant, mĂȘme lorsquâil est question dâoutils qui nous aident Ă accroĂźtre nos capacitĂ©s mentales, nous avons tendance Ă discuter ce processus comme un Ă©vĂ©nement qui exigerait une action. "Jâai fait une multiplication". Mais câest faux, parce que notre cerveau nâagissait pas dans le sens dâune action.
En fait, la volontĂ©, que lâon imagine Ă la base de certaines activitĂ©s mentales, nâa jamais Ă©tĂ© localisĂ©e dans le cerveau par des chercheurs. Nâest-il pas plus raisonnable de dire que notre cerveau fait interface avec des produits technologiques lorsque nous utilisons du papier et un stylo pour faire des multiplications ? Cela devient plus Ă©vident lorsque papier et stylo sont remplacĂ©s par des processus prenant place Ă lâintĂ©rieur des microcircuits dâun ordinateur que nous nâavons jamais pu voir Ă lâĆil nu.
Le plus important, câest que nous sommes inextricablement emberlificotĂ©s Ă lâintĂ©rieur dâune matrice, une toile dâassociations vivantes aussi compliquĂ©es que les deux astrologiques. Notre esprit est une petite partie dâun cosmos. Et, comme je lâai expliquĂ© plus haut, la plupart dâentre nous ne se sentent pas du tout concernĂ©s par ces changements qui sont, en fait, stupĂ©fiants.
On peut Ă©tablir une analogie avec, par ex., un individu qui se fait amputer dâune jambe et reçoit une prothĂšse. Au dĂ©but, bien sĂ»r, il souffre et ressent lâhorreur non seulement dâĂȘtre sĂ©parĂ© dâune partie de son corps quâil utilise, ce qui va beaucoup limiter ses activitĂ©s pratiques, mais aussi dâavoir perdu quelque chose dâintimement associĂ© Ă lâidĂ©e de son moi. Il semblerait quâensuite survienne une pĂ©riode oĂč lâamputĂ© continue Ă sentir la prĂ©sence de la jambe coupĂ©e : les mĂ©decins parlent de "membre fantĂŽme".
AprĂšs lâadaptation Ă la prothĂšse et son acceptation, cette situation peut commencer Ă prendre la forme dâun simple aspect de la vie quotidienne. Et, bien sĂ»r, au fur et Ă mesure que les prothĂšses dâaujourdâhui deviennent de plus en plus sophistiquĂ©es, non seulement capables des mouvements normalement effectuĂ©s par les muscles, mais aussi de faire interface avec nos impulsions nerveuses (ce qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©), cette identification avec la prothĂšse devient plus forte.
Mais je crois quâĂ travers cet exemple, on voit que le plus important est la pĂ©riode de transition, le temps pendant lequel nous continuons Ă sentir la jambe que nous avons perdue. Cela tĂ©moigne de notre besoin dâĂ©tendre la "pĂ©riode de normalitĂ©", la pĂ©riode oĂč tout nous paraĂźt encore normal.
â Bruce Benderson (Transhumain, 2010)
illustration : couverture pour âL'alchimie de la pierreâ de Ekaterina Sedia (Benjamin CarrĂ©, 2019)