ALGERIA. Algiers. Ninjas, members of Gendarmerie, on patrol in Bab El Oued district of city. 1995.
Attar Abbas.

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ALGERIA. Algiers. Ninjas, members of Gendarmerie, on patrol in Bab El Oued district of city. 1995.
Attar Abbas.

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Terrain de jeu [Bab el Oued, Algiers, Algeria, 2018]
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Travel Reports #19: Bab El Oued, Climat de France
Alger (2013)
Avant que Stéphane ne me parle de son projet, je ne savais pas qui était Fernand Pouillon, et je n'avais pas même imaginé qu'un jour je partirais à Alger, encore moins pour y tourner quoi que ce soit. Fernand Pouillon fut l'architecte français le plus productif de l'après-guerre. Il construisit des milliers de logements dans le sud de la France, entre Aix et Marseille, selon un credo inhabituel: construire pas cher et le plus beau possible, pour le peuple, à un moment où les architectes constituaient une caste rigide et carriériste. Il travailla sur le Vieux Port à Marseille, fut impliqué dans divers projets immobiliers et dirigeait à l'époque la plus importante agence d'architecture du pays. Avant d'entamer l'aventure algérienne, plusieurs projets en Iran, et enfin la fameuse affaire du Point du Jour, qui allait causer sa perte, le donner en pâture aux médias, lui faire connaître la prison, l'évasion, la cavale et la rédemption. Dans l'Algérie des années 50, Pouillon, invité par le maire de l'époque, Jacques Chevallier, construit des logements en un temps record, pour des populations modestes, mal-logées pour la plupart. Il construit notamment un ensemble monumental de 5000 logements sur les hauteurs de Bab El Oued, Climat de France. Les bâtiments, tous différents, sont construits en pierre, un matériau noble et solide, importé des carrières de Provence! La pièce maîtresse est une sorte d'arène, un quadrilatère imposant: la place des 200 colonnes. Je crois que c'est cet élément central qui a tapé dans l'œil de Stéphane, qui a déjà à son actif un travail de longue haleine sur les villes d'architecte (nous étions partis ensemble à Brasilia en 2007). Après plusieurs voyages sur place, il m'a proposé de l'accompagner et poursuivre son travail photographique en vidéo.
J'ai bien passé une petite heure au jardin d'essai, fait quelques pas dans la casbah, ou marché le long de la jetée à Rais Hamidou, mais de la ville blanche, je connais surtout ce village dans la ville, Climat de France, où vivent aujourd'hui au bas mot 50.000 personnes et où la police ne pénètre jamais. En parlant avec les Algérois, le passé revient naturellement, jusqu'au présent. Et en parlant avec Hamid le magnifique, qui nous permet de pouvoir travailler à Climat de France, j'entrevois une perception populaire de la géopolitique locale, à l'échelle d'un quartier, à l'échelle d'une ville, à l'échelle d'un pays voire d'une continent.
Vraiment, j'aime toujours poser le cliché sur l'horizon, voir le réel qui déborde le cadre, et quand en transparence ne subsistent que certains reliefs ou quelques lignes de fuite. À gros traits. Les français ont pris les choses en main en 1830. En 1962, ils ont foutu le camp. Ensuite, c'est l'état providence façon FLN, après ça part en vrille en 1988 quand le peuple demande un peu plus de considération économique et politique. Par la suite, la décennie noire a plongé le pays dans la terreur et la paranoïa. Aujourd'hui, 70% de la population a moins de 30 ans et peu de perspectives d'avenir dans un pays corseté politiquement, qui est par ailleurs immensément riche en matières premières: ressources pétrolières, gazières, et la plus grande réserve d'eau douce au monde. L'essence ne coûte presque rien, et de plus, l'Algérie n'a pas de dette!
J'ai mis un peu de temps à mettre tout ce qu'on me racontait bout à bout et après trois voyages sur une petite année, je commence à faire le point, entre les Kabyles, Français, les "Chnawas", le FLN, le GIA, les Egyptiens, la place des femmes et tout le reste... Quand on débarque de l'aéroport en roulant vers Alger, le chantier de la plus grande mosquée d'Afrique est toujours hérissé de grues aux idéogrammes bien visibles. Un projet pharaonique voulu par Bouteflika, un budget d'un milliard d'euros, et entre cinq mille et dix mille ouvriers chinois selon les sources. Certains grincheux disent que le pays ne manque pas de mosquées, et que l'argent aurait pu certain servir à construire des hôpitaux. De fait les "Chnawas", ici comme dans bien d'autres endroits sur le continent, relèvent les défis, et construisent à tout va, vivant reclus dans leurs baraquements, en circuit clos. En roulant dans la ville, en voyant les bâtiments construits durant la colonisation et quelques constructions "modernes", je comprends que les Français n'avaient pas imaginé une seconde qu'ils auraient un jour prochain à quitter le pays. Ils avaient construit une ville française, aux façades ouvragées, ornées de sculptures, plus ou moins bien conservées. La langue française d'ailleurs est bien là, autant que l'arabe. Sur les plaques des rues, sur les noms des échoppes, sur les affiches publicitaires. On voit aussi une police très présente, opérant des barrages filtrants de ci de là, avec leurs fameux détecteurs à antenne, dont tout porte à croire qu'il ne détectent rien, mais ont rempli certaines poches de part et d'autre de l'Atlantique. La circulation les jours de semaine est très dense, tout le monde achète sa voiture comptant, heureusement! Je vois un premier cinéma, fermé, ce qui semble en être un autre, fermé lui aussi. De l'avis général, Alger est pas une ville super marrante, voire assez austère en fait, à tel point que la municipalité a vainement sorti quelques luminaires de circonstance pour inviter les Algérois à sortir un peu le soir. Ça a pas spécialement marché. Les femmes rentrent à la nuit tombée et seuls restent dans la rue des groupes de jeunes gens, quelques mendiants et divers personnages que je n'identifie pas. Après il y a bien quelques restaurants, où on peut boire de l'alcool, et les cabarets un peu à la périphérie, mais d'après Hamid, c'est "mal fréquenté", j'entends prostituées et voyous.
