Daniel Cohen « Le capitalisme numérique fabrique des crétins gérés scientifiquement.»
Avec "Homo numericus, la civilisation qui vient", l'économiste français poursuit sa critique féroce de notre société postindustrielle. Il tire la sonnette d'alarme sur les dérives de la « civilisation » numérique à venir.
Encore un ouvrage sur la révolution numérique?
On en disserte Ă flux continu. Soyons honnĂȘte: le sujet nâest pas sexy. Non pas inintĂ©ressant en soi, mais peu enthousiasmant. On ne peut dĂ©sormais feuilleter un livre sans une impression de dĂ©jĂ -dit. Les auteurs qui sây risquent encore empruntent les mĂȘmes voies: hĂ©gĂ©monie tyrannique des Gafam, manipulation des algorithmes, etc. Ces sentiers battus, Daniel Cohen ne les a jamais empruntĂ©s. Mieux, de livre en livre, il sâĂ©vertue Ă les contourner. Dans son dernier livre, renversant dâĂ©rudition, il rĂ©ussit lâimprobable prouesse dâinsuffler une nouvelle jeunesse aux enjeux majeurs de la question numĂ©rique en lâinvestissant dâune dimension humaine et anthropologique: lâĂ©conomiste y pose le diagnostic de lâavĂšnement dâune nouvelle condition de lâindividu contemporain, Homo numericus , tiraillĂ© par dâinsolubles contradictions, narcissique, antisystĂšme mais meilleur alliĂ© du «business as usual», vulnĂ©rable face aux plus ordinaires vicissitudes de la vie. On aurait cependant tort de penser que le cofondateur de lâEcole dâĂ©conomie de Paris, avec Thomas Piketty, joue les Cassandre. A rebours dâun fatalisme ambiant, Daniel Cohen ne dĂ©sespĂšre pas. Une «remontada» humaniste est Ă portĂ©e de nos efforts.
  Le piÚge que tend la société numérique est de proposer son propre modÚle en réponse.
On compte plusieurs ouvrages sur la rĂ©volution numĂ©rique. Quâest-ce qui a amenĂ© lâĂ©conomiste que vous ĂȘtes Ă aborder ce sujet?
La rĂ©volution numĂ©rique est une nouvelle rĂ©volution industrielle, dâune force Ă©gale voire supĂ©rieure Ă celle quâavait produits en leur temps lâĂ©lectricitĂ© et le charbon. On peut dire que la rĂ©volution algorithmique est le moyen dâindustrialiser la sociĂ©tĂ© de services, laquelle occupe aujourdâhui 80% des personnes. La rĂ©volution numĂ©rique a Ă©tĂ© Ă©galement lâinstrument par lequel la rĂ©volution financiĂšre des annĂ©es 1980 est parvenue Ă dĂ©manteler les grands ensembles industriels du passĂ©. Internet a permis dâinstaller une compĂ©tition gĂ©nĂ©rale des diffĂ©rents groupes sociaux, en lieu et place des relations conflictuelles mais intĂ©gratrices qui pouvaient exister dans la sociĂ©tĂ© industrielle dâhier. Câest par ce biais que la rĂ©volution numĂ©rique a contribuĂ© Ă faire exploser les inĂ©galitĂ©s sociales, appauvrissant les segments les plus vulnĂ©rables de la population.
Au cĆur de cette rĂ©volution numĂ©rique, on retrouve «homo numericus». Comment le dĂ©finiriez-vous?
