Putain, la moitié de ma vie!
Y a quelques semaines, je fĂȘtais mes 37 ans. Une soirĂ©e Ă la gloire de la mixologie, en mode pinte de whisky au Lexomil. Alors que jâĂ©tais affalĂ© sur la cuvette des toilettes en attendant que la tempĂȘte de bide passe, mâest revenu une mĂ©lodie improbable. Le son de ma jeunesse, dâun Ăąge dâor oĂč les CDs Ă©taient encore rois en la demeure⊠Une musique Ă ranger Ă©ternellement au rayon âPlaisir coupableâ de toute discothĂšque, ou sâil nây en a pas, Ă brĂ»ler avec les posters de Blink Ă lâoccasion dâun autodafĂ© post pubertĂ©.
Cette musique dont je parle, câest âI Get Wetâ dâAndrew W.K. Car, mĂȘme Ă lâaube des 40 piges, âParty hardâ ou âFun nightâ ont encore ce pouvoir mystĂ©rieux de te faire taper du pied et remuer le popotin comme un dĂ©bile. Y a juste un mini dĂ©tail qui a changĂ©. Alors quâĂ lâĂ©poque tu pouvais te goinfrer lâalbum du dĂ©but Ă la fin sans cesser de headbanger, lĂ difficile de dĂ©passer 3-4 titres sans crever le plancher du âmusiculeâ (comprendre musique ridicule). Sans compter le risque hautement probable de lumbago.
Ne reste-t-il donc queue de chie du premier Andrew âDoubeul you Kayâ pour les trentenaires attardĂ©s? Cette question mĂ©riterait facile un essai de philo de 15 pages, ou une interview grand format dâun anthropologue dans âBouillon de cultureâ (ah merde, on me signale dans lâoreillette que Bernard Pivot a disparu du PAF). Mais concentrons-nous plutĂŽt sur la musique, voulez-vous. Il faut bien avouer que le caucasien exigeant que je suis a du mal avec cet album du pĂšre âdrew. SĂ»rement que le cĂŽtĂ© « lourdot » que je nâavais pas remarquĂ© Ă©tant ado saute maintenant un peu plus aux oreilles: voix grasse, chant poussif, enrobage de chĆurs mielleux que ne renieraient pas les chanteurs de la gĂ©nĂ©ration Club DorothĂ©e (âTake it offâ, âI Love NYCâ)⊠Les conclusions de track sont faites Ă la truelle ou sur des bruitages de feu dâartifice comme si câĂ©tait lâIndependance day. Câest sĂ»r quâen 35 minutes dâenregistrement on doit pas y aller par 4 chemins. Impossible de ne pas penser Ă la musique de mi-temps du Super Bowl, quand les spots publicitaires inondent le stade et le ketchup dĂ©gouline des hot-dogs.
Le plus craignos, quand on ressort le disque de sa boĂźte poussiĂ©reuse quelques 18 annĂ©es aprĂšs sa sortie, est de ne pas avoir lâimpression de sâĂȘtre fait b⊠dans les grandes largeurs. La pochette, avec son visuel gore et son lettrage brut de dĂ©coffrage, suggĂšre une Ă©nergie dark quâon ne retrouve pas du tout Ă lâĂ©coute. A nouveau il est oĂč le cacheton Parental advisory de lâoncle Sam, hein? Ok, le mec sâest mis un coup de brique dans lâpif pour les besoins de la photo. Et, comme le rĂ©sultat nâĂ©tait pas Ă la hauteur, le gars aurait balancĂ© du sang de porc dans le mix. Mesdames, quand vous voudrez des lĂšvres rouge Ă©clatant, pensez Ă visiter le boucher en bas de chez vous. En 2001, annĂ©e ĂŽ combien glorieuse pour le nu-metal, la pochette dâAndrew W.K. nâa pas manquĂ© de passer pour un appel Ă la violence et Ă lâabus de drogue- disclaimer les kidz, la coke fait saigner du nez! Plus dâun teenage a dĂ» se faire avoir en pensant acheter le nouveau Slipknot. Visuellement, âI Get Wetâ fleure donc bon la mise en scĂšne, dâun air de dire âregardez le gros thug que je suis, mais quand mĂȘme mes paroles et ma musique i sont gentilsâ.
