Fritz Lang, M Le Maudit, 1931

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Fritz Lang, M Le Maudit, 1931

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Alfred Hitchcock, Les 39 marches, 1935
Sur le lit, nous étendons une carte de la région. Nous nous agenouillons, les coudes sur le lit, et il m'apprend le langage de la carte. Le chemin de fer qui emprunte le pont qui enjambe l'île est indiqué par une drôle de ligne noire entrecoupée de traits, drôle parce qu'elle a l'air d'un mille-pattes sans fin, d'un dix-millions-de-pattes maigre, d'un dix-millions de pattes qui n'a pas mangé depuis deux mille années. Voilà. Le chemin de fer qui passe par-dessus l'abbaye se ramifie en trois voies en pénétrant dans la ville. C'est celle de ces voies qui longe l'eau qui nous intéresse. Avec la pointe de son crayon, Christian suit la mince ligne à pattes qui l'indique. L'eau est bleue. La terre est jaune. À l'endroit du port, la terre se dentelle de petits rectangles : ce sont les quais. Dramatiquement, d'une grosse croix, Christian marque celui de ces quais qui s'appelle Victoria. - C'est ici que nous nous arrêterons de marcher.
Réjean Ducharme, L’avalée des avalés, 1966
Sur les plans, les villes s'offrent, différentes. Les unes sont des cellules serrées autour d'édifices municipaux, puis s'élargissent, tirées droit vers les jardins, les hôpitaux et la gare, dans une crevasse qui fait éclater tout un quartier et que termine le paraphe des voies ferrées. D'autres sont fendues par un fleuve, par des jetées qui prennent et calment la mer entre leurs bras. D'autres enfin composent des grilles où les stades, les arènes et les cimetières ont peine à allonger leur ovale, à tracer leurs croix dans l'orbe des anneaux saturniens, boulevards extérieurs.
Paul Morand, Le circuit Circum-Etna, 1925
Upside-down map
Uruguay / 1943
Cette malicieuse carte de l’artiste Joaquín Torres-García (1874-1949) invite à réfléchir à l’impensé qui est à l’œuvre dans toute représentation cartographique : le cartographe, inconsciemment, place en effet toujours la société à laquelle il appartient au centre de sa figure. Cette “règle d’ethnocentricité”, selon le terme de Brian Hartley, est ici détournée par l’artiste uruguayen qui semble d’abord y sacrifier en plaçant au centre de sa carte Montevideo, dont il mentionne même les coordonnées - mais qu’il subvertit, au sens propre, en renversant le continent sud-américain, plaçant ainsi, en haut de son schéma, un ironique S capital.
Cette carte renverse aussi nos habitudes en nous montrant seulement cet espace sud-américain, que l’on voit le plus souvent rattaché au bloc nord-américain, et que l’on place, en Européen, instinctivement dans le quart inférieur gauche de notre représentation du monde... Dès lors, Torres-García nous rend sensible à la forme de son continent, à son individualité, à sa position en réalité tout aussi “centrale” que celle de l’Europe ou des Etats-Unis... C’est ainsi au nom d’un continent entier que parle Torres-García, dont la carte se présente avant tout comme une sorte de manifeste en faveur d’une “Ecole du Sud”. Sa conception repose, là encore, sur le renversement des hiérarchies admises. “Votre Nord est notre Sud” semble proclamer la carte de Torres-García, inversant les rapports de force à l’œuvre dans le champ artistique : il s’agit de proclamer son indépendance vis-à-vis des grands centres artistiques mondiaux, et de faire du continent la scène d’une nouvelle avant-garde, un lieu d’expérimentation qui pourrait rivaliser avec l’Occident.
Pour ce faire, il propose aux artistes sud-américain de puiser aux sources de l’art précolombien : de mettre en avant le patrimoine vernaculaire, pour mieux servir de contrepoids à l’encombrant héritage de l’histoire de l’art européen - et pouvoir s’en libérer. Le soleil qui occupe tout le quart supérieur gauche de la carte peut ainsi se lire comme un symbole d’inspiration précolombienne. L’attitude de Torres-García n’est toutefois pas totalement dépourvue d’ambigüité : de retour à Montevideo seulement en 1934, à 60 ans, après une parenthèse de plus de 40 années en Europe et aux Etats-Unis, il aura en fait mené l’essentiel de sa carrière dans les grandes villes occidentales : collaborateur de Gaudí à Barcelone, ami de Picasso, Van Doesburg et Mondrian à Paris. Quant à l’”Atelier Torres-García” qu’il fonde de retour dans son pays natal, c’est bien sur le modèle du Bauhaus qu’il l’envisage...

