Une saison de théâtre 2013-2014 (1/2)
La saison passée a été riche en émotions, autant que peut l’être une saison remplie. Alors qu’une nouvelle s’entame, et avant de la parcourir comme à notre habitude, revenons sur quelques pépites passées…
Letzte Tage. Ein Vorabend. Un Marthaler dur et ambitieux. Un Marthaler sérieux comme il en arrive parfois. Un Marthaler qui donne son regard sur l’histoire. On l’avait déjà vu, grinçant et étendu sur presque quatre heures dans son immense Schutz vor der Zukunft qui traitait des kidnappings odieux et des expérimentations scientifiques sur les enfants hyperactifs pendant la Seconde Guerre Mondiale en Autriche. Ici, c’est la condition Juive, cent ans après le début de la Première Guerre Mondiale. Que reste-t-il de la montée du nazisme de cette époque ? Beaucoup, nous montre Christoph Marthaler.
Le décor étant la salle même du Théâtre de la Ville, théâtre qui semble totalement à l’abandon, dont les sièges s’amoncellent, c’est qu’il est en effet question de cimetière poussiéreux, comme un lieu chargé d’histoire. Très peu se passe et les acteurs/musiciens errent dans cet espace en ruine. Femmes de ménage étrangères qui se font mettre à la porte, horde de touristes asiatiques qui photographient à tout va sans ne rien voir, politiques qui s’endorment devant les discours xénophobes d’époque minutieusement reconstitués par Marthaler, comme s’ils étaient d’une banalité sans limite. Pas de Juifs, mais leur musique. Celle des déportés, celle composée dans les camps, celle des absents qui résonne dans l’immense salle du théâtre presque vide et fait fuir ces quelques acteurs disséminés dans les tribunes comme si cette tragique musique était inaudible. En écho, pendant les trois derniers quarts d’heure, comme depuis le fond des âges, des fragments de musiques juives, chronologiquement depuis le XIXe siècle jusqu’à l’année en cours, 2013, se font entendre. Les acteurs, maintenant blancs vêtus, apparaissent depuis la haut de la salle jusqu’à son bas comme des fantômes. La finesse de Marthaler fait de ce spectacle un immense cri silencieux qui nous dit que, peut-être comme ces présences qui réapparaissent de plus en plus visiblement, les discours xénophobes plus tôt présentés ne sont pas qu’une histoire de passé, tandis que les partis extrémistes se renforcent de jours en jours…
Life &Times, épisodes 3 et 4. Suite de l’incroyable pièce proustienne basée sur la vie banale de Kristin Worrall, jeune quarantenaire de la classe moyenne américaine. « Can you tell me your life story? » Peux-tu me raconter ta vie ? Et les seize heures de conversations téléphoniques qui ont suivi en réponse à cette question anodine utilisées comme matière première, présentées tel quel avec fautes et hésitations.
On reprend donc là où on l’avait laissée l’histoire : à l’adolescence. On découvre les premières cuites, les cigarettes, le premier copain et le voyage en Angleterre. Mais ce qui est surtout notable, c’est le changement radical une fois de plus dans le choix de mise en scène. À chaque fois, des contraintes et un principe simple sont choisis, et suivis pour l’épisode. Nous avons eu la danse créée en temps réel devant des cartons tirés au sort qui indiquaient les pas, nous avons eu la comédie musicale, et maintenant le huis-clos. Incroyablement, la pièce se déploie en double. Dans sa parole et dans son action. Tout ce qui est visible correspond à ce que l’on comprend être une histoire de meurtre, comme au Cluedo, où un inspecteur enquête pour retrouver le coupable, tandis que tout ce qui est audible et est formulé par ces mêmes protagonistes ne correspond en rien à l’action, mais est bien la suite de l’histoire de l’adolescence de Kristin Worrall. Le tout fonctionne à merveille. Les deux histoires aux antipodes se superposent, et on les suit doublement sans encombre jusqu’à nous mener devant un long monologue qu’il faut dire admirable. Tous les acteurs, immobiles dans un tableau vivant guettent l’arrivée d’extra-terrestres, deus ex machina de cet insoluble affaire criminelle, de cette interminable logorrhée. Du moins jusqu’au prochain épisode !
