11 - Nemo (du latin âpersonneâ)
Longueur imposée : Micronouvelle (1000 mots)
« -Quâest-ce que tu es, exactement ?
-Câest une trĂšs bonne question. Mon existence tout entiĂšre est un mystĂšre.
-Câest une trĂšs longue histoire.
-Ăa tombe bien, nous sommes autour dâun feu et ni toi ni moi nâallons dormir. »
Ta rĂ©partie me fait rire. Je lis dans tes yeux une impatience mĂȘlĂ©e Ă de la curiositĂ©.
« -TrĂšs bien. Par oĂč commencer ?
-Je suis nĂ©e une nuit de pleine lune alors que ma mĂšre ignorait quâelle attendait un enfant. Jâavais dĂ©jĂ beaucoup de cheveux pour un nouveau-nĂ©, mais les miens avaient la couleur de la lune. Mes yeux Ă©taient de la mĂȘme couleur. Mon pĂšre a pris peur et a accusĂ© ma mĂšre dâavoir mis au monde lâenfant dâun dĂ©mon. Il a choisi de nous abandonner. Les habitants du village ont Ă leur tour accusĂ© ma mĂšre dâĂȘtre une sorciĂšre et lâont chassĂ© du village. Au bord du dĂ©sespoir, elle a pris la dĂ©cision de mâabandonner Ă son tour. Elle mâa emmenĂ© au fond dâune forĂȘt et mâa laissĂ© au milieu dâune clairiĂšre. Je nâavais pas une semaine dâexistence. Je nâavais mĂȘme pas de nom.
-Attends, ce nâest pas possible. Personne ne se souvient dâautant de dĂ©tails avant sa troisiĂšme annĂ©e.
-Câest ainsi. Je revois encore son visage noyĂ© par les larmes lorsquâelle mâa emmenĂ© dans cette forĂȘt. Je me souviens du bruit du vent dans les arbres et de la sensation de lâherbe humide sur laquelle jâĂ©tais couchĂ©e Ă travers mon lange.
-Comment est-ce possible ?
-Mes sens sont bien mieux développés que ceux des humains.
-Tu nâes pas humaine ?
-Je nâen ai pas les caractĂ©ristiques. A part la mortalitĂ©.
-Dâaccord. Par contre, tes yeux ne sont pas gris.
-Lorsque jâai atteint ma premiĂšre annĂ©e, mes yeux sont devenus pourpre.
-Si tu es devant moi aujourdâhui, câest que quelquâun tâa trouvĂ© et tâa Ă©levĂ©. Tu dois bien avoir un nom aujourdâhui ?
Ton visage affiche maintenant une expression confuse.
« -Câest normal que tu ne comprennes pas, moi non plus je nâai pas compris au dĂ©but. Tu as raison sur un point, jâai bien Ă©tĂ© trouvĂ©. Mais pas par quelquâun. Par quelque chose.
-La forĂȘt Ă©tait connue pour abriter les esprits de la Nature, ma mĂšre espĂ©rait mâoffrir Ă eux afin de pouvoir mener une vie tranquille. AprĂšs quâelle se soit Ă©loignĂ©e, je me souviens quâun rayon de lumiĂšre est apparu au-dessus de moi et mâa caressĂ© la joue. Je serais incapable de tâexpliquer, mais je ressentais une prĂ©sence dans chacun de mes pas, de mes mouvements. Jâai grandi au cĆur de cette clairiĂšre sans jamais manquer de rien. On mâa enseignĂ© ce que je devais savoir sur le monde extĂ©rieur. Jâentendais au fond de moi les esprits. On mâa appris Ă me battre Ă©galement. Mais je nâai jamais vu personne. »
 Ton regard est de plus en plus confus.
 « -Câest Ă©trange je sais. Le jour de ma dixiĂšme annĂ©e, la vĂ©ritĂ© mâa Ă©tĂ© dĂ©voilĂ©e. JâĂ©tais victime dâune malĂ©diction appelĂ©e le gĂšne dâAlexandria.