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Figure dans la France dans À tous nobles
France / 1461
Ce manuscrit du XVe siècle, conservé à la Bibliothèque nationale de France, est une chronique chronologique des rois de France - le trait vert épais qui parcourt la page en son milieu est en fait la tige du rameau de l’arbre généalogique. On y trouve la première carte représentant la France indépendamment du reste de l’Europe. Cette “figure de la France” est bien différente de l’hexagone que l’on connaît aujourd’hui : elle s’apparente certes davantage à un carré, mais surtout à une île, délimitée par la “mer d’Angleterre” (c’est-à-dire la Manche), la Meuse, la Gironde et l’axe formé par la Saône et le Rhône. Enserrée dans ces murailles naturelles, elle semble imprenable, alors que les Anglais, en cette fin de XVe siècle, viennent d’être “boutés hors de France”.
On retrouve ici une conception de l’espace “français” - ou plutôt qui commence à se considérer comme tel - dont les racines remontent en fait au traité de Verdun qui, en 843, divise l’empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils. Dès lors cet espace est envisagé comme le “royaume des quatre fleuves” - qui ne sont pas exactement les mêmes qu’ici : outre la Meuse, la Saône et le Rhône, on compte l’Escaut, incluant ainsi la Flandre d’un espace français qui, en revanche, néglige la Lorraine, l’Alsace, la Franche-Comté et une grande partie de la Provence. Ici sont également figurées, au centre de l’image, découlant du haut jusqu’en bas de la figure, la Seine et la Loire Le fleuve est donc un élément central de l’appréhension de l’espace médiéval, c’est un seuil familier, un repère sûr et stable.
L'autre figure de ce rapport à l’espace est incontestablement la ville. L’espace figuré ici est ainsi ponctué de villes - Paris occupant une position centrale - dont les murailles sont la représentation métonymique. Cette figuration est d’autant plus schématique que certains symboles représentent des régions plutôt que des villes : ainsi la Guyenne (actuelle Aquitaine), qui était encore anglaise quelques années plus tôt, jusqu’à la fin de la guerre de Cent Ans en 1453, et le Valois, berceau de la dynastie régnante à la gloire de laquelle a été rédigée cette histoire généalogique.
Il n'y a pas de cartographe qui n'image le monde avant de le représenter et qui ne le représente pour en donner une image dont il sait bien qu'elle entretient avec le réel des rapports de convention qui n'ont pas grand-chose à voir avec la mimésis. Il n'existe pas de vérité cartographique, mais il y a de multiples manières de rendre compte du monde à travers les cartes. Les images qu'elles nous en donnent ne sont pas seulement celles que chacun de nous se forme dans son esprit, mais ce sont des images socialement construites et parfois extrêmement prégnantes au point de s'imposer précisément comme une vérité.
Gilles A. Tiberghien, Finis Terrae. Imaginaires et imaginations cartographiques, Bayard, 2020, p. 10
Ce qui se passe dans les jointures. “Les grandes batailles, disait le général de M …, se livrent presque toujours aux points d’intersection des cartes de l’état-major ”.
Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, 1975
[Où la cartographie, comme le cinéma, est un art du montage ; où la carte, comme le film, ne tient que par le hors-champ.]
Map Projections - The Doughnut
Etats-Unis / 1980
Cette lithographie d’Ágnes Dénes (née en 1938) appartient à la série des Map Projections, dans laquelle cette artiste américaine (d’origine hongroise) redessine la planète en la projetant sur des formes étonnantes : un œuf, une toupie, une pyramide, un cube, une coquille d’escargot - ici un donut. A la lisière entre l’art conceptuel et le Land Art, son travail articule réflexion philosophique, interventions in situ et dessins schématiques, témoignant d’un intérêt partagé entre les sciences, les sciences humaines et l’histoire de l’art.