Lâhomo numericus est lâhĂ©ritier de deux rĂ©volutions profondĂ©ment contradictoires: celle des annĂ©es 1960 et celle des annĂ©es 1980. La contre-culture des sixties, habitĂ©e par le refus de la verticalitĂ© du monde ancien, a directement nourri lâimaginaire des pionniers de la rĂ©volution numĂ©rique dans les annĂ©es 1970. Ils ont voulu crĂ©er un monde sans hiĂ©rarchie, horizontal. Mais la rĂ©volution culturelle a Ă©tĂ© terrassĂ©e par la rĂ©volution conservatrice des annĂ©es 1980. Celle-ci a installĂ© un rĂ©gime de compĂ©tition gĂ©nĂ©rale, rĂ©duisant la sociĂ©tĂ© Ă un agrĂ©gat dâindividus isolĂ©s. Lâhomo numericus est le bĂątard de ces deux filiations. Il est antisystĂšme et libĂ©ral. Il proteste contre les injustices mais, en mĂȘme temps, il participe Ă la dĂ©sinstitutionnalisation du monde engagĂ©e par la rĂ©volution libĂ©rale, laquelle visait explicitement Ă affaiblir les syndicats et autres corps intermĂ©diaires qui faisaient obstacle au libre jeu du marchĂ©âŠ
La Chine utilise dĂ©jĂ lâintelligence artificielle pour mettre ses citoyens sous surveillance. Les pays dĂ©mocratiques qui se croient Ă lâabri dâune telle dictature algorithmique ne le sont pas, prĂ©vient Daniel Cohen.
La Chine utilise dĂ©jĂ lâintelligence artificielle pour mettre ses citoyens sous surveillance. Les pays dĂ©mocratiques qui se croient Ă lâabri dâune telle dictature algorithmique ne le sont pas, prĂ©vient Daniel Cohen.
La révolution numérique est-elle aussi une question anthropologique, du sensible, des affects?
Le cĆur de lâambition numĂ©rique est de rĂ©duire au strict minimum lâinteraction des humains entre eux. On lâa vu avec la pandĂ©mie du Covid-19: son but est de permettre de ne plus se rencontrer autrement quâen ligne. Lâabondance promise crĂ©e en rĂ©alitĂ© un appauvrissement relationnel. Câest en ce sens une rĂ©volution dâordre anthropologique. Elle est aussi une rĂ©volution intellectuelle. Le dĂ©veloppement dâInternet, au dĂ©but des annĂ©es 1970, avait créé une formidable attente: celle de produire de lâintelligence collective en permettant de communiquer trĂšs facilement dâun bout du monde Ă lâautre. Mais cette attente fut déçue, elle aussi. PlutĂŽt que de crĂ©er de lâintelligence collective, Internet se rĂ©vĂšle une Ă©norme machine Ă confirmer les a priori, aussi absurdes soient-ils.
Dans le sous-titre de votre ouvrage, vous drapez le mot civilisation de guillemets. SuggĂ©rez-vous ainsi quâil y a un risque de dĂ©shumanisation dans cette «civilisation» numĂ©rique?
Je pense quâelle aggrave surtout la solitude sociale, mĂȘme quand elle prĂ©tend la rĂ©duire. Par ailleurs, le numĂ©rique vise Ă rationaliser les activitĂ©s de service en rĂ©duisant les interactions humaines. La tĂ©lĂ©mĂ©decine ou les cours Ă distance offrent un gain de temps: on nâa plus Ă se dĂ©placer ni Ă attendre. Mais ce faisant, on perd aussi lâhabitude de se voir, de se parler, de se rencontrer. La rĂ©volution numĂ©rique accroĂźt un mal qui gangrĂšne notre sociĂ©tĂ© et quâelle prĂ©tend guĂ©rir: lâanomie sociale, oĂč chacun se retrouve seul et incapable de comprendre les autres.
«Avec lâintelligence artificielle, la machine devient humaine», Ă©crivez-vous. Quâentendez-vous par lĂ ?
Lâintelligence artificielle est la force rĂ©volutionnaire qui sâannonce. Câest elle qui rendra possible la mise sous surveillance des huit milliards dâhumains qui peuplent la planĂšte. Il suffit de fermer les yeux pour voir le monde dĂ©jĂ Ă nos portes: oĂč la reconnaissance faciale dispensera de faire la queue dans un magasin ou dans un aĂ©roport, oĂč les entretiens dâembauche seront gĂ©rĂ©s par des algorithmes qui viendront vous solliciter en ayant analysĂ© les CV et les vidĂ©os que vous aurez mis en ligne, oĂč des banques sans guichets vous proposeront des crĂ©dits reflĂ©tant un score financier mis Ă jour continuellementâŠ.