-Câest le nom dâun ancien royaume. Il y a plusieurs siĂšcles, lorsque ce royaume Ă©tait arrivĂ© Ă son apogĂ©e, les Hommes ont commencĂ© Ă se dĂ©tourner des anciens cultes, se perdant dans lâoisivetĂ©, la dĂ©bauche, lâopulence et les guerres incessantes. Les dieux nâont pas apprĂ©ciĂ© et ont dĂ©cidĂ© de punir lâhumanitĂ©. Ils ont choisi le royaume dâAlexandria, qui concentrait une grosse partie de lâhumanitĂ© dâalors et qui Ă©tait lâun des plus gros carrefours dâĂ©changes culturels et commerciaux entre les diffĂ©rentes populations. On dit que le ciel est soudainement devenu mauve. Lâensemble des enfants ayant regardĂ© le ciel Ă ce moment-lĂ ont vu leurs cheveux devenir aussi brillant que les lames des Ă©pĂ©es et leurs yeux prendre la couleur du ciel. Au dĂ©but, on ne comprit pas quâil sâagissait dâune malĂ©diction. Les enfants Ă©taient en bien meilleure santĂ©, ne tombaient jamais malade, rĂ©vĂ©laient des prouesses manuelles et des capacitĂ©s physiques extraordinaires. Et puis la vĂ©ritĂ© vint les frapper en plein fouet. Tous les enfants atteints Ă©taient infertiles. Mais un malheur nâarrivant jamais seul, toute personne ayant un rapport sexuel avec une personne maudite, devenait porteur de la malĂ©diction mais sans quâelle ne lâaffecte. Et si cette personne avait des enfants plus tard, elle leur transmettait la malĂ©diction qui se rĂ©vĂšlait alors ou restait endormie. Elle pouvait se transmettre ainsi sur plusieurs gĂ©nĂ©rations. »
Je dĂ©cide de faire une pause pour te laisser le temps de digĂ©rer ces informations. Les traits de ton visage sâadoucissent peu Ă peu. Tu sembles moins confuse. Subitement, tes yeux se froncent de nouveau.
« -Jusque-lĂ , je pense avoir compris. Mais ça nâexplique pas pourquoi tu nâas pas de nom. Les esprits ne pouvaient pas tâen donner un ?
-Jâai eu la bonne idĂ©e de naĂźtre un soir de pleine lune. Les enfants maudits nĂ©s un soir de pleine lune sont tous placĂ©s sous la protection des esprits mais ne peuvent pas avoir de nom. Apparemment, une puissance inimaginable dort en nous. Une puissance qui ne se rĂ©veillera quâĂ une seule condition : quelquâun, quelque part dans ce monde, connaĂźt mon nom. Si je la rencontre et quâelle prononce mon nom, je pourrai alors libĂ©rer cette mystĂ©rieuse puissance.
-Tu nâas pas lâair dây croire.
-Aucune personne maudite nâa encore trouvĂ© cette fameuse personne. Il nây a aucune preuve que ce soit vrai.
-Mais câest la raison pour laquelle tu es devenue mercenaire.
-Oui. Je peux me dĂ©placer Ă ma convenance sur les routes, terrestres et maritimes. Et je peux continuer Ă mâentraĂźner au combat.
-Pourquoi ? Tu es dĂ©jĂ trĂšs forte ! Et puis si tu abrites rĂ©ellement cette puissance, tu nâas pas besoin de devenir plus forte.
-Je dois devenir plus forte. Je ne peux pas me reposer sur une supposĂ©e puissance qui dĂ©pend dâune rencontre qui nâarrivera peut-ĂȘtre jamais.
-Cela fait beaucoup de conditions pour une mĂȘme existence. Qui cherches-tu rĂ©ellement Ă combattre ?