Antonello de Messine, Saint-JĂ©rĂŽme dans son cabinet de travail - 1474-1475 // Georges Perec - EspĂšces dâespaces - 1974
Le cabinet de travail est un meuble de bois posé sur le carrelage d'une cathédrale. Il repose sur une estrade à laquelle on accÚde par trois marches et comprend principalement six casiers chargés de livres et de divers objets (surtout des boßtes et un vase), et un plan de travail dont la partie plane supporte deux livres, un encrier et une plume, et la partie inclinée le livre que le saint est en train de lire. Tous ses éléments sont fixes, c'est-à -dire constituent le meuble proprement dit, mais il y a aussi sur l'estrade un siÚge, celui sur lequel le saint est assis, et un coffre.
Le saint s'est dĂ©chaussĂ© pour monter sur l'estrade. Il a posĂ© son chapeau de cardinal sur le coffre. Il est vĂȘtu d'une robe rouge (de cardinal) et porte sur la tĂȘte une sorte de calotte Ă©galement rouge. Il se tient trĂšs droit sur son siĂšge, et trĂšs loin du livre qu'il lit. Ses doigts sont glissĂ©s Ă l'intĂ©rieur des feuillets ou bien comme s'il ne faisait que feuilleter le livre, ou bien plutĂŽt comme s'il avait besoin de se reporter souvent Ă des portions antĂ©rieures de sa lecture. Au sommet d'une des Ă©tagĂšres, faisant face au saint et trĂšs au-dessus de lui, se dresse un minuscule Christ en croix.
Sur un cĂŽtĂ© des Ă©tagĂšres sont fixĂ©es deux patĂšres austĂšres dont l'une porte un linge qui est peut-ĂȘtre un amict ou une Ă©tole, mais plus vraisemblablement une serviette.
Sur une avancĂ©e de l'estrade, se trouvent deux plantes en pots dont l'une est peut-ĂȘtre un oranger nain, et un petit chat tigrĂ© dont la position laisse Ă penser qu'il est en Ă©tat de sommeil lĂ©ger. Au-dessus de l'oranger, sur le panneau du plan de travail, est fixĂ©e une Ă©tiquette qui, comme presque toujours chez Antonello de Messine, donne le nom du peintre et la date d'exĂ©cution du tableau.
De chaque cĂŽtĂ© et au-dessus du cabinet de travail, on peut se faire une idĂ©e du reste de la cathĂ©drale. Elle est vide, Ă l'exception d'un lion qui, sur la droite, une patte en l'air, semble hĂ©siter Ă venir dĂ©ranger le saint dans son travail. Sept oiseaux apparaissent dans l'encadrement des hautes et Ă©troites fenĂȘtres du haut. Par les fenĂȘtres du bas, on peut voir un paysage doucement accidentĂ©, un cyprĂšs, des oliviers, un chĂąteau, une riviĂšre avec deux personnages qui canotent et trois pĂȘcheurs.
L'ensemble est vu d'une vaste ouverture en ogive sur l'appui de laquelle un paon et un tout jeune oiseau de proie posent complaisamment à cÎté d'une magnifique bassine de cuivre.
L'espace tout entier s'organise autour de ce meuble (et le meuble tout entier s'organise autour du livre) : l'architecture glaciale de l'église (la nudité de ses carrelages, l'hostilité de ses piliers) s'annule : ses perspectives et ses verticales cessent de délimiter le seul lieu d'une foi ineffable; elles ne sont plus là que pour donner au meuble son échelle, lui permettre de s'inscrire : au centre de l'inhabitable, le meuble définit un espace domestiqué que les chats, les livres et les hommes habitent avec sérénité.