928 (49, Hanımefendi Sk. No:64)
Je croise un chat noir et blanc sans queue qui longe les immeubles sans me regarder.
Un matin, un collĂšgue se parfume. Il adore le parfum. Il fait beaucoup de pschit autour de lui avec sa fiole jaune. Il en met sur ses avants-bras, son cou et son torse. Lâair devient Ă©pais. Il est censĂ© sentir la fleur. Un autre collĂšgue suggĂšre un nom pour le parfum. Bingo. Ils rigolent quand, poli, je demande ce que câest. Ce sont deux hommes. Ils parlent de moi en turc. Ils blaguent parce que je ne connais pas le parfum. Ăa a lâair drĂŽle. Lâun dâeux dit que je suis simple. Câest la traduction dâun mot turc que je nâai pas le temps de retenir, ni dâentendre correctement (il est 7h20). En sortant dans le couloir, le deuxiĂšme collĂšgue dit, comme pour se justifier, quâil a dit simple, mais pas dans le sens bĂȘte, dans le sens naĂŻf. Je lâentends dans le sens pauvre. Je constate depuis quelques semaines que lâargent, la richesse et l'ascendance sont des obsessions majeures pour ce collĂšgue. Je ne dis rien, je n'ai rien Ă dire.
Je ramasse des planches mouillĂ©es entassĂ©es dans la rue et jâen choisis deux. Je les mets dans la cage dâescalier, juste devant la porte de lâappartement.
Chaque jour en dĂ©but d'aprĂšs-midi des corbeaux mangent les restes de nourriture laissĂ©s sur les tables extĂ©rieures de la cour. DĂšs quâils arrivent Ă attraper des bouts de sandwichs en fouillant au fond des emballages en carton, ils sâenvolent.
Un soir, je prĂ©pare des galettes de blĂ© et, au moment de manger, je dis Ă Tama que je voulais lui faire plaisir. Elle me donne un bisou sur la joue. Elle est suffisamment grande pour que je nâai pas Ă me baisser.
Jâattends un mail en provenance de TaĂŻwan. Il nâarrive pas. Je regarde le relief de lâĂźle sur Google Maps.
En classe, nous imaginons une version du Petit Chaperon rouge dans laquelle, plutĂŽt que dâamener une galette et un petit pot de beurre, la petite fille amĂšnerait une brochette de viande (ĆiĆ) Ă sa MĂšre-Grand. De cette façon, elle s'en servirait pour tuer le loup puis le manger, bien grillĂ© (ızgara kurt ĆiĆ). Plus besoin de chasseurs sortis de la version des frĂšres Grimm pour la sauver.
Le vendeur de la boulangerie la plus proche de l'appartement me demande si je veux que le pain soit coupĂ©. Je rĂ©ponds oui. Il a un problĂšme aux yeux. Je nâai pas vraiment le temps d'analyser lequel, car les clients derriĂšre moi veulent aussi du pain.
Pendant la rĂ©crĂ©ation, un Ă©lĂšve vient me voir. Je suis de surveillance. Sur mon visage il y a Ă©crit : je mâennuie ou je suis seul. Il dit quâil vient me sauver. Il me montre son tĂ©lĂ©phone : il a une application qui permet de suivre en direct la guerre entre la Russie et lâUkraine. Des petits pixels signalent les affrontements en cours. Les mises Ă jour annoncent les annexions russes ou les reprises de territoire par lâarmĂ©e ukrainienne. Le lendemain, quand je raconte lâanecdote Ă JĂŒl, elle me demande si on peut mettre des likes sur les Ă©vĂšnements du jour.
B. mâenvoie un vocal de 20 secondes dans lequel jâentends une machine Ă cafĂ© de la marque Senseo fonctionner. Je sais quâil travaille au secrĂ©tariat dâune universitĂ© Ă Bordeaux, quâil a deux Ă©crans Ă©normes pour faire des tableaux excel et se cacher pour Ă©couter de la musique. C'est un ami qui me manque.
Je remarque qu'on peut passer du temps dans la mĂȘme piĂšce que plein de gens en faisant comme si on Ă©tait tout seul. Je ne comprends pas. Des fois je dis bonjour, des fois je ne dis pas bonjour, et ça ne change absolument rien Ă la suite de la journĂ©e. Sacha BĂ©har a appelĂ© son spectacle Mort Asymptomatique. L'expression parle trĂšs bien de cette situation.
Le fils dâIshan assure de plus en plus le mĂ©tier Ă la place de son pĂšre. Il transporte des bidons dâeau sur son scooter depuis plusieurs semaines. Je les vois sâactiver sous la fenĂȘtre.
Je regarde une vidĂ©o quâAlma a partagĂ© sur Instagram et dans laquelle quelquâun·e filme sans rien dire les dessins Ă©phĂ©mĂšres que les plantes, prĂšs des cĂŽtes, tracent dans le sable quand le vent souffle.