« Venez en masse, franchement. Venez. Ce texte est uniquement écrit pour vous dire de venir de toute façon, pour vous inciter, pour être incitatif, pour produire une envie extrêmement puissante en vous et en particulier dans votre cerveau. Donc autant vous le dire toute de suite : la meilleure pièce de la saison, c’est nous. Tout simplement parce que c’est vous. Parce que c’est vous qui venez. Vous comprenez ? D’ailleurs, ce n’est pas vraiment une pièce, ce truc. C’est une rencontre. Donc voilà, venez. Nous sommes heureux de vous rencontre. » Tel était le résumé de Rencontre avec le public de Thibaud Croisy, présenté aux Inaccoutumées à la Ménagerie de Verre cet hiver, et qu’on pouvait lire sur les dépliants de présentation du festival.
«Vous êtes venus, maintenant. Ca y est. Vous êtes là. En masse, je ne sais pas, mais les réservations sont allées bon train, m’a-t-on dit, donc il se peut que vous soyez nombreux, ce soir, peut-être près d’une centaine. Peut-être est-ce grâce à ce texte que vous avez lu sur les flyers, dossiers de presse, ce texte que nous avions écrit uniquement pour vous dire de venir, pour vous inciter, pour être incitatif, pour produire une envie extrêmement puissante en vous et en particulier dans votre cerveau. Rappelez-vous : dès le départ, nous avions joué cartes sur table avec vous. Nous vous avions dit les choses très simplement, très clairement. Nous n’avions pas triché. Nous vous avions dit que la meilleure pièce de la saison, c’était nous, tout simplement parce que c’était vous, parce que c’était vous qui veniez. Et donc voilà, maintenant, ça y est, vous êtes là, vous êtes présents, vivants devant nous, ou pas loin, et tout ce que nous vous avions dit depuis le début vous êtes en train de le vérifier. » Tel était le texte de la feuille de salle distribuée le soir de la représentation.
Tout semblait indiquer un piège, évidemment. Mais la curiosité est plus forte. Et c’était une évidence, puisque c’est la curiosité qui génère l’état de spectateur. On le sait bien, c’est sa pulsion scopique, l’envie de voir et de contrôler par le regard. Ce qu’offre le dispositif du théâtre ou du cinéma. Tout est vu sous contrôle, le spectateur n’est jamais embêté depuis sa place de voyeur, comme le rappelle l’origine étymologique du « théâtre », le lieu d’où l’on voit. Bien sûr Rencontre avec le public joue sur ces données en les transformant en traquenard. Le piège du théâtre, dans sa plus grande simplicité. Le pacte théâtral entre acteur et spectateur qui vole en éclat. Dans la Ménagerie de Verre, les gradins ne sont pas dans leur position habituelle mais au fond de la salle, laissant la vue sur la porte du garage. Trois chaises et trois bouteilles d’eau face à nous. Puis trois personnes entrent, s’assoient… et deviennent spectateurs des spectateurs. Une vidéo-projection prend le relais et se fait la voix du spectacle dans un texte défilant qui s’adresse au public en leur demandant d’être attentif au bruit qu’ils produisent, leur faisant remarquer qu’il est impossible d’être tout à fait silencieux quand on est en position de spectateur etc. Ce dernier est ramené à sa condition. Il est en quelque sorte voyeur : il a payé pour voir quelque chose. La vidéo-projection provoque : « Vous avez payé vos places, et cet argent va simplement nous servir à aller manger au restaurant. » La proposition se transforme en anti-spectacle. Les trois acteurs se parlent entre eux, mais le public ne les entend pas, ils bricolent dans leur coin sans qu’on voie clairement ce qu’ils font, réalisent des actions inabouties comme cette soupe qui tout juste finie est immédiatement jetée à la poubelle. La porte du garage au fond de la salle est maintenant ouverte, si bien que les spectateurs ont en perspective les voitures et les piétons qui passent dans la rue Lechevin … Clairement, l’idée est de ne pas en avoir pour son argent, de ne pas pouvoir voir ce pour quoi on a payé. Comme nous le disions, la simple remise en cause du contrat théâtral. La tension monte encore d’un cran et les commentaires se font plus agressifs à l’égard des spectateurs, les insultant. L’une des trois personnes sur scène se met face au public et demande alors à être giflée. Ayant été malmené par rapport à ses attentes et à ses habitudes, après avoir été rabaissé, on offre la possibilité au spectateur de se venger. Et c’est exactement à ce moment que Thibaud Croisy réussit ce qu’il entreprenait depuis le début, depuis le moment-même où il rédigeait son texte incitatif : abolir pour de bon le quatrième mur. Au moment exact où la main du public rentre en contact avec la joue de l’actrice qui l’a ordonné, le spectateur a franchi la limite. Il n’y a plus de différence entre acteur et spectateur et tout est maintenant possible. Nous sommes sur un champ de bataille. Le piège.
