Marlowe n’est pas seulement « merveilleux », comme dirait Anne Riordan. Il est aussi, de temps à autre, énigmatique.
Nous sommes à la toute dernière page de La grande fenêtre. L’histoire est donc terminée. Consciencieusement, le narrateur Marlowe dissipe les dernières obscurités du récit, on sent qu’il tient à ne rien laisser dans l’ombre. Il lui reste encore deux points à éclaircir, il les soumet à Breeze, le flic de service dans cette page, qui le renseigne fort obligeamment. Ils se quittent bons amis après avoir fait toute la lumière, ce dont le lecteur, satisfait, leur est reconnaissant. Il ne sait pas ce qui l’attend, le lecteur.
Rentré chez lui, Marlowe s’installe devant son échiquier. C’est la seconde fois dans cette histoire. La première, c’est au début du chapitre 15. Marlowe souffle un peu chez lui, à dix heures du soir, après la découverte d’un nouveau cadavre au chapitre précédent. Il contemple les pièces de son échiquier auxquelles il trouve « cet air à la fois aiguisé, compétent et compliqué qu’elles ont toujours en début de jeu » (“that sharp, competent and complicated look they always have at the beginning of a game”). Il choisit une partie dans une brochure spécialisée et vient de bouger un premier pion quand on sonne à sa porte : c’est Breeze, escorté d’un autre policier.
Mais revenons à notre dernier chapitre, le 36. Cette fois, Marlowe n’est pas dérangé, il a le temps de dérouler une partie entière — « en cinquante-neuf coups », précise-t-il —, une Capablanca, du nom d’un grand maître cubain. Et voici son soixantième coup à lui, en forme de réflexion in petto :
“Beautiful cold remorseless chess, almost creepy in its silent implacability.”
« Admirables échecs, d’une froideur sans remords, mécanique implacable et silencieuse à vous donner la chair de poule. »
En lisant cette phrase, on se dit que les échecs ne sont pas seulement pour Marlowe un innocent passe-temps. Quelque chose l’attire dans ce jeu, quelque chose qu’il ne trouve pas dans sa vie, peut-être. Cette insensibilité, cette froideur mécanique, serait-ce vraiment là ce qu’il admire ? Ou bien s’agit-il d’autre chose, mais quoi ?
La partie terminée, Marlowe se poste un moment à la fenêtre pour écouter les sons et humer l’air de la nuit, avant d’aller rincer son verre dans l’évier de sa cuisine, de le remplir d’eau fraîche et le boire à petites gorgées, debout, en se regardant dans la glace :
“When it was done I listened at the open window for a while and smelled the night. Then I carried my glass out to the kitchen and rinsed it and filled it with ice water and stood at the sink sipping it and looking at my face in the mirror.”
Il ne reste plus qu’une ligne, la dernière du livre. Le lecteur du Grand sommeil et de Adieu, ma jolie se dit qu’il va de nouveau pouvoir déguster un de ces finals tout de noirceur et de mort auxquels l’ont habitué les deux romans précédents. Mais cette fois, ce n’est pas du tout la même petite musique triste que nous joue Marlowe, il se contente de trois mots :
“ ‘You and Capablanca,’ I said. ”
En français : « — Toi et Capablanca. » Perplexité du lecteur blogueur, qui ne voit pas du tout ce que Marlowe peut bien vouloir (se) dire, au-dessus de son évier, en buvant son verre d’eau. S’agirait-il d’un défi lancé au champion disparu ? C’est ce que semblent avoir pensé Renée Vavasseur et Marcel Duhamel, les traducteurs historiques, en donnant un bravache « Toi contre Capablanca ! », point d’exclamation à l’appui. Au moins étaient-ils logiques avec eux-mêmes puisque quelques lignes plus haut, ils traduisaient “… and (I) played over another Capablanca” par « … et (j’)attaquai une partie contre Capablanca ». Mais pourquoi ces deux contre ? Marlowe n’a pas joué contre Capablanca, il s’est contenté de reconstituer une partie de Capablanca — pratique courante chez les joueurs d’échecs pour s’entraîner, acquérir la culture du jeu. (De nos jours, dans la base de données du site chesstempo.com par exemple, on trouve plusieurs parties de Capablanca en 59 coups, dont une qu’il a perdue en 1937 à La Havane ! Et le blogueur de se prendre à rêver que c’est justement la partie choisie par Marlowe.) C’est faire un contresens que d’imaginer Marlowe dans un rapport de rivalité avec le grand maître : il serait plutôt dans un rapport de maître à disciple, s’agissant d’échecs en tout cas. Ou plutôt d’égal à égal, s’agissant de leurs domaines de compétence respectifs. Le another oublié par les traducteurs (“I… played over another Capablanca”) suggère à lui seul que Marlowe n’en est pas à sa première Capablanca, le grand maître est pour lui une vieille connaissance qu’il aime à retrouver de temps à autre, en compagnie de ce “beautiful cold remorseless chess…”.
