J'avais 16 ans et pendant de longues séances ma psy m'a répété "tu sais, je vois des femmes de 40 ans qui ne survivent pas à ça, qui se foutent en l'air. tu es forte, n'en doute jamais" alors pourquoi, pourquoi est ce que le doute, justement, a continué à me dévorer vivante pendant des années encore ? Pourquoi cette impression d'être à vif à défaut d'en vie ? Pourquoi cette impression de n'avoir jamais été aussi faible ? Parce que le temps, il paraît. Et la cicatrisation des blessures, des balafres et des dommages internes qui refusaient d'aller mieux. Pour fermer véritablement des plaies, encore faut-il y croire... J'avais 16 ans, donc. À 16 ans, c'est vrai, on n'aime pas vraiment comme on pourrait aimer à 20 ou 30 ans. C'est l'insouciance, la découverte, les petites histoires construites autour des maladresses. Alors si ce n'est pas au nom de l'amour, en quel nom se justifie la souffrance engendrée ? Je cherche encore. Quand il s'est présenté à moi, j'ai vu du bon en lui. Comme je voyais et continue à voir du bon en chaque personne qui croise mon chemin. Le probleme, dans son cas, c'est que je n'ai vu que ça. Que cette petite parcelle, infime et minuscule, que je me donnais pour mission d'agrandir, de faire croître, pour que ce que je croyais alors de l'amour, nous rende tous les deux meilleurs. Les deux premiers mois, tout était beau et reluisant comme un premier amour d'adolescent. J'étais transportée, je dois l'admettre. Obsédée, surtout, bien décidée à faire de lui mon succès, à le façonner sans qu'il s'en aperçoive. Tel est pris qui croyait prendre, comme dirait l'autre... Puisque doucement, les choses ont commencé à se dégrader. De fil en aiguille, le venin est apparu, s'est immiscé. Des mots, d'abord. Des insultes, envers moi. Voyant par la suite qu'elles m'ebranlaient seulement un temps, les insultes se sont déportées sur mon entourage. Ma maman n'était "qu'une pute" car elle essayait de m'en éloigner à sa manière, étant la première spectatrice de la destruction en cours. Mon meilleur ami n'était ami avec moi que dans l'attente de pouvoir "me sauter", tous les hommes étaient ainsi, c'est la raison pour laquelle je ne devais plus en fréquenter. Si je ne disais pas oui à tout ce qui sortait de sa bouche je ne valais rien, si je ne m'inclinais pas devant sa supériorité (fictive qui plus est) je ne le méritais pas. De toute façon, je ne valais pas grand chose, je n'étais pas assez reconnaissance de cette chance qu'il me faisait d'être dans ma vie, personne d'autre ne pouvait s'intéresser à moi, j'étais fade, sans vie, sans avis à part le sien, et surtout sans envie à part m'accrocher pour satisfaire ce qu'il disait. Je ne sais même plus, dans les détails, mon cerveau refuse de se souvenir. Mais un matin, je me suis réveillée seule, avec ce poids gigantesque entre les côtes, cette puissance qui tirait mes entrailles vers le bas, m'aspirant plus bas que terre, me voulait déchue, échouée, tombée. Il a détruit, avec sa violence à lui, chaque trait de caractère que j'avais déjà eu bien du mal à assumer. Il a déconstruit ma vie, fait tourner mon monde autour de lui. J'ai réussi à partir, je ne compte plus les fois en un an. Chaque fois il m'a reprise. C'était un jeu pour lui, jusqu'à temps que je cède à l'épuisement, il me promettait mieux, pleurait un peu, jurait de ne plus m'abîmer, de m'aimer et me respecter, Et évidement, ça ne durait qu'un temps. À chaque fois plus court. À chaque fois la torture, la violence et la manipulation psychologique montaient d'un cran. Car dès les premiers jours, il m'avait mise en garde : c'était lui qui décidait quand la relation s'arrêtait, jamais une femme ne lui avait fait l'affront de prendre à ce point les commandes. Je l'ai fait. À moitié on peut dire, mais suffisamment pour le blesser dans son orgueil et au final, me faire vivre un enfer un peu plus grand. Aujourd'hui quand je regarde en arrière, je me demande quand le premier coup serait tombé si je n'avais pas lutté... Parce qu'en dépit de tout ça, je lui ai tenu tête un peu, je n'ai pas cédé, je lui ai peut être laissé beaucoup, mais il n'a jamais eu mon corps. C'était à moi. C'était spécial. Je n'aurais pas donné ma virginité à n'importe qui, c'était stupide au fond, mais ce refus, ce conflit dans lequel je ne me suis jamais inclinée a constitué ma dernière force. L'enfant en moi qui ne voulait pas disparaître, pas devenir femme sur commande, n'était pas prêt et l'a revendiqué. Un an de relation sans sexe, on peut comprendre qu'il ait fini par craquer. Ce jour où il m'a annoncé qu'il mettait fin à notre relation, la chute interne a cessé. J'ai senti l'air soulever mes poumons pour la première fois depuis des mois et des ailes se déployer dans mon dos. J'étais libre, j'étais libre. Seule, certes. Isolée de force, mais je pouvais retourner vers ces amis et enfin leur avouer qu'ils avaient tous eu raison contre moi. Douloureuse, certes aussi. Car laisser partir quelqu'un qui s'est affirmé dans chaque jour et chaque nuit de l'année écoulée, c'est un peu effrayant. Ça laisse un peu vide, sans repère. Mais peu importe. Le sentiment qui primait, c'était la liberté. Enfin. Je lui avouerai quelques mois plus tard, que me laisser tomber avait été la meilleure chose qu'il avait pu faire pour moi. En quelques sortes, il m'avait sauvée. Il ne comprendrait pas, me traiterait de folle hystérique. Cette fois, j'en rirai. En lui adressant mon majeur. Quel pied. Alors, je ne vais pas prétendre que je ne m'en suis pas relevée. J'y travaille un peu encore chaque jour, bientôt cinq ans apres. Je ne vais pas prétendre que je n'arrive toujours pas à ne pas m'en vouloir. Je ne le blâme pas, c'est là la dernière marche à franchir. S'il est malade, j'aurais pu lutter plus. Je n'aurais pas dû le laisser me manipuler à ce point. Me manipuler tout court. Je l'ai laissé faire de moi sa victime. C'est ce qui est le plus difficile à assumer, à avaler encore aujourd'hui. Et surtout pourquoi. Pourquoi les hommes autour de moi sont sans arrêt de cette meme espèce, de ceux qui cherchent l'ascendant, le contrôle total sur moi. De ceux qui me veulent soumise et sans parole, exceptée la leur. Pourquoi quelqu'un ne se présente-t-il pas simplement pour m'aimer ? Je garde espoir, pour moi. Les mots s'effacent de jour en jour, ne brûlent plus comme avant. J'irai mieux, je le sais. Mais je tremble devant chaque témoignage que j'ai pu lire ici aujourd'hui. Je tremble, j'ai peur. Je me demande si nos combats sont vains alors que l'histoire n'a de cesse de se répéter. A des degrés différents certes. Mais j'ai peur pour chaque femme au dehors. Moi, je me suis construite une armure, une carapace en béton qui me rend impossible à atteindre (j'y crois du moins de toutes mes forces). Mais mes sœurs ? Mais mes futures filles ? Mais cette inconnue dans la rue ? Qu adviendra-t-il de nos luttes si ces choses là ne cessent pas ...?