Le texte s’intensifie encore en relevant la « passivité merdique » de la condition de spectateur. L’actrice giflée se tient devant le public et lui lance en retour un ultimatum. Elle va nous cracher à la figure si l’on ne sort pas immédiatement. Évidemment c’est bien amené. Cela n’aurait pas été crédible s’il n’y avait pas eu tout ce qu’il y a eu auparavant, si le spectateur n’avait pas fauté en outrepassant les limites de son « rôle ». Beaucoup sortent donc, de peur de représailles. Finalement les trois protagonistes commandent un taxi qui finit par arriver devant la porte du garage et prennent la direction du restaurant dans lequel ils avaient plus tôt annoncé qu’ils iraient se restaurer avec notre argent. La scène est vide, la régie est vide, le texte continue encore de défiler mécaniquement au fur et à mesure que la lumière décroît seule elle-aussi. Le spectacle comme entité autonome maléfique, grand vainqueur sur les quelques spectateurs hébétés ayant osé rester dans la salle.
Thibaud Croisy, avec cette violente proposition explore brillamment le mécanisme et le fondement du théâtre. Quand il fait dire que les acteurs vont aller se restaurer avec l’argent du spectateur, « notre » argent, celui de la collectivité, ce qu’il sous-entend c’est que cet argent ne va servir qu’à ça. Sans rien nous avoir offert en retour. Le pacte du théâtre n’est donc en ces termes pas respecté. Mais pourtant c’est un stratagème supplémentaire. Il serait faux de dire que Thibaud Croisy ne nous a rien offert. Nous sommes bien assis dans la salle, et on « voit » les agissements qui ont lieu devant nous, même s’ils sont atypiques. Ces agissements parce qu’il est bien difficile de les qualifier autrement, et c’est tout l’intérêt de la proposition. Même Josef Danan s’est interrogé et peine les définir. Alors qu’il prend l’exemple d’un travail précédent de Thibaud Croisy dans son livre Entre théâtre et performance : la question du texte, il écrit cela : « Il y a eu « théâtre » mais j’ose à peine employer ce mot. Car nous étions dans le réel. Comme si rien de tout cela n’était joué mais avait lieu. » Il est en ces termes évident que le contrat classique du théâtre entre acteur et spectateur est ici redéfini.
De plus, et cela découle de cet « avoir lieu », le lieu théâtre est lui-aussi troublé. Le théâtre classique brouille les repères du monde dans lequel il est inclus : il simule un noir indéfini pour que tout puisse y avoir lieu sans interférences du monde extérieur. Ici, on est à la fois dans le théâtre et hors du théâtre, puisque la vie « réelle » est à vue. On rappelle que le spectateur a en perspective les voitures et les piétons qui passent rue Lechevin depuis le garage ouvert. Le spectateur prend alors immédiatement conscience de sa position et de sa perversité. Il est ici parce qu’il attend quelque chose, parce qu’il a payé, mais il n’est pas retenu captif. Il ne lui coûterait rien de se lever et de partir par cette ouverture sur la rue. Alors, humilié, pourquoi reste-t-il ? La réponse est sans doute à trouver en chacun.
En redéfinissant d’abord le contrat, ensuite les limites du théâtre, Thibaud Croisy vient enfin éclairer un phénomène absolument primordial dans le rapport entre spectateur et acteur. Comme nous l’avons dit, les acteurs et les spectateurs sont hissés au même rang sans distinction à l’instant où le quatrième mur est aboli après la claque. Mais apparaît à la même seconde la « banalité du mal » de Hannah Arendt. De quel droit une personne en gifle-t-elle une autre sans qu’ils ne se connaissent et sur simple prétexte que l’un l’ait demandé à l’autre ? Si cette « rencontre » avec le public ne se solde finalement que par la disparition du quatrième mur, cette « rencontre » affirme par là-même que celui-ci ne doit en fait ne jamais être entièrement brisé. D'une certaine manière, ce que semble nous dire Thibaud Croisy est que le quatrième mur est la condition sine qua non de la représentation. Sans lui, on bascule du côté de la présentation pure, et donc, sans doute, de ses dérives possibles. Le spectateur a payé pour un service, il a donc une position dominante sur l'acteur. Mais cette domination par défaut ne serait-elle pas la raison pour laquelle le spectateur ne doit justement jamais dépasser le quatrième mur ? Pour le protéger de lui-même et de ce qu'il pourrait vouloir faire aux acteurs ? Puisqu’on a inclus un rapport financier, le spectateur peut considérer comme ses biens les acteurs qui sont censés lui rendre le service pour lequel il s’est engagé et a payé : de la satisfaction. C’est le rôle du salut final. Ainsi, on applaudit : ce qu'ont fourni les acteurs est conforme à ce qu’on attendait d'eux, ils ont bien travaillé et nous en ont donné pour notre argent ; on n'applaudit pas : ce qu'ont fourni les acteurs n'est pas conforme à ce qu’on attendait, nous n'en avons pas eu pour notre argent, nous sommes mécontents. Et nous voulons un dédommagement. Mais ce qu’on apprend de Rencontre avec le public, c’est que ce dédommagement ne doit absolument jamais être autre chose qu’une frustration pour le spectateur.
