Nous aurions pu être des violeurs
École primaire – Je suis amoureuse du nouvel élève. Je le dis à ma meilleure amie. Elle lui dit. Il vient me voir à la récré, prend ma main, et me tord le doigt.
Il suppose qu'il ne peut pas parler à une fille comme il parle à un garçon. C'est ce que disent les contes et les dessins-animés. Personne ne lui explique le contraire.
Collège – Des garçons s'amusent à attraper des filles dans le couloir pour leur toucher les seins. J'ai encore un corps d'enfant, je ne fais pas partie des victimes. Mais je suis déléguée et je ressens un besoin de faire quelque chose. Chez moi, je fais un collage avec des images de poitrines découpées dans les pages lingerie de LaRedoute, et je balance mon œuvre dans les vestiaires des garçons pendant le cours de sport.
Je suppose que les garçons ont des envies de sexe qu'ils doivent nourrir d'une façon ou d'une autre. C'est ce que disent les séries télé et les magazines pour adolescentes. Personne ne m'explique le contraire.
Collège – On a droit à un cours d'éducation sexuelle de 20 min. Je sais maintenant où trouver des préservatifs et j'ai l'adresse du planning familial sur une brochure, au cas où j'ai besoin d'avorter. Je ne connais toujours pas le mot « consentement ».
Lycée – Je suis intéressée par un garçon de ma classe. Je voudrais qu'on soit amis. Il me propose une sortie au parc. Il se met à me caresser les bras et le dos. Il m'embrasse. Je suis mal à l'aise, j'ai la tête qui tourne.
Je suppose que c'est de ma faute, qu'accepter un rendez-vous à deux implique ce genre de chose, et qu'il ne voudra pas de moi comme amie si je refuse maintenant. C'est ce que disent les séries télé, les magazines féminins, les films, les jeunes de mon âge. Personne ne m'explique le contraire.
Ça n'ira jamais plus loin avec ce garçon. Il rompt car « je suis trop bien pour qu'il me fasse ça ». Je suis dévastée, j'étais pourtant prête à coucher avec lui pour être normale, puisque c'est normal, puisque c'est ce que disent les magazines, puisque personne ne m'a expliqué le contraire. Je ne connais toujours pas le mot « consentement ».
Fin du lycée – Je commence ma relation avec l'homme formidable qui partage encore ma vie aujourd'hui. Après quelques mois, j'ai envie de faire l'amour pour la première fois. Je me déshabille l'air de rien pendant un câlin. Il est mal à l'aise, mais je continue. Il finit par entrer dans le jeu.
Je suppose qu'un garçon a forcément envie de faire l'amour, qu'il est trop timide et que je dois prendre les choses en main. C'est ce que disent les magazines, les séries télé, les films, internet, les jeunes de mon âge. Personne ne m'explique le contraire.
À chaque rapport, j'ai mal pendant les premiers va-et-vient, et puis ça passe. À chaque fois il me demande si ça va, me propose d'arrêter, mais je veux continuer.
Je suppose que c'est normal d'avoir mal. C'est ce que disent les magazines féminins, les films, la télé, et ma mère infirmière. Personne ne m'explique le contraire.
On n'a pas toujours envie en même temps. Parfois l'un se force un peu, pour faire plaisir à l'autre. Ça devient un jeu, un défi : « ok, donne-moi envie ». Parce qu'on s'aime. On suppose que c'est normal, qu'on doit faire l'amour au moins toutes les semaines, à 20 ans. C'est ce que disent les magazines, la télé, les jeunes de notre âge. Personne ne m'explique le contraire…
Il veut me caresser le matin quand je somnole encore. Je lui dis que ça me dérange. Il comprend et ne le fait plus. On commence à parler sérieusement.
Fac – On commence à ne plus trouver tout ça normal. On commence à entendre le contraire. Grâce à une professeure de littérature américaine, je m'éveille au féminisme. On en parle à deux, beaucoup. On lit Virginie Despentes. On lit Causette. On découvre des initiatives comme la vôtre. On apprend le mot « consentement ».
Aujourd'hui – On a moins de 25 ans. On n'a pas fait l'amour depuis 6 mois et on s'en moque. On se respecte. On s'attend. On a mis des mots sur nos erreurs et on s'est pardonné, à l'autre et à nous-mêmes, de notre ignorance.
On continue de parler de féminisme. À deux. À plus que deux. À nos amis. À nos familles. À ma jeune sœur qui a 11 ans. Je tiens à lui expliquer le contraire.
Je tiens à expliquer ce qu'est le consentement. Que non, ce n'est pas normal d'avoir mal la(les) première(s) fois. Qu'il faut prendre son temps, s'écouter. Ne jamais le faire « pour faire plaisir », « parce qu'on n'est pas des vieux », « pour le garder », « parce que c'est normal ». Le faire parce qu'on a envie. Et uniquement si on a envie.
Nous aurions pu être des violeurs. Parce que c'est un peu ce que disaient les contes, les dessins-animés, les magazines féminins, la télé, internet, les jeunes de notre âge, nos parents. Mais surtout parce que personne ne nous a expliqué le contraire.