L’exactitude géographique, la précision du trait, le recours à des formes géométriques rigoureusement construites et le dépouillement du dessin rapprochent ces lithographies de l’objectivité des modèles scientifiques de projections. Ce problème de la représentation du globe sur une surface plane n’a cessé de hanter l’histoire de la cartographie, depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Toute projection entraîne nécessairement des déformations, des approximations, voire des aberrations parfois inacceptables. L’un des exemples les plus frappants en est la projection cordiforme d’Oronce Fine : ce planisphère, en forme de cœur, illustre un moment de l’histoire de la cartographie où l’emploi de formes symboliques et l’exigence scientifique ne sont pas conçues comme incompatibles. Ágnes Dénes réinterroge cette longue histoire avec humour. En réinventant la forme de la terre, elle pointe aussi, non sans inquiétude, toute l’ambiguïté de notre rapport à la carte, écartelé entre notre soif d’exactitude mathématique, de modélisation précise et de carroyage toujours plus fin, et notre besoin de rêver la forme de la terre, de l’imaginer - de la projeter, dans tous les sens du terme.
Projet pour le Parco Amendola
Italie / 1972
Ces quatre plans illustrent le projet proposé, en 1972, par le cabinet d’architecte Cesare Leonardi et Franca Stagi à la municipalité de Modène pour la création d’un parc public. Chaque plan figure l’état du parc à chaque saison, du printemps (le plus à gauche) à l’hiver (le plus à droite) ; les pastilles de couleur représentent les arbres : leur taille et leur couleur est fonction de l’ampleur de la ramure et de la teinte du feuillage suivant les saisons. Ce duo d’architectes/designers italiens a en effet passé dix années à observer, de façon approfondie et méthodique, différentes espèces d’arbres urbains au cours des saisons. Ils ont tiré 374 dessins à l’échelle 1/100, avec et sans feuillage, d’une extraordinaire précision. Ce travail de fourmi (rassemblé dans un ouvrage superbe, L’architecture des arbres) leur a ainsi permis de proposer une nouvelle approche du parc public, où le choix, la densité et la disposition des arbres résultent des effets de forme et de couleur prévus par les paysagistes.
Au-delà de leur évidente beauté plastique, ces plans révèlent également que la carte ne se limite pas à figurer un lieu, mais qu’elle permet aussi de représenter le réel dans son épaisseur temporelle - qu’elle est, comme l’écrit Gilles A. Tiberghien, un “moment du réel” [Gilles A. Tiberghien, Finis Terrae, 2019, p. 114].

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La forme la plus simple de la carte géographique n'est pas celle qui nous apparaît aujourd'hui comme la plus naturelle, c'est-à-dire la carte qui représente la surface du sol telle que vue par un œil extraterrestre. Le premier besoin de fixer les lieux sur la carte est lié au voyage : c'est le mémento de la succession des étapes, le tracé d'un parcours. Il s'agit donc d'une image linéaire, telle qu'elle peut être donnée seulement sur un long rouleau.
Italo Calvino, “Le voyage dans la carte”, Collection de sable, 1986
A Colombo ou à Nagasaki je lis les Baedekers De l'Espagne et du Portugal ou de l'Autriche-Hongrie ; Et je contemple les plans de certaines villes de second rang, Et leur description succincte, je la médite. Les rues où j'ai habité sont marquées là, Les hôtels où j'allais dîner, et les petits théâtres. Ce sont des villes où ne vont jamais les touristes, Et les choses n'y changent de place pas plus Que les mots dans les pages d'un livre.
Valery Larbaud, “Europe”, Poésies de A. O. Barnabooth, 1913
Mappa Mundi d’Albi
Gaule ou Espagne / Seconde moitié du VIIIe siècle
L’expression mappa mundi désigne une vue zénithale, qui embrasse la totalité du monde, réalisée au Moyen-Âge en Europe. C’est donc le cas de cette carte, dressée sur parchemin par un auteur inconnu, dans le Sud de la Gaule ou en Espagne. Provenant du chapitre cathédral d’Albi, elle est toujours conservée dans la préfecture du Tarn, à la médiathèque Pierre-Amalric. Cerné par l’Océan, le monde habité, l’oekoumène, est ici représenté sous une forme insolite, dite en fronde, ou en fer à cheval - ce qui la distingue radicalement des représentations symboliques des autres mappemondes médiévales, dites cartes “T dans l’O”. Elle partage toutefois, avec la plupart des autres cartes médiévales, son mode d’orientation : l’Est se trouve en haut de la carte. Il devient alors plus simple de s’y repérer : la “branche” de gauche du fer à cheval représente l’Europe ; celle de droite est l’Afrique ; en haut se trouve l’Asie. La carte est donc centrée sur la Méditerranée, où l’on reconnaît, de haut en bas, la Crète, Chypre, la Sardaigne, la Corse et la Sicile. La nomenclature de la carte mentionne de nombreuses autres régions : Armenia, Judea, India, Ispania, Gallia, Ispania, Italia, Mauritania, Etiopia... Quelques villes ponctuent la carte, ainsi qu’une demi-douzaine de fleuves.