Le Blitz Theater est venu depuis la Grèce jusqu’à Montreuil pour présenter son Late Night qui s’inscrit totalement dans la filiation de la danse-théâtre de Pina Bausch dont nous parlons juste ensuite.
On assiste à une soirée dansante dans un espace en décomposition : des fragments de lumière clignotent ici ou là et de la poussière tombe des cintres, comme si le plafond s’effondrait. La nostalgie qui émane de la pièce est globale et le sentiment post-apocalyptique. Il y a eu une guerre. Tout est à l’imparfait dans le récit de ces six personnes qui ont semble-t-il regardé le monde se gâter sans jamais rien faire, et n’ont plus de choix que de danser sans fin, ensembles et avec leurs souvenirs, pour ne pas (s’)oublier eux-aussi et fondre dans les décombres. On achève bien les chevaux de Sydney Pollack n’est pas loin. À quoi bon continuer de se souvenir quand tout à disparu ? Comment continuer à vivre à travers l’épuisement alors qu’il ne reste plus rien et que plus rien n’a donc de sens ? Ces six rescapés tentent dans un dernier effort de se faire des tours de magie avec des gestes du quotidien, mais plus personne n’arrive à concevoir le magique. Il n’y a plus d’enchantement dans leur monde : ils ne savent quand il faut applaudir ni même si le tour a eu lieu. Il n’y a plus d’enchantement, et la pièce met en garde vers ce possible latent. Le possible de la fin de quelque chose. Et puisque ce possible a d'une certaine manière eu lieu là d’où ils viennent, en Grèce, peut-être faut-il être vigilent à ce qu’il n’advienne pas non plus là où nous sommes…
1980 – ein stück von Pina Bausch, « une pièce de Pina Bausch » qui ne trouve pas d’autre titre que, celui, épitaphe, de l’année où elle a été créée et qui sonne par ailleurs la disparition de Rolf Borzik, compagnon décorateur de cette dernière. La disparition. C’est de ça qu’il s’agit. S’il ne nous a jamais été possible de voir l’intégralité du répertoire de Pina Bausch, il semble tout de même que cette pièce en soit la pièce maîtresse.
Très proustienne, elle travaille sur l’enfance, le souvenir et le passage du temps. Et donc de l’inévitable approche de la mort. Fleuve, cette pièce est à tiroirs et oscille entre le rire et les larmes. Passer des danseurs tous alignés à l’avant-scène vantant la beauté de leurs mollets – beauté qui se fanera –, à ce groupe de danseurs qui dit au-revoir à l’une d’entre elle. De cet inégalable tableau vivant de partie de campagne où les danseurs bronzent sur le plateau comme au milieu d’une clairière, à cette barrière humaine où tous les danseurs alignés debout au lointain laissent seulement entrevoir, derrière, quelqu’un danser. L’exclusion et l’au-delà. La beauté des choses et les jeunes filles en fleur. La mort et la vie. Et ces idées conductrices qui apparaissent par rhizomes dans les suites de saynètes tout au long de la pièce qui se trouvent magistralement résumées par la simple scénographie : de la pelouse verte sur laquelle se trouve une biche empaillée. La vie arrachée de la pelouse qui s’achemine vers la mort face à la mort de cette biche maintenue en vie par son taxidermisme. Aurait-il pu y avoir idée plus éloquente ? Et quand à la fin de la pièce, les danseurs rejouent en silence ce groupe qui dit au-revoir à l’une des danseuses restée seule de son côté, on retrouve à nouveau l’idée de départ, l’idée de disparition qui est possiblement celle, à l’époque de la création, de Rolf Borzik. Aujourd’hui elle est d’autant plus émouvante puisqu’elle se gonfle du deuil de la créatrice elle-même disparue en 2009, laissant ses danseurs continuer sans sa présence. Autant dire que la puissance est telle que c’est larmes aux yeux qu’ils viennent saluer, et que le public applaudit.