Il Ă©tait un rituel auquel jâaimais sacrifier, câĂ©tait dâaller au milieu de lâĂ©tĂ© passer quelques jours au bord de lâAtlantique oĂč nous vivions nus et sans contraintes, de lâaube au soir si le temps ne nous faisait pas de mauvaises blagues. DĂ©barrassĂ©s de tout artifice, je me sentais Ă©trangement en sĂ©curitĂ©, complĂštement Ă©gal, Ă lâabri et sans possibilitĂ© dâagression, ni de jugement. Le temps sâimmobilisait et le monde ne connaissait plus de dĂ©rive, pas un embrasement, plus aucune de ces avanies humaines qui maltraitaient les matins de chaque jour dans la vraie vie.
Rien nâexistait que la rumeur des vagues et le vent chaud, le sable entre les doigts et lâeau qui sâĂ©vaporait de ma peau. On ne voulut plus rien changer du monde, on oublia le mal quâon lui avait fait. Je souriais, on oublia mĂȘme la souffrance quâĂ©tait mon pĂšre sur son lit dâhĂŽpital qui ne savait pas mourir et ne savait plus vivre non plus, je mâĂ©tirais, on oublia les plaies de ces guerres que lâon croyait dâun autre Ăąge, je me relĂąchais, on oublia la souffrance des peuples, la misĂšre, les conflits les catastrophes, les sĂ©ismes, les flĂ©aux, les inĂ©galitĂ©s, les malĂ©dictions, les meurtres et les viols et puis mon pĂšre. Je mâassoupissais, on oublia que lâon Ă©tait infoutu de soigner quoi que ce soit. Je nâĂ©tais quâun petit atome de vide sensuel sur lequel passait un morceau de temps. Ces injonctions en se fracassant entre mon cĆur et mon cerveau firent une gangrĂšne Ă leur croisement et je sentis monter le mal au milieu de ma tĂȘte.
Du cĂŽtĂ© de ma bouche, Ă cette place hybride du corps humain oĂč se croisent les mots, lâair et le pain, une douleur pulsante sâĂ©baucha sous une dent, elle embrasa peu Ă peu tout mon ĂȘtre, devint au bout du jour si puissante quâelle mâavala tout entier, mit Ă bas mon sensuel bonheur et me punit de ma naĂŻve futilitĂ©. Un petit abcĂšs rien quâĂ soi, une douleur fĂ©roce qui vous prend la tĂȘte me remit les pieds sur terre et me donna envie de crier de pleurer de mâinsurger, de tout changer de ce monde Ă la dĂ©rive. Je nâavais trouvĂ©, ni la joie ni la paix, jâavais juste fermĂ© les yeux.