Dans lâunivers de lâartiste Claude Chaussard
Article paru sur: http://querelles.ca/2016/07/18/30759/
Câest au dĂ©tour dâun regard que jâai dĂ©couvert le travail de Claude Chaussard : dans une Foire Papier bondĂ©e et survoltĂ©e, mon oeil fĂ»t happĂ© par un « trou blanc ». La blancheur, le dĂ©pouillement et la justesse du tracĂ© de ses Nus furent mes portes dâentrĂ©e dans son univers artistique. Quelques semaines plus tard, jâĂ©tais invitĂ©e Ă dĂ©couvrir lâintimitĂ© de son atelier dans le grand complexe dâartistes du Canal Lachine. DissimulĂ©e au fond dâun dĂ©dale de couloirs, câest dans le fumoir de cette ancienne manufacture de matelas que lâartiste, Français dâorigine et MontrĂ©alais dâadoption, a amĂ©nagĂ© cette petite caverne dâAli Baba, alternative Ă son grand atelier de Paris.
Il mâavait prĂ©venu : « Il faut venir tĂŽt pour voir la lumiĂšre qui est extraordinaire ! »
Aujourdâhui, manque de chance, il pleut. Mais malgrĂ© la couche nuageuse, je peux trĂšs bien imaginer la clartĂ© filtrer Ă cette heure matinale Ă travers les vieilles fenĂȘtres Ă battants. Cette lumiĂšre, justement, sâavĂšre ĂȘtre un Ă©lĂ©ment essentiel dans le travail de cet artiste qui a fait sa thĂšse sur Soulages. Changeante, non maitrisable, Ă©phĂ©mĂšre parfois⊠elle est Ă lâimage de ses Ćuvres. Elle est aussi dotĂ©e dâun puissant pouvoir de transformation : tout objet qui y est exposĂ© risque altĂ©ration. La transformation des matĂ©riaux, câest justement le fil conducteur du travail de Claude Chaussard.
Câest par hasard que lâartiste commence Ă sâintĂ©resser au phĂ©nomĂšne dâaltĂ©ration:
lors de la rĂ©alisation de ses Macules dâarchitecture (peinture sur verre) durant ses Ă©tudes dâarchitecture, il sâaperçoit en retournant le support que son Ćuvre, blanche Ă lâorigine, est devenue verte. Au contact de ce verre extra blanc â qui sâavĂšrera dâune extrĂȘme raretĂ© ! â la peinture sâest mĂ©tamorphosĂ©e. DĂšs lors, dĂ©couvrir de nouveaux modes de transfiguration des matĂ©riaux sera le leitmotiv de ce jeune artiste⊠Ou comment retrouver cette instant de grĂące oĂč la matiĂšre est créée pour disparaitre, apparaitre, ou se modifier dans le temps. Chose que jâignorais, ses Nus, eux aussi, subissent depuis leur « naissance » une transformation immuable : rĂ©alisĂ©s Ă la pointe dâargent, leurs traits sont ineffaçables et bruniront au fil des annĂ©es. De mĂȘme, ses Lettres des anges conçues Ă partir dâhuile dĂ©pigmentĂ©e jauniront dans le temps et Ă lâombre⊠pour reblanchir Ă la lumiĂšre.
Essais, erreurs, choix et prĂ©paration mĂ©ticuleuse des matĂ©riaux des supports font de Claude Chaussard un homme de science autant que dâart.
