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"Evoquer Bourdieu, comme je l'ai fait, peut sembler dérisoire, désobligeant, terre à terre, anecdotique, au regard des exégèses de son oeuvre et de sa notoriété internationale. Pourtant, ses deux visages, anxieux et glorieux, sont à mes yeux inséparables. Je pouvais ressentir et compatir à son malaise, parce que j'en connaissais intimement les ressorts. Mon admiration sans bornes à son égard, et la chaleureuse amitié qu'il a bien voulu m'accorder (rare dans le milieu académique), puisent peut-être leurs racines dans notre commune condition de transfuges de classe. "Je pense que mon expérience enfantine de transfuge fils de transfuge... a sans doute pesé dans la formation de mes dispositions à l'égard du monde social", écrit-il. L'indulgence qu'il a montrée à l'égard de mon travail, tout comme celle qu'il espérait dans sa dédicace viennent de cette reconnaissance réciproque entre transfuges. Dans le dernier chapitre de l'Esquisse pour une auto-analyse, il rappelle la dureté des combats qu'il a dû mener contre lui-même, et contre l'arrogance des autres : "Ce n'est en effet que très lentement que j'ai compris que si certaines de mes réactions les plus banales étaient souvent mal interprétées, c'était peut-être parce que la manière... dont je les exprimais, parfois, mélange de timidité agressive et de brutalité grondeuse, voire furieuse... contrastait avec l'assurance distante des bien nés parisiens". J'incline à penser que la conscience de notre commune condition de transfuges a été le déclencheur qui m'a valu l'amitié de Bourdieu."
Lagrave, Rose-Marie, Se ressaisir. Enquête autobiographique d'une transfuge de classe féministe, Paris, Editions La Découverte, 2021, p. 238 - 239.











