Je la trouvai un matin, posĂ©e au bord de la table, dans une clartĂ© incertaine qui faisait briller sa peau comme un fragment dâaurore oubliĂ© dans la nuit. Au milieu dâautres fruits, ce fut elle qui mâappela, elle semblait parfaite. Ă la regarder, je sentis se lever en moi ce frisson que connaissent ceux qui approchent un secret : un mĂ©lange dâeffroi et de dĂ©sir, cette brĂ»lure lente qui fait hĂ©siter la main avant de toucher la perfection.
Je la pris pourtant, avec une prĂ©caution presque pieuse, comme on soutient une Ă©paule aimĂ©e ou la nuque dâun enfant. Sous ma paume, son froid Ă©tait trompeur : une fraĂźcheur de surface, une innocence fabriquĂ©e, qui dissimulait mal la tiĂ©deur profonde de sa pulpe. Ainsi, me dis-je, devait briller la pomme dâAphrodite lorsque PĂąris la posa dans sa douce main, ainsi devait luire celle quâoffrit lâange maudit au premier regard humain. Car elle avait cette ambiguĂŻtĂ© des beautĂ©s qui nâexistent que pour perdre celui qui les contemple.
Je tournai autour dâelle, lentement, comme un astre en orbite autour dâun pĂ©chĂ©. La piĂšce se chargea de son parfum, subtil, mais obstinĂ©, une sorte de soupir sucrĂ© qui semblait mâinviter Ă approcher davantage. Alors, dans une ivresse croissante, je sentis mon Ăąme tanguer : il nây avait plus les autres, la table, le matin gris ; il nây avait que lâattente, tendue