Un savant jeu entre haute technicitĂ© et perte de contrĂŽle fera Ă©merger de nouveaux Ă©lĂ©ments. Pourtant, lâartiste ne se qualifie pas tant de « chercheur » : « Je ne cherche pas. Je trouve. » Mais pour trouver et sâabandonner, encore faut-il maitriser ses gestes et ses outils ! Ainsi, confectionne-t-il lui-mĂȘme les pointes dâagent qui serviront Ă dessiner ses Nus, Ă partir dâune mine dâargent pur montĂ©e sur un critĂ©rium (en soit, dĂ©jĂ un objet dâart !). Câest aussi lui qui fabrique son parchemin, contrĂŽlant alors son degrĂ© de rugositĂ© et sa capacitĂ© Ă plus ou moins retenir les particules dâargent, ainsi que son huile « dĂ©pigmentĂ©e » en retirant les pigments de couleur de sa peinture. CĂŽtĂ© technique, il rĂ©pĂštera par exemple pendant une dizaine de minutes chaque trait de crayon au prĂ©alable sur un papier standard avant de figer ses Nus pour lâĂ©ternitĂ©.
Tout cela peut paraĂźtre bien sĂ©rieux de technicitĂ© et de prĂ©cision sur le papierâŠ
pourtant, il est un Ă©lĂ©ment essentiel que je nâai pas encore Ă©voquĂ© et qui se retrouve au cĆur de son art : le jeu ! « La vie, câest fait pour sâamuser avant tout ! » me lance-t-il au dĂ©tour dâune conversation. Claude Chaussard est un homme malicieux qui se plait Ă raconter les anecdotes de ses diffĂ©rents projets, depuis la surprise de rĂ©aliser en plein chantier que son Arche de feu est positionnĂ©e juste sur lâitinĂ©raire des convois exceptionnels français, qui finiront par intĂ©grer lâoeuvre Ă leur trajet, la frĂŽlant dĂ©sormais de quelques centimĂštres Ă chaque passage⊠jusquâĂ cette folle expĂ©rimentation avec du mercure (Le silence transparent), quâil juge « tout de mĂȘme un petit peu dangereuse » le jour oĂč il sâaperçoit que les vapeurs ont attaquĂ© sa gourmette en or logĂ©e dans sa poche de pantalon. Claude Chaussard joue avec les matĂ©riaux, mais aussi avec le temps et sa propre technicitĂ© : « Je navigue Ă vue. » dit-il en parlant de ses Lettres des anges. « Ce quâest un an aprĂšs que la couleur se rĂ©vĂšle et que je peux vĂ©rifier si cela me convient. » Alchimiste espiĂšgle, un peu savant fou, lâĂ©merveillement de Claude Ă chaque nouvelle dĂ©couverte est communicatif, comme ce jour oĂč il remarquera lâapparition de poils (!) Ă lâapplication de peinture sur du papier non-tissĂ© utilisĂ© en musĂ©ographie⊠ou alors lorsquâil rĂ©alisera que le seul moyen de verser son mercure est goutte Ă goutte avec une seringue afin dâĂ©viter quâil ne sâĂ©parpille en billes. DĂ©finitivement orientĂ© sur le plaisir dâexpĂ©rimenter et de crĂ©er, il collabore aussi avec dâautres disciplines artistiques, comme dans Le Colofon (livre tirĂ© Ă 27 exemplaires mĂȘlant art et Ă©criture), ou dans ses Traits de crais, oĂč il sâamuse Ă faire claquer sur une toile des cordes imprĂ©gnĂ©es de pigment au son de rythmes contemporains.
Comme le dit si bien son confrĂšre Maurice Benhamou, lâart de Claude Chaussard est un « art intime, retenu Ă lâextrĂȘme, ouvert sur lâinvisible », oĂč « le mĂ©dium dĂ©cide de lâitinĂ©raire ». Art multiple, art surprise et art Ă©volutif, portĂ© par une recherche artistique de fond, une curiositĂ© avide, et un enthousiasme flagrant, il est pour moi un art aussi philosophique : celui de connaĂźtre le juste moment de lâabandon, cette bascule qui fait naitre le Beau et lâĂternel.
Site Internet Artiste de la Galerie Correia art contemporain Renseignements : Jean-Michel Correia â 819 571 3368 â [email protected] Photos : Sonia Reboul