Ce qui nous amène à considérer une autre interprétation : celle qui verrait en Capablanca et Marlowe deux grands maîtres au-dessus de la mêlée, évoluant chacun dans un univers différent mais liés par la même expertise, la même maîtrise. Le privé aurait reconnu dans le champion d’échecs un pair, un homme comme lui, capable de triompher de toutes les embûches semées sur sa route par l’adversité et de la mettre échec et mat. Sous la plume de Tom Williams, les échecs et le grand maître représenteraient cette pureté qui serait aussi celle de Marlowe, pur parmi les impurs, incorruptible parmi les corrompus. Diable ! Voilà notre héros, par la grâce d’une simple partie d’échecs qu’il n’a pas même eu à gagner, en train de se transformer en superman…
Que Marlowe soit incorruptible, c’est incontestable, et c’est pour ça qu’on l’aime, entre autres. Qu’il soit « pur » est déjà moins sûr. Mais que seuls les « purs » et les « incorruptibles » puissent « accéder au sens » (“truily intuit meaning”), comme l’écrit Williams1, voilà qui fait se hausser les sourcils du blogueur et ses yeux se lever au ciel. Car au fait, de quel sens peut-il bien s’agir ? !
Halte aux divagations ! Marlowe n’est ni un maître, ni un pur. S’il parvient à émerger tant bien que mal des embrouilles nauséabondes dans lesquelles le plongent ses enquêtes, il n’en sort jamais indemne. Et tout lecteur de Chandler le sait bien : Marlowe ne maîtrise pas grand chose, il donne souvent l’impression de subir beaucoup plus que d’agir, se frayant comme il peut un chemin entre une femme fatale, deux flics corrompus et trois malfrats. S’il parvient toujours à boucler ses enquêtes, leurs dénouements ne ressemblent guère à des triomphes, sans être pour autant des fiascos. Un champion, Marlowe ? Il cache bien son jeu, alors ! Non, sa performance est tout autre : dans sa manière bien à lui de maintenir le cap, non pas celui que lui a fixé son client ou que ne cessent de lui assigner les flics, mais celui qu’il s’est fixé lui, une fois pour toutes. Car une fois ce cap fixé, il n’en démord plus, quels que soient les ennuis que lui vaudra son obstination. Ni pion manipulable à loisir, ni champion triomphant à tout coup, Marlowe va son chemin, jusqu’au bout, quoi qu’il lui en coûte et tant pis si c’est pour le découvrir en impasse.
« Toi et Capablanca ». Toi, Marlowe, un champion, comme Capablanca ? Impossible, donc. Et si la formule était purement ironique ? Elle irait comme un gant à Marlowe-le-désabusé : « Toi, mon pauvre Marlowe, un champion comme Capablanca ? Allons donc ! » Mais rien dans le texte qui signale l’ironie du ton, pas la moindre notation genre « sourire en coin », pas le moindre petit adverbe connotant l’auto-dérision derrière le “I said” final. Comment comprendre alors la connivence que semble établir Marlowe entre le grand maître et lui par ces trois mots : « Toi et Capablanca » ? Peut-être en donnant tout son poids à celui qui les précède immédiatement : mirror, glace/miroir. Ces trois mots, ne l’oublions pas, Marlowe les prononce en se regardant dans une glace. Le « vrai » Marlowe les adresse à celui qu’il voit dans le miroir, son reflet, son image, le Marlowe virtuel — celui qu’il pourrait être, le champion qu’il aurait pu devenir s’il s’était consacré au « noble jeu » comme le maître Capablanca, le champion qu’il pourrait être dans son domaine à lui, pas moins compliqué que celui des échecs. Le Marlowe idéal, voilà celui à qui s’adresse le Marlowe réel en train de boire son verre d’eau. Idéal, oui, à condition de l’entendre aussi comme le paletot du poète…
Dans The Novels of Raymond Chandler: A Short Guide, Londres, Aurum Press, 2014. ↩︎