Cette carte du Haut Moyen-Âge, environ de la taille d’une feuille A4, est ainsi considérée comme la plus ancienne représentation du monde non symbolique - à l’exception de deux tablettes mésopotamienne de la Haute Antiquité. Tentant d’élaborer une image du monde précise et documentée, elle cherche à situer les régions du monde, les villes et les fleuves. En réalité, son but est avant tout pédagogique : incluse dans un recueil destinée à l’enseignement, où elle côtoie des textes géographiques, des traités de grammaire, d’exégèse biblique et d’histoire, elle servait sans doute d’auxiliaire à la lecture de la Bible et à l’étude de l’histoire. Utilisée probablement tout au long du Moyen Âge, elle témoigne du passage entre deux époques : si les principales cités et les grands Etat de l’Antiquité y sont encore mentionnés (Athènes, Carthage, Babylone, la Macédoine, la Perse...), si l’Europe du Nord ne porte guère d’autre mention que celle des Barbari, de nombreux éléments de l’histoire biblique sont présents : le mont Sinaï, Jérusalem - toutefois pas située au centre de la carte, comme c’est le cas dans les mappemondes symboliques de l’époque médiévale - et les quatre fleuves qui s’écoulent du Paradis Terrestre : le Tigre, l’Indus, le Nil et le Gange (d’ailleurs situé en Afrique...). Témoin rarissime de l’état des connaissances et des méthodes d’enseignement du Haut Moyen-Âge, elle a été inscrite au Registre Mémoire du Monde par l’Unesco en 2015
Geographica Europa
Suisse / 1960
Cette carte de l’Europe est une œuvre du poète suisse Eugen Gomringer. Né en Bolivie en 1925, ami de Max Bill, le père de l’art concret, professeur d’esthétique, membre de l’Académie des Arts de Berlin, mais aussi directeur artistique de la fabrique de porcelaine allemande Rosenthal, il est l’une des principales figures - sinon l’inventeur - de la poésie concrète. A l’image des artistes concrets, les promoteurs de la poésie concrète conçoivent le poème comme une réalité en soi, et non comme un discours ou comme une représentation de la réalité. Ainsi promu objet, le poème se révèle dans sa “matérialité”, c’est-à-dire dans sa disposition sur la page, dans sa dimension graphique et visuelle, dans la lignée du Coup de dé de Mallarmé ou des Calligrammes d’Apollinaire.
Les poètes concrets font ainsi de la poésie un art de l’espace : le sens du poème concret est étroitement lié à sa dimension visuelle. Voilà un point de contact avec la pratique cartographique... Cas assez peu fréquent dans la poésie concrète, le poème de Gomringer est demeuré à l’état manuscrit. Sur cette carte de l’Europe grossièrement esquissée, il a disposé, de manière apparemment anarchique, une vingtaine de toponymes, noms de villes ou de pays qui outrepassent le tracé des côtes, ne correspondent pas aux territoires sur lesquelles ils sont apposés. On serait tenté d’y déceler une géographie personnelle - mais la recherche d’objectivité propre aux poètes concrets invalide ce genre d’interprétation. En faisant ainsi se heurter deux représentations de l’espace - l’une en mots, l’autre en formes - Gomringer met à vif la tension entre écriture et spatialité qui est au fondement de la poésie concrète, et interroge : qu’est-ce qui, dans cet univers énigmatique et brouillé, est encore porteur de sens ?
