Au commencement était la lumière.
Nous naquîmes dans ce berceau d'or et d'argent, nous jouâmes avec ce mobile céleste qu'étaient la lune, les étoiles et le soleil qui se balançaient doucement au dessus de nos têtes. Puis nous découvrîmes la voûte de velours saphir qui se déployait dans l'infinité de l'espace, et alors nous l'explorâmes en vacillant sur nos pattes fragiles et malhabiles, nos pattes de bébés pleines d'une douce maladresse.
Nous prîmes de l'assurance, au fil des millénaires qui déroulaient lentement l'écheveau du temps sur cette terre inconnue ; et tandis qu'au sol, bien loin de notre vie et de nos jeux, poussaient les montagnes comme des fleurs noires et dures, crachaient les volcans comme des serpents crachent leur venin, et se déployaient des mers pleines de sel azuré, nous dansions dans les cieux, roulions dans les nuages et jouions à la balle après le soleil. Puis nous grandîmes encore, sans cesser nos courses folles et nos jeux de lumière ; nos ombres titanesques s'étirèrent le long des millions d'années, les empreintes de nos pattes creusèrent la Terre, la marquèrent profondément, creusèrent des lacs et des océans, terrifièrent les petits insectes bipèdes qui couraient délicatement à sa surface et qui nous amusaient tant.
Mais un jour, alors que nous nous plaisions à chuter, bondir et rouler sur la terre tels des comètes d'or et de feu, alors que nous nous chamaillons, enflammant des forêts entières, heurtant le sol et la roche dans des éclairs scintillants dont les lances frappaient et frappaient les montagnes dans de longues plaintes qui claquaient dans la nuit, claquaient et claquaient dans la nuit comme des détonations d'étoiles perdues, soudain l'un de ces insectes bipèdes qui se nommaient hommes tendit la main, cassa une branchette consumée par notre lumière, et, effrayé de sa témérité et de ce pouvoir qu'il tenait à main nue, s'enfuit telle une bête traquée, emportant son flambeau au fond des ténèbres.
C'est ainsi que naquit l'âge du feu.
A dater de ce jour, curieux de cette intelligence nouvelle qui déployait ses fils d'araignée à l'intérieur de leur crâne et tissait des liens entre leurs peuples barbares, nous nous mîmes à les observer. Nous nous mîmes à nous pencher sur la terre, à la plonger dans nos ombres, à nous mirer dans le miroir de leur âme si primitive et si complexe à la fois.
Il était déjà trop tard pour nous. Cette curiosité allait nous mener à notre perte.
Les hommes n'étaient pas seulement des animaux. Nous aimions les animaux, nous effleurions leur fourrure hirsute dans des vents chargés d'étincelles, caressions leurs têtes aux angles brutaux, jouions avec eux dans la clarté flamboyante de l'aube ; à cette heure floue et magique où les frontières entre lumière et ombre, entre dieux et mortels, entre esprits et animaux devenaient si fines que nous n'étions soudain plus des êtres de lumière et d'or. L'espace de quelques instants, d'une heure ou deux, nous pouvions devenir lapins d'argent et de neige, panthères de nuit et d'écorce, ours de vent et de terre, et fouler cette terre étrange comme le faisaient nos compagnons terrestres.
Bien mal nous en prit de jouer avec eux.
Pendant quelques millénaires, une seconde tout au plus à l'échelle de notre existence céleste, la compagnie des hommes nous apporta joie, camaraderie et découvertes toujours plus surprenantes. Nos danses de lumière leur apportait rêves et euphorie, nos ballets de foudre leur fournissait feu et protection ; nous câlinions leurs enfants et leur tressions des berceaux de soleil, purifiions leurs sources et leur apprenions à dresser les flammes dans leurs âtres de terre cuite.
Et puis d'un seul coup, par surprise, arrivèrent les mines, l'acier, les armes crachotantes de métal, les chemins de fer qui couturaient les collines tendres, les machines pleines de feu et de pétrole qui mugissaient leurs sirènes en avalant les distances, les maisons de pierre taillée et les fabriques gigantesques, les mécaniques complexes et les monnaies de cuivre.
Une seconde, pour nous ; un millénaire, pour eux. Tout bascula. A jamais.
Là commença le châtiment de notre curiosité, le châtiment de notre innocence dévouée, de nos câlins solaires qui avaient cru bien faire.
Un jour l'un d'eux eut l'idée de faire de la lumière, de la vraie lumière, non des étincelles crachotantes ; mais les étoiles étaient hors de sa portée, le soleil bien trop puissant pour lui, alors il captura l'un des nôtres, le jeta dans le fourneau immense d'une de ces usines qui avaient poussé dans les villes telles des champignons des métal, et il le malaxa, le tordit, le pressa et le fondit dans une goutte de verre, une cage de cristal, une sphère translucide de la taille d'une main.
C'est ainsi que fleurirent les lampadaires le long des rues pavées ; que se déployèrent des artères de lumière au sein de leurs villes noires et tristes.
C'est ainsi que le ciel devint vide, que le soleil se morfondit de solitude ; c'est ainsi que nous disparûmes de l'aube, que nous fûmes emprisonnés par les hommes.