La page blanche et la peur
Faire les cents pas, tourner en rond, espérer qu’au détour d’un tour on trouvera l’élément perturbateur qui allumera la flamme créatrice et embrasera l’imagination dans un feu de mots et d’idées.
Au lieu de ça, cela fait près d’une demi-heure que je tourne dans mon petit chalet à la recherche de l’inspiration perdue, tout ce que j’ai réussi à écrire jusque là ne serait même pas digne d’un mode d’emploi de sexto. Et même pas celui de luxe qui coûte la peau des fesses.
Il est bien connu que prendre l’air, éviter tout parasite, même un peu de musique permet au cerveau de se reposer, de se recentrer et d’entrer dans sa phase créatrice plus aisément.
Cela fait aujourd’hui une semaine que je me suis retranché dans cette petite maison de bois que mon meilleur pote à bien voulu me prêter et rien, pas l’ombre d’une idée. Je sens que je vais devenir fou, que la fatigue va me faire halluciner et que finalement tout ce que j’aurai réussi à faire sur mon écran d’ordinateur c’est lancer Google Chrome pour jouer au jeu du petit t-rex que l’on obtient quand il n’y a plus de réseau internet.
Je ne peux décemment pas rentrer chez moi et annoncer que mon seul exploit aura été de faire un score mémorable sur un jeu aussi crétin que addictif.
Bon je sors prendre l’air, j’enfile ma veste et je vais voir si les arbres et les mouflons m'inspirent plus que les cactus et les dinosaures.
J’me rappelle pas l’avoir fermée à clé cette porte. Boh, la fatigue sans doute. Où est le trousseau ? Ok pas dans ma veste, ni sur le crochet, ça commence bien. J’en vis de ces aventures moi parfois, pas étonnant que j’fasse chou au moment d’en raconter.
Si seulement les clés étaient comme les chiens, on crie “LES CLEFS, LES CLEFS” et hop elles reviennent au pied illico presto. Il faut croire que celles-ci sont plus du genre chat, à rester couché et ne se lever que lorsqu’elles entendent la pâtée.
Essayons de nous rappeler ce que l’on a fait la dernière fois que j’ai quitté ces murs. C’était il y a deux jours, je suis sorti pour me poser près du lac, je me suis endormi et une longue, trop longue, sieste plus tard je suis rentré et depuis je n’ai plus quitté le chalet. Heureusement, dans mon malheur d’homme enfermé, je sais qu’elles ne peuvent être qu’à l’intérieur. Ce qui limite tout de même les mètres carrés de recherche.
Trois pièces, ce salon compris, ce n’est quand même pas la baraque la plus grande du monde. Et comme elles ne sont pas ici on va malgré tout tenter le peu de pièces qu’il me reste. Salle de bain ou Chambre, pic nic douille c’est moi l’andouille qui perds mes clés et reste enfermé à des kilomètres de la civilisation et sans réseau téléphonique bien entendu, sinon tout ceci n’aurait rien de drôle.
Et voilà que je parle tout seul et à voix haute, je suis épuisé, mon mental se joue de moi. J’oublie la balade et la recherche des clés pour l’instant et je vais tenter de dormir profondément. Un esprit fatigué ne produit rien de bon.
Ah bah elles sont là, sur le lit. Il faut vraiment que je me repose, je ne me souviens plus du tout de ce que je fais.
C’était quoi ce bruit ? Un animal peut-être ? En tout cas ici à part moi il n’y a personne. Mes oreilles doivent elles commencer à se moquer de moi. Du sommeil, du sommeil et encore du sommeil mon cher ami, voilà ce qu’il vous faut.
Bonne nuit cerveau au bout du rouleau, mots qui ne trouvent plus le chemin de mes doigts et créativité en mode RTT prolongés.
Ok, cette fois-ci il y a bien eu un bruit qui provenait clairement de ce chalet. Je ne pourrais m’endormir qu’en sachant ce que c’était et qui l’a provoqué.
Mais ce sont des bruits de pas que j’entends. Qui a pu… et comment a-t-il pu ?
Plus rien, plus aucun bruit, plus aucun signe d’une présence autre que la mienne. Je dois en avoir le cœur net je… Oh merde ça recommence ! L’oreille collée à la porte j’entends des pas lourds, qui semblent tourner en rond, comme si l’on cherchait quelque chose. Un cambrioleur ? Un squatteur ? Un autre truc en eur qui me fait peur.
Pfff, bon je choppe ce parapluie, je prends mon courage à deux mains et qui que ce soit, il dégage fissa.
ALLEZ-VOUS-EN ! C’est une propriété privée ici et vous… il n’y a personne et rien ne semble avoir bougé, disparu, ou avoir été déplacé.
La folie me guette, je le savais que ces conseils de prise de recul, d’éloignement bon pour mon roman n’avaient rien de bénéfique. Je ne suis pas le client pour ce genre de technique. J’ai besoin de voir du monde, de me mêler à la foule, d’imaginer ce qui a pu mener une femme, un homme à être tel qu’elle ou il est. Son histoire, ses secrets, est-ce que derrière ce barista de chez Starbucks se cache un agent de la CIA en mission ?
Ici à part le manque de sommeil, ma réserve de nourriture qui diminue bien trop vite et un état psycho en décrépitude, je n’ai rien gagné. Une petite semaine et je suis déjà atteint d’hallucinations.
Il faut que je dorme, des boules Quies, les volets fermés et au lit.
Et maintenant je n’arrive plus à ouvrir une simple porte. Mais… comment… peut elle me résister de la sorte. Impossible de la fermer à clé, il n’y a qu’à la pousser, je viens de le faire à deux reprises il y a quelques minutes.
C’est comme si quelque chose ou quelqu’un la retenait de l’autre côté. Je ne vais quand même pas être obligé de la défoncer. Ça n’a absolument aucun sens. Je pose ce parapluie qui ne m’est plus d’aucune aide et je réessaye de l’ouvrir de ma main droite, peut-être un moment de faiblesse.
Les bruits de pas recommencent, ils sonnent comme s’ils me tournaient autour. Je suis glacé, comme tétanisé. Seuls mes yeux semblent capables de se mouvoir, ma nuque est raide, mes bras tombent et ne veulent plus se relever. Voilà, je fais une attaque ou quelque chose et je suis seul au milieu de nulle part. Je jure de revenir hanter ceux qui m'ont poussé à venir ici.
C’était quoi ça, un souffle derrière mes oreilles. C’est un courant d’air, ça ne peut-être que ça. Non non, c’est plus chaud que de l’air qui passent, c’est rythmé comme… oh merde c’est une respiration, il y a quelqu’un ou quelque chose derrière moi et je ne peux pas bouger, je n’arrive même plus à émettre un seul son. C’est un cauchemar, il faut que je me réveille, allez réveille toi merde, ferme tes yeux, ouvre-les et tu seras de retour dans la réalité.
Je compte jusqu’à trois et tout ceci ne sera plus qu’un mauvais rêve.
Un… Deux… le souffle me fait face, qu’est-ce que je fais, putain qu’est-ce que je fais. Calme toi bon sang… et si à trois j’ouvre les yeux et qu’il ne s’agit pas d’un cauchemar et que quelqu’un se trouve face à moi.
Je fais quoi… ?