On ne tire pas d'argent à la banque, on change des euros au "square", auprès des jeunes qui guettent le chaland, au vu et au su de tous. Ça tombe sous le sens, pourquoi donner 50% de plus à la banque? Pas facile au début de repérer comment ça fonctionne tout ça, qui fait quoi, pourquoi, comment, quand… J'entrevois un truc très mystérieux et même un peu tabou j'ai l'impression: la relation entre Arabes et Kabyles, sachant que j'ai croisé de nombreux Kabyles. Ce sont notamment eux qui tiennent les bars et les restaurants. Les Kabyles insistent bien sur le fait qu'ils ne sont pas arabes, et les Arabes me disent parfois que les Harkis (considérés comme étant pire que les Juifs, c'est dire!) sont des Kabyles. Oui oui, ça remonte tout doucement cette France des années 60. Plusieurs fois, des Algérois nous ont dit à quel point l'Algérie était parti en vrille depuis que les Français avaient quitté le pays. Difficile à entendre quand on sait ce qu'on sait sur la manière dont se sont comportés les Français, mais on ne peut pas non plus ignorer ce qu'on vécu les Algériens il y a vingt ans, ce dont ils subissent encore profondément les conséquences. Cette France proche et lointaine est bien présente, parce que beaucoup d'Algériens sont venus en France, ou ont au moins de la famille là-bas. Parce que les élites parlent parfaitement le français, tout en donnant le change publiquement. Parce que les documents hospitaliers sont écrits en français, alors même que le patient n'en parle pas un mot. Parce qu'on devine un certain passif avec les pays voisins, et que finalement, de nombreux échanges économiques et culturels se font toujours avec les anciens colonisateurs.
Du coup se retrouver à Climat de France, qui n'a pas été débaptisé, comme de nombreuses rues et boulevards d'Alger, ça a un petit goût d'Histoire, d'Histoire ancienne et d'Histoire récente. C'est précisément là, à la fin des années des 80, que le FIS s'est construit en tant que force politique, là que vivaient certains de ses hautes responsables, assassinés par la suite. Petit résumé façon Hamid. L'état providence instauré par le FLN, le parti unique de l'époque, est à bout de souffle dans les années 80, quand le peuple se rend compte que la providence est plus favorable pour certains que pour d'autres. Sentant le vent tourner, le pouvoir autorise les partis politiques et organise des élections. Manque de bol, le Front Islamique du Salut est en passe de remporter les élections, il faudrait partager, voire abandonner le pouvoir, et l'affirmation d'un Islam politique effraie l'occident. Résultat, l'armée sort de sa réserve, fait interdire le FIS, emprisonne et déporte ses membres et tous ceux qui la ramènent. Résultat, l'AIS se constitue en tant que bras armé du FIS, pour répondre à la violence de l'armée régulière. Par la suite, un nouveau groupe apparaît, plus extrême, plus violent, je vous passe les détails particulièrement cruels et mortifères que vous pouvez imaginer: le GIA se serait constitué autour d'extrémistes religieux (des vrais fanatiques pour le coup) et de criminels de droit commun libérés et manipulés par les services secrets. S'ensuit alors la fameuse décennie noire, dont le souvenir est encore particulièrement vivace. Par la suite, des amnisties secrètes et une amnésie volontaire et collective a permis de tourner la page, bien qu'aujourd'hui, une majorité considère que les vrais responsables n'ont pas été jugés, d'aucuns disent même qu'ils gèrent toujours le pays. Bref… À Climat de France, on a vécu tout cela, au rythme des arrestations arbitraires, du tintamarre des armes à feu. Aujourd'hui, la cité fonctionne, s'autorégule presque en vase clos, avec le marché, les petits commerces sous les coursives, la grand mosquée à l'entrée de la cité et ses troupeaux de mouton pour l'Aïd. Les enfants jouent au foot, ils essaient de faire des roues avec leurs vélos, en imitant les grands qui font des roues arrières sur leurs scooters, entre les passants et les voitures qui rentrent et sortent du porche toute la journée. Dieu existe, et il se débrouille pour qu'il y ait relativement peu d'accidents. Au milieu de toute cette agitation, les dealers continuent de travailler, se relaient de jour comme de nuit. L'activité fait vivre des familles, paie des soins, pousse les jeunes dans l'engrenage. Certains partent en "pèlerinage" (en zonzon) puis reviennent plus aguerris, perpétuent le cheminement si aucun coup dur ne survient (généralement c'est assez expéditif). À force de traîner là, j'ai mes points de repères, tel commerce, tel angle, telle personne, telle autre. Sous telle arcade, on y a même construit une sorte d'étable, pour les boucs de passage. Le sort de ces animaux fiers et cornus est de jouer le premier rôle dans des combats clandestins, qui font le beurre de certains parieurs. La vie s'écoule ici relativement paisiblement finalement, si ce n'était la promiscuité de la plupart des familles, rythmé par le marché quotidien le matin, l'appel à la prière cinq fois par jour, le vendredi jour de repos, et les bastons avec la cité de la carrière Jaubert, la grande rivale distante de quelques rues.
Plus loin c'est Bab El Oued, le vrai cœur d'Alger, la bouillonnante place des 3 horloges et toutes les rues alentours.
Au moment où Bouteflika se présente pour une quatrième mandature, on parle politique naturellement. Apparemment, même s'il a de fortes chances d'être élu à nouveau, on ne peut pas dire qu'il soit… Désiré. L'Algérien est un animal politique (il y a presque une analogie avec le Français frondeur et râleur toujours prêt à la ramener), et pendant la vague de changement dans la région, le fameux "printemps" arabe, on a beaucoup craint ou attendu que l'Algérie se réveille ou parte de nouveau en ***ouille, au choix. Mais l'Algérie n'est pas la Tunisie, pas la Libye, pas l'Égypte. Pas du tout. C'est ce qu'on m'a raconté. Quand la Tunisie a fait sa révolution, il semblerait que l'Algérie, qui a quand même payé très cher sa volonté de changement politique dans les années 90, a retenu son souffle, et que tout le monde a préféré en rester là, dans un statu quo imparfait, mais qui permettait de vivre sa vie dans un état socialiste, de survivre malgré tout. Quand la Libye s'st trouvée débarrassée de Khadafi, c'était déjà beaucoup plus lointain, sachant que les Libyens ne sont pas spécialement appréciés en Algérie. L'architecture totalement tribalisée du pays n'est pas celle de l'Algérie, et quand les Libyens débarquaient, ils se montraient condescendants et sûrs de leur puissance. Avec l'Égypte, c'est encore un autre cas de figure. On peut considérer qu'il y a un certain passif entre les deux pays, politiquement déjà, l'Égypte s'étant retrouvée dans le "camps" occidental vis-à-vis d'Israël, alors qu'Alger s'est toujours positionné du côté palestinien. De ce que je comprends, tout sépare les deux pays, si ce n'était l'appartenance à une "nation" et une religion commune. Un événement récent a mis en exergue cette vieille rivalité. Fin 2009, en phase de qualification de la Coupe d'Afrique des Nations, les deux équipes de football, se retrouvent au Soudan. Air Algérie affrète gratuitement des avions de supporters pour soutenir les Fennecs, mais l'arrivée sur place ressemble à un guet-apens, le bus des joueurs est caillassé, et des échauffourées ne manquent pas de se produire à Khartoum, attisant la tension entre les deux pays, rappel de l'ambassadeur algérien à la clef. Bref, quand Moubarak est tombé et que l'Égypte s'est retrouvée dans le chaos politique, les Algériens, fiers et nationalistes, ne se voyaient pas imiter leurs lointains cousins, se mettre à leur suite en somme… Après tout, ils avaient déjà rué dans les brancards avant eux, à la fin des années 80. Après, l'immobilisme est plus que pesant, bien qu'il semble rassurer les Européens, Français en tête. Le pays n'est pas vraiment sécurisé, malgré les nombreux barrages routiers mis en place par les autorités, et à intervalles réguliers, le spectre des incursions étrangères aux frontières réapparaît.
C'est étrange comme ces trois voyages m'ont rendu l'endroit familier, l'aéroport d'Alger, Climat de France, la rue Didouche et les alentours... Étrange aussi comme je me suis parfois fondu dans le décor, quand on s'adressait à moi en arabe au café. Mais le plus marquant pour moi, c'est d'imaginer que j'ai maintenant un frère de l'autre côté de la Méditerranée.
http://www.franceinter.fr/emission-rendez-vous-avec-x-fernand-pouillon-et-l-affaire-du-point-du-jour
Tues. 07/19/2016. Saint-Eugène, Algiers, Algeria.
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