Jeu de cartes pour apprendre la géographie
France / XVIIIe siècle
Entre 1736 et 1751, un certain Delaistre, ingénieur-géographe, réalise, pour l’éducation du fils du prince de Conti, pas moins de dix-huit jeux de cartes géographiques. Présentés dans une boîte dominotée, serrés dans des rubans de soie rose, ils reprennent la structure classique des jeux de carte, et permettent de jouer aux jeux traditionnels, tout en se familiarisant avec les villes et les rivières de France, d’Europe et du monde. Chaque jeu se compose de cinquante-six cartes, réparties en quatre couleurs : les trois figures et les dix cartes de points habituelles,ainsi qu’une petite carte géographique de la région concernée. En effet, chacun est consacré à une région spécifique, et chaque couleur de chaque jeu explore en détail l’une de ses subdivisions : ainsi, dans le jeu dédié à l’ensemble composé du Berry, du Bourbonnais, de la Touraine et de l’Orléanais, le carreau correspond à l’Orléanais, et le 3 de carreau présente trois villes du Gâtinais : Châtillon-sur-Loing (l’actuel Châtillon-Coligny), Gien et Briare.
Le graveur a ici mêlé trois langages différents, relevant de la carte géographique, de la carte à jouer et de la carte mentale. Les trois villes, ainsi que les rivières qui les baignent, sont représentées selon les codes topographiques du XVIIIe siècles, mais disposées à la manière des points des jeux de cartes. Si cette vue schématique conserve la position relative des trois villes, il en résulte des effets de distorsion et d’abstraction que le graveur a cherché à compenser par des éléments textuels, indiquant ainsi le ressort territorial (à la fois culturel et juridique), le nom des cours d’eau (faisant ainsi, contre toute cohérence géographique, se répéter la mention “Loire”), et les distances, en lieues, qui séparent les trois localités de Paris (laquelle, naturellement, ne se situe pas du tout au centre du triangle formé par les trois cités).

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Mélancolie du départ
Italie / 1916
Cette toile de Giorgio De Chirico (1888-1978) appartient à la deuxième manière de l’artiste, celle qui a fait sa célébrité : sa période “métaphysique”. Dans cet univers onirique, les architectures monumentales, les objets incongrus, les symboles figés dans un temps arrêté, sans mémoire ni avenir, composent un langage de signes énigmatiques. En 1915, installé à Ferrare de retour de Paris, de Chirico se lance dans une série de natures mortes surréalistes, les “intérieurs métaphysiques”, dont cette Mélancolie du départ, conservée à la Tate Modern, à Londres, est un très bel exemple.
Le thème du voyage imprègne toute l’oeuvre de De Chirico. Né en Grèce, à Volos, l’antique Iolchos d’où partit Jason, il aimait s’identifier aux Argonautes, et, sans toutefois entreprendre de voyage au long cours, n’a cessé de déménager, nomade sans cesse en mouvement. Pourtant, le motif de la carte est rare dans son oeuvre. Ici, le tracé dentelé des côtes rocheuses évoque un littoral méditerranéen, et les routes en pointillés suggèrent un itinéraire sans doute davantage projeté qu’accompli. Pourtant, le charme de la carte opère pleinement, contrastant vigoureusement avec la rigidité des instruments de mesure. Elle ouvre la possibilité de l’évasion, mais d’une manière fantasmée, abstraite. C’est une carte sans territoire. Une pure carte - une hypothèse juste posée, débarrassée des contingences pratiques du voyage, des complications fastidieuses et nécessairement mélancoliques du départ.
L’Architecture moderne en France
France / 1935
Parue en novembre 1935 dans la revue Rail de France, cette carte est un collage réalisé par Robert Mallet-Stevens. Le célèbre architecte, pionnier du modernisme et de l’emploi du béton (mais aussi fameux décorateur de théâtre), dresse ici, sous cette forme graphique particulièrement saisissante (l’Hexagone semble entièrement conquis par l’architecture d’avant-garde !), un état des lieux de l’architecture moderne en France. Mallet-Stevens ne profite pour glisser quatre de ses propres réalisations : la villa Cavrois, à Croix (Nord), la villa Noailles, à Hyères (Var), le casino de Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques) et les hôtels particuliers de la rue Mallet-Stevens, à Paris.
Parmi les autres réalisations notables, remarquons le Pavillon suisse de la Cité Universitaire, à Paris, et la cité de Pessac de Le Corbusier, la Tour d’Orientation de Grenoble par les frères Perret, l’Hôtel Latitude 43 à Saint-Tropez, de Georges-Henri Pingusson, ou encore le chantier innovant de Cité de la Muette de Drancy, par Beaudoin et Lods. Villas, cités, hôpitaux, pont, piscine : l’architecture moderne semble pouvoir réaliser tout type d’édifice, recomposant ainsi, à l’échelle de la France, cette “cité moderne” que Mallet-Stevens avait dessinée dans son fameux port-folio de 1922.