Et effectivement ça ne sâarrange pas du tout avec les paroles. Le titre potache âI Get Wetâ (Je mouille ma chemise, ou je mouille tout court, suivant que vous ayez lâesprit plus ou moins mal placĂ©) est trompeur, car au lieu dâune ambiance grivoise, on a droit Ă une cĂ©lĂ©bration presque puritaine du dĂ©sir et de lâamour, comme sur âShe is Beautifulâ. MĂȘme American Pie avait plus de second degrĂ©. Bon, il lui arrive aussi dâĂ©voquer les petites contrariĂ©tĂ©s de la vie sentimentale, avec une profondeur toute relative. Sur âGirls own Loveâ, Andrew W.K. fait un traitement Ă la femme inaccessible, un peu garce, qui tire son plaisir Ă piĂ©tiner la gueule des mecs. Suit ce message du Docteur Hitch Ă ses disciples:
âYou've got to make her understand
Quâon peut traduire en gros comme, insiste façon gros mĂąle alpha, ça finira bien par passer. Et tant pis si ça frĂŽle le harcĂšlement sexuel - ah, quâon Ă©tait tranquille dans lâĂšre prĂ© âme tooâ. Le pire, câest encore quand Andrew sâattaque Ă dâautres thĂšmes que les parties de jambes en lâair ou la teuf. Lâode Ă New York âI love N.Y.Câ, par exemple, est dĂ©sespĂ©rant de vacuitĂ©, tant sur le plan musical que lyrique.
Au final, la franchise bas du front qui transpire de âI Get Wetâ, que certains pourront reprocher au disque, constitue peut-ĂȘtre paradoxalement aussi son plus gros atout. Andrew W.K. nâest rien de plus que ce quâil parait: un type qui aime la fĂȘte, au look uniforme â toujours le T-shirt blanc poisseux et le mĂȘme jean increvable, visage christique et longue tignasse... Pas Ă©tonnant que le mec soit devenu un emblĂšme (dâailleurs nâoublie pas dâacheter ton cafĂ© et ton mug âI Get Wetâ en cliquant sur ce lien), un gourou de la « psychologie positive »... Voir son courrier des lecteurs dans Village Voice. Lâassociation amĂ©ricaine de prĂ©vention du suicide lâa mĂȘme dĂ©signĂ© Personne de lâannĂ©e en 2018. Il parait que le taux de suicide aux Ătats-Unis a reculĂ© de -15% dans les semaines suivant cette nomination.
âAndrew W.K., vous venez dâĂȘtre Ă©lu Personne de lâannĂ©e par lâassociation amĂ©ricaine de prĂ©vention du suicide, une rĂ©action?â Â
Heureusement pour lui et nos oreilles, Andrew W.K. nâaura pas oubliĂ© dâĂ©voluer aprĂšs ce âI Get Wetâ. Non pas que jâai Ă©tudiĂ© extensivement la discographie du bonhomme. Il me semble que le successeur âThe Wolfâ est dĂ©jĂ bien plus complexe et travaillĂ© musicalement. Sois donc prĂ©venu, cher auditeur, si tu ressors la fameuse galette de ta discothĂšque. Câest fun, pendant 10 minutes max sur les 35 que contiennent lâalbum. Car au bout dâun moment, impossible de ne pas voir le leader charismatique prendre la forme du grand bĂȘta avec qui tu trainais au collĂšge ou au lycĂ©e, qui Ă©tait trĂšs trĂšs gentil, mais alors rapidement trĂšs trĂšs lourd. Sans rancune, JĂ©rĂ©mie et Andrew.
Bonus vidĂ©o: regarde comme sieur Doubeul You Kay sâamuse comme un petit fou avec les Jackass
Câest sĂ»r, le mec est dans son Ă©lĂ©ment...
La note complĂštement mĂ©ritĂ©e de HBD pour âI Get Wetâ: 3/10 comme « ouhlalala jâai trĂšs mal vieilli »