"La démocratie se dissout dans le marketing." #Macron ou la passion de la post-vérité, dans Le Figaro aujourd'hui. https://t.co/FNSLZESPz1
â Fx Bellamy (@fxbellamy) 17 fĂ©vrier 2017
Tribune parue dans Le Figaro du 17 février 2017.
Nos dĂ©mocraties occidentales traversent une crise profonde, qui est dâabord une crise de confiance dans ce qui constitue leur outil essentiel, le langage. Le relativisme omniprĂ©sent nous ayant conduit Ă lâĂšre de la « post-vĂ©ritĂ© », la parole publique ne semble plus renvoyer Ă rien, et dĂ©nuĂ©e de toute consistance elle perd sa signification. Dans la campagne que nous vivons pour lâĂ©lection prĂ©sidentielle â campagne qui tĂ©moigne de la difficultĂ© que nous avons Ă parler ensemble du fond des problĂšmes que notre sociĂ©tĂ© rencontre, Emmanuel Macron semble assumer et incarner cette inconsistance du langage.
Il y a quelques jours en AlgĂ©rie, Emmanuel Macron dĂ©clarait que la colonisation avait Ă©tĂ© un « crime contre lâhumanitĂ©. » Soit un plan concertĂ© pour exterminer par tous les moyens les populations vivant sur les territoires colonisĂ©s⊠Tout cela nâa aucun sens. Que lâhistoire de la colonisation ait Ă©tĂ© marquĂ©e par des crimes, nul ne peut en douter. Mais quâil faille mettre le projet colonisateur sur le mĂȘme plan que la Shoah, quâon puisse assimiler Jules Ferry Ă Hitler ou Lyautey Ă Eichmann, voilĂ qui constitue une double et inacceptable insulte. Insulte Ă tous ceux qui â Juifs dâEurope, ArmĂ©niens dâAnatolie, chrĂ©tiens en URSS, Tutsis au Rwanda⊠â sont morts broyĂ©s par la haine, par une folie destructrice qui ne poursuivait aucun autre but que leur seule extermination : comment mĂ©priser ce que leur souffrance eut dâunique, unique au point que pour la dĂ©crire le droit international a formĂ© cette expression de crime contre lâhumanitĂ©, quâon ne devrait employer quâavec soin quand il nous faut dire le passĂ© ?
Comment mĂ©priser en mĂȘme temps, dans la facilitĂ© confortable du regard rĂ©trospectif, les gĂ©nĂ©rations de Français qui, dans la confusion des intĂ©rĂȘts nationaux et des illusions historiques, ont pour beaucoup cru aux bienfaits de la colonisation ? Bien sĂ»r, nous savons aujourdâhui toutes les erreurs commises, toutes les blessures causĂ©es, et la violence coupable Ă laquelle une telle entreprise ne pouvait manquer de conduire. Mais nous pouvons reconnaĂźtre les Ă©garements de ceux qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ© sans pour autant les insulter. La colonisation nâĂ©tait pas un projet de destruction, elle portait dans son principe la volontĂ© de cultiver qui lui a donnĂ© son nom â en fait, le grand paradoxe, câest quâelle constitue plutĂŽt lâune de ces tragĂ©dies auxquelles a conduit cette foi aveugle dans le progrĂšs dont le mĂȘme Emmanuel Macron se revendique aujourdâhui⊠Pour cette raison dâailleurs, câest la gauche progressiste qui avait largement Ă©pousĂ© lâidĂ©ologie coloniale. Nous pouvons aujourdâhui dire les consĂ©quences tragiques de cette erreur historique, sans insulter ceux qui y crurent. Ceux qui ont laissĂ© leurs noms sur nos monuments aux morts nâont pas donnĂ© leur vie dans un crime contre lâhumanitĂ©, et il est rĂ©voltant de voir aujourdâhui un candidat qui prĂ©tend prĂ©sider notre RĂ©publique venir cracher sur leurs tombes par opportunisme Ă©lectoral.