Cette surveillance de masse semble déjà avancée dans des pays comme la Chine. Craignez-vous son importation en Europe occidentale?
En Chine, un «score citoyen» note dĂ©jĂ les personnes, quâil sâagisse de leurs accidents de voiture, de leur absentĂ©isme au travail, leur consommation dâalcool, leurs retards de paiements et «naturellement» des propos tenus dans leurs blogs. Les pays dĂ©mocratiques qui se croient Ă lâabri dâune telle dictature algorithmique ne le sont pas. GrĂące aux logiciels de reconnaissance faciale, on saura bientĂŽt tout de vos dĂ©placements. Il ne sera bientĂŽt plus nĂ©cessaire de valider un titre de transport, une puce multifonction implantĂ©e dans votre corps sâen chargera. MalgrĂ© toutes les prĂ©cautions qui commencent Ă ĂȘtre prises sur lâutilisation des donnĂ©es, il sera trĂšs difficile dâempĂȘcher un opĂ©rateur de vous proposer des crĂ©dits bancaires avantageux ou une offre dâemploi Ă proportion des informations qui auront Ă©tĂ© recueillies Ă votre sujet.
Dâun point de vue Ă©conomique, y a-t-il un risque que les robots remplacent les humains?
Le problĂšme est surtout de savoir ce que signifiera dâĂȘtre humain quand les relations interpersonnelles seront gĂ©rĂ©es sur le modĂšle proposĂ© par les chatbots et autre ChatGPT. Peut-on constamment gagner de la productivitĂ© quand on sâoccupe des personnes? Le rĂ©cent scandale Orpea (NDLR: le leader europĂ©en des maisons de retraite a Ă©tĂ© mis en cause pour maltraitances dans lâenquĂȘte du journaliste Victor Castanet, publiĂ©e dans Les Fossoyeurs) fournit un exemple parfait des risques qui se profilent. Je reviens Ă lâidĂ©e des institutions. Il faut certes quâelles utilisent les instruments numĂ©riques disponibles, mais Ă condition dâen garder le contrĂŽle. Il revient aux hĂŽpitaux, aux mĂ©decins, Ă leur Ă©thique professionnelle, de veiller, par exemple, au bon Ă©quilibre entre le suivi numĂ©rique des malades et le soin Ă leur apporter en direct.
En quoi cette civilisation numérique affecte le fonctionnement de la démocratie et radicalise la vie politique?
Le dĂ©bat politique est non seulement devenu plus polarisĂ© mais aussi beaucoup plus Ă©clatĂ©. JusquâĂ prĂ©sent, la vie politique Ă©tait structurĂ©e par lâaffrontement entre une droite et une gauche, qui Ă©taient elles-mĂȘmes des agrĂ©gats de forces sociales hĂ©tĂ©rogĂšnes. La gauche fĂ©dĂ©rait lâinstituteur et lâouvrier autour de valeurs dâĂ©mancipation et de redistribution. La droite alliait la bourgeoisie et la paysannerie autour de la propriĂ©tĂ© et de la tradition. Or, nous constatons aujourdâhui une crise des partis qui jouaient ce rĂŽle dâagrĂ©gateur dâopinions et dâintĂ©rĂȘts. Lâentre-soi numĂ©rique rend trĂšs difficile de forger des compromis politiques. Lors de la prĂ©sidentielle française du printemps 2022, les quatre candidats arrivĂ©s en tĂȘte au premier tour Ă©taient lâexpression de partis créés par eux-mĂȘmes, sauf Marine Le Pen qui hĂ©ritait du parti fondĂ© par son pĂšre.
  Le numĂ©rique accroĂźt un mal quâelle prĂ©tend guĂ©rir: lâanomie sociale.
Quels sont les mĂ©canismes Ă lâĆuvre sur les rĂ©seaux sociaux qui nourrissent une «culture de la haine»?
