Elle me dit que jâai atteint ma destination. Mais ce constat nâest-il pas dĂ©jĂ une version trop humaine de ce que jâentends ? Et dâabord, est-ce une personne rĂ©elle qui parle ainsi ? Ensuite, est-ce bien Ă moi quâelle sâadresse ? Une comparaison : quand je demande mon chemin Ă une dame et quâelle me rĂ©pond : « La premiĂšre Ă gauche ! », je sais pertinemment que jâai interrogĂ© une personne en chair et en os et que câest moi quâelle a eu la gentillesse dâinformer. Or en lâoccurrence, je suis assis au volant dâune voiture et la voix de femme que jâentends est celle dâun automate, dâun assistant de navigation, qui reçoit ses informations dâun GPS. Jâai choisi tel itinĂ©raire pour rentrer chez moi. Or quand je rentre chez moi, je nâai pas besoin quâon me dise que je suis arrivĂ© Ă destination. Je ne peux que cĂ©der Ă lâĂ©vidence. Câest bien la maison que je connais, la boĂźte aux lettres avec le numĂ©ro, le garage que je trouverais les yeux fermĂ©s.
Continue Reading
En fait, comme dâautres dispositifs logiciels â distributeurs automatiques dâargent, de tickets de mĂ©tro, de billets de chemin de fer, de cartes de tĂ©lĂ©phones portables, dâaliments et de boissons, autres⊠â lâassistant de navigation nâest quâun de ces programmes de communication automatique, qui rythment dĂ©sormais la vie moderne. Mais câest une communication en sens unique. Vous souhaitez vous rendre Ă tel endroit ? On vous propose trois itinĂ©raires. Vous choisissez le troisiĂšme ? Votre itinĂ©raire est en cours de calcul. Vous nâavez plus quâĂ Ă©couter cette voix (et Ă suivre Ă©ventuellement le trajet sur lâĂ©cran) pour atteindre sans peine la destination que vous vous ĂȘtes fixĂ©e. Mais comme le dispositif fait aussi appel Ă une voix humaine prĂ©enregistrĂ©e (ce qui nâest pas le cas du distributeur automatique), vous entrez insensiblement dans un Ă©change qui vous rappelle la conversation humaine. Laquelle est gĂ©nĂ©ralement (et normalement) bidirectionnelle.
Câest ce qui rend si touchant le jeu de Jean-Pierre Bacri dans La vie privĂ©e de Monsieur Sim (2015), film de Michel Leclerc, dont une sĂ©quence est basĂ©e sur lâexploitation fantasmĂ©e dâun assistant de navigation devenu soudain bidirectionnel. Ayant perdu son chemin dans le Vercors enneigĂ©, Sim se met Ă confier ses Ă©tats dâĂąme Ă son GPS, qui finit par lui rĂ©pondre sur le mĂȘme ton. Ce qui plaĂźt dans cette sĂ©quence, câest le besoin de cet homme tourmentĂ© de parler Ă quelquâun, mĂȘme si ce nâest quâun automate programmĂ© pour baliser et suivre un itinĂ©raire. Ătant donnĂ© notre expĂ©rience de conducteur, nous savons bien quâune telle conversation ne risque pas de se produire, pour la bonne raison que le GPS nâest pas « programmĂ© pour ». Il est conçu pour vous guider efficacement sur le chemin que vous avez vous-mĂȘme choisi. Mais jamais il ne rĂ©pondra Ă vos questions, vos commentaires, vos signes de bonne ou de mauvaise humeur. Jamais non plus la voix neutre ne deviendra enjouĂ©e, parce que vous avez suivi fidĂšlement ses instructions. Encore moins peut-on sâattendre Ă ce quâelle vous fĂ©licite pour votre « bonne conduite ». Ou quâelle vous boude, parce que vous avez nĂ©gligĂ© certaines de ses recommandations.
MâĂ©tant jadis intĂ©ressĂ© Ă un programme de « conversation naturelle », je me souviens quâun des problĂšmes de la simulation de celle-ci Ă©tait dâĂ©viter des Ă©vidences, vu la connaissance quâon est censĂ© avoir de lâunivers et celle que les interlocuteurs ont lâun de lâautre. Jâavais constatĂ©, par exemple, que dans un logiciel de distributeur automatique de billets, on avait prĂ©vu notamment deux instructions, qui relevaient dâune pente pragmatique diffĂ©rente. Pour lâinstruction « Prenez les billets ! », on pouvait se demander sâil Ă©tait nĂ©cessaire dâinciter la personne, qui venait spĂ©cialement dans ce but, Ă se saisir du rĂ©sultat mĂȘme de sa dĂ©marche. Pour la deuxiĂšme instruction « Reprenez votre carte ! », lâordre Ă©tait plus utile, Ă©tant donnĂ© que, selon les statistiques, lâoubli dâune carte dans un distributeur nâest pas rare. Conclusion : prendre les billets, quand on vient justement pour en retirer, relĂšve de lâĂ©vidence ; reprendre sa carte est moins Ă©vident, si bien quâune instruction explicite peut sâavĂ©rer utile.
Revenons au GPS. Pourquoi rentrant chez moi la voix me dit-elle que je suis arrivĂ© Ă destination, alors que pour moi câest Ă©vident ? Pour la simple raison quâelle ne me connaĂźt pas. Ce nâest pas Ă moi personnellement quâelle parle. Câest au conducteur quel quâil soit. Elle nâa dâailleurs aucune idĂ©e de ce que je sais ou ignore. Elle ne connaĂźt que des destinations et des chemins qui y conduisent. Aussi me conduira-t-elle sans peine Ă Trifouillis-les-Oies ou Ă Houtsiplou. Et chaque fois quâon aura touchĂ© au but â Ă lâaller comme au retour â elle nâen dĂ©mordra pas : elle dira que jâai atteint la destination. Parole dâautomate !