Car câest bien lĂ le fond du problĂšme. Lorsque la parole ne renvoie plus au rĂ©el, lorsquâon dit tout et son contraire, quand la vĂ©ritĂ© ne compte plus, câest que seule importe lâefficacitĂ© â en termes de calcul politique, de voix rapportĂ©es, de cibles touchĂ©es. La dĂ©mocratie se dissout dans le marketing, et ainsi on dĂ©truit un peuple aussi sĂ»rement que par la censure. Câest lĂ la faute grave dont Emmanuel Macron est en train de se rendre coupable. Car qui ne voit la ficelle grossiĂšre dans cette surenchĂšre mĂ©morielle dĂ©lirante ? La cible, en lâoccurrence, ce sont des millions de binationaux, hĂ©ritiers de cette histoire douloureuse. Mais si la cible est touchĂ©e, la victime sera la France.
Connaissant, pour y avoir enseignĂ©, certains quartiers qui sâembrasent aujourdâhui, comme tous ceux qui ont vĂ©cu ou travaillĂ© en banlieue, je mesure lâampleur de la tragĂ©die que la parole dâEmmanuel Macron contribue Ă entretenir. Des gĂ©nĂ©rations de jeunes Français, nĂ©s en France et qui vont y construire leur vie, sont entretenus par nos dirigeants dans la haine de leur propre pays⊠Qui ne voit combien sont graves ces mots absurdes, irresponsables ? « Crime contre lâhumanitĂ© » : lâerreur historique est aussi une faute morale, car ces mots deviennent le ferment de la violence, de la vengeance et de la division.
Ce petit calcul politique est dâautant plus mĂ©diocre et dangereux que, hĂ©las, il dure depuis trop longtemps dĂ©jà ⊠Comme beaucoup de Français et de jeunes en particulier, jâavais regardĂ© avec intĂ©rĂȘt le renouvellement quâEmmanuel Macron semblait apporter Ă notre classe politique. Quelle dĂ©sillusion aujourdâhui ! Cette stratĂ©gie Ă©lectorale recycle la schizophrĂ©nie des Ă©lites qui depuis quarante ans tentent de sauver leur lien avec les jeunes issus de lâimmigration, Ă coup dâhistoire biaisĂ©e et de tribunes dans LibĂ©, en leur expliquant quâils sont les victimes de leur propre pays â leur interdisant ainsi de sây reconnaĂźtre et de sây intĂ©grer⊠Ce petit calcul irresponsable est prĂ©cisĂ©ment ce qui nous bouche le chemin dâun avenir commun, et ce qui provoque aujourdâhui la poussĂ©e de violence qui traverse nos banlieues, dans la coupable complaisance de dirigeants installĂ©s dans lâĂ©chec du mensonge victimaire. Quand il affirme quâil nây a pas de culture française, quand il insulte Ă lâĂ©tranger le pays quâil prĂ©tend diriger, Emmanuel Macron montre quâil nâest que la nouvelle voix de la vieille haine de soi qui a conduit la France au bord dâune division irrĂ©versible. Mais nous refuserons de le suivre en marche forcĂ©e vers le vide. Le mensonge est trop vieux.
Le vĂ©ritable renouveau consiste Ă reconquĂ©rir les mots, et Ă leur redonner leur sens. Si Emmanuel Macron a travaillĂ© avec Paul RicĆur pour son dernier grand ouvrage, La mĂ©moire, lâhistoire, lâoubli, il devrait se souvenir de lâavertissement quâil y lançait : « lâhistoire manipulĂ©e » est toujours dangereuse pour lâavenir, car « la projection du futur est solidaire du regard sur les temps passĂ©s. » Il nây a pas de vrai progrĂšs sans passion de la vĂ©ritĂ© ; on ne peut se dire philosophe et choisir dâincarner la dangereuse vacuitĂ© du langage pour les calculs sophistiques de lâĂšre de la postvĂ©ritĂ©.