Les rĂ©seaux sociaux ont parfaitement compris que les contenus haineux et provocateurs Ă©taient les plus vendeurs, exactement comme lâindustrie du tabac avait compris quâil Ă©tait cancĂ©rigĂšne. La lanceuse dâalerte Frances Haugen, qui a travaillĂ© pour Facebook, a montrĂ© que la firme nâignorait rien de ses effets pervers et sâen servait sciemment. Le monde qui sâinstalle est trĂšs particulier. Pour optimiser vos requĂȘtes, les algorithmes vous guident vers des sites qui pensent comme vous. Si vous croyez que les Ă©vĂ©nements du 11 Septembre sont une machination de la CIA, vous trouverez des milliers, voire des millions, de gens qui le pensent aussi.
Mais les réseaux sociaux peuvent avoir également des effets vertueux: on pense à des mouvements comme MeToo ou pour le climat, qui sont nés grùce aux réseaux sociaux.
Bien sĂ»r, les rĂ©seaux sociaux sont une force disruptive et parfois pour le meilleur. Les mouvements dĂ©mocratiques peuvent â et doivent â sâen emparer. Nous lâavons constatĂ© avec lâĂ©closion des Printemps arabes, en 2010, ou plus prĂšs de nous avec le mouvement MeToo. VoilĂ pourquoi il faut ĂȘtre prudent dans le jugement que lâon porte sur la sociĂ©tĂ© numĂ©rique. Il faut mieux la comprendre si lâon veut Ă©chapper Ă ses travers. Les rĂ©seaux sociaux font vivre lâhĂ©ritage contestataire de Mai 68, mais comme une compensation Ă un rĂȘve déçu. La protestation contre les injustices du monde est nĂ©cessaire, mais elle nâest pas suffisante. Les rĂ©seaux sociaux peuvent provoquer une prise de conscience des combats Ă mener, mais celle-ci doit se convertir en passage Ă lâaction dans la sociĂ©tĂ©. Or, les dĂ©bats sur Internet tournent souvent Ă vide Ă cause de la dissolution des institutions qui permettraient de reconstruire le monde rĂ©el. MalgrĂ© ce que pensent les libĂ©raux, on ne fait pas sociĂ©tĂ© en agrĂ©geant des individus qui communiquent grĂące Ă une plateforme. Le pĂ©ril global du rĂ©chauffement climatique peut Ă©galement donner aux rĂ©seaux sociaux une efficacitĂ© politique. Il y a urgence et la prochaine dĂ©cennie sera dĂ©cisive.
Vous citez plusieurs études exposant le cas de personnes qui se sont mieux portées quand elles ont désactivé les réseaux sociaux.
Une expĂ©rimentation a en effet montrĂ© que la dĂ©connexion de Facebook pendant un mois avait fait beaucoup de bien aux personnes qui y ont participĂ©. Lorsquâelles ont Ă©tĂ© autorisĂ©es Ă revenir en ligne, leur consommation numĂ©rique a beaucoup baissĂ©: elles Ă©taient comme guĂ©ries de leurs comportements addictifs. Le grand psychologue Daniel Kahneman expliquait que les humains fonctionnent Ă deux niveaux. Le premier systĂšme est impulsif, approximatif, simplificateur: il permet dâaller vite. Câest exactement celui oĂč nous enferment les rĂ©seaux sociaux. Le second systĂšme est celui de la rĂ©flexion, celui quâon sollicite quand on sâempare dâun crayon et quâon fait des additions. Câest celui que lâintelligence artificielle prendra en charge, nous dĂ©lestant de la charge mentale correspondante, mais au risque de nous priver de distance critique sur nos vies.
La civilisation numĂ©rique influence aussi directement lâorganisation du monde du travail. On pense, par exemple, Ă lâaccĂ©lĂ©ration du recours au tĂ©lĂ©travail depuis la crise du Covid-19. De quel Ćil regardez-vous cette transformation?
La rĂ©volution numĂ©rique permet de faire des «économies de coĂ»ts» dans ces activitĂ©s. On lâa vu Ă lâĆuvre avec la pandĂ©mie qui sâest rĂ©vĂ©lĂ©e un formidable accĂ©lĂ©rateur de cette rĂ©volution. GrĂące aux Zoom et autres Teams, nous avons tous appris Ă rĂ©duire les interactions physiques quâest censĂ©e exiger la sociĂ©tĂ© de services. Les salles de cinĂ©ma ont Ă©tĂ© dĂ©sertĂ©es au profit des plateformes de tĂ©lĂ©chargement qui Ă©vitent de se dĂ©placer⊠Tout cela affaiblit lâappartenance des individus Ă des collectifs. Il faut que les organismes vivants formant la sociĂ©tĂ©, les collectivitĂ©s locales, les ingĂ©nieurs, les entreprises, les syndicats, les universitĂ©s, les jardiniers inventent de nouvelles maniĂšres de vivre et produire. Le piĂšge que tend la sociĂ©tĂ© numĂ©rique est de proposer son propre modĂšle en rĂ©ponse.
Vous vous appuyez sur le fonctionnement de Tinder pour suggĂ©rer une mĂ©taphore de notre mode dâexistence dans la sociĂ©tĂ© contemporaine.
Jâai Ă©tĂ© fascinĂ© par lâessai dâEva Illouz, La Fin de lâamour (Seuil, 2020). Lâalgorithme de Tinder, tel quâelle lâanalyse, fait «gagner du temps» dans la relation amoureuse, rĂ©duisant lâamour au «just fuck»⊠La personne que vous rencontrez fait partie dâune sĂ©rie, comme dans le travail Ă la chaĂźne. Plus besoin de sâencombrer de son bagage affectif. En distinguant radicalement le rapport sexuel du sentiment amoureux, Tinder fait perdre la capacitĂ© de reconnaĂźtre lâautre dans son intĂ©gralitĂ©, comme une personne Ă part entiĂšre. Et nây trouvant plus la plĂ©nitude amoureuse, nous multiplions les expĂ©riences. Une addiction Ă lâalgorithme lui-mĂȘme se dĂ©veloppe. Tinder est Ă©videmment un exemple extrĂȘme. Dâautres sites de rencontre permettent de graduer les attentes et de rencontrer lâĂąme sĆur. Mais lâindustrialisation de la vie amoureuse quâil propose est parfaitement emblĂ©matique de ce que vise la sociĂ©tĂ© algorithmique: rĂ©duire les interactions humaines au strict nĂ©cessaireâŠ
Certains Ă©conomistes et observateurs estiment que dans la civilisation numĂ©rique, la ressource rare et convoitĂ©e devient dĂ©sormais lâattention des usagers â on parle dâĂ©conomie ou de capitalisme de lâattention. Souscrivez-vous Ă cette thĂšse?
Les Gafa ont inventĂ© la mise sous surveillance des individus par des sociĂ©tĂ©s privĂ©es. Câest ce que Shoshana Zuboff appelle le «capitalisme de surveillance». La dynamique abrutissante que le capitalisme numĂ©rique met en Ćuvre est inquiĂ©tante. Dâun cĂŽtĂ©, il vise Ă optimiser au maximum les interactions sociales. De lâautre, il fabrique ce que Desmurget appelle un «crĂ©tin digital», absorbĂ© par la consultation compulsive de ses e-mails, incapable de rester concentrĂ© sur la lecture dâun texte, scrollant perpĂ©tuellement son portable. Le sociologue Daniel Bell expliquait que le capitalisme industriel Ă©tait traversĂ© par une contradiction culturelle majeure: dâun cĂŽtĂ©, il installe une discipline de fer dans lâordre de la production, de lâautre, il incite Ă la dĂ©bauche dans lâordre de la consommation. Câest cette logique poussĂ©e Ă lâextrĂȘme qui se dessine dans le capitalisme numĂ©rique: un crĂ©tin gĂ©rĂ© scientifiquement. Il faut la casser. Il faut que les corps sociaux, les mĂ©decins, les enseignants, les syndicats, les collectivitĂ©s locales reprennent la main.
Propos recueillis par Nidal Taibi
1953 Naissance, Ă Tunis, le 16 juin.
1976 Agrégé de mathématiques.
1986 Docteur dâEtat en sciences Ă©conomiques.
1997 Membre du Conseil dâanalyse Ă©conomique (CAE) auprĂšs du Premier ministre français.
2006 Professeur et membre fondateur de Paris School of Economics.
Ăre numĂ©rique : que sommes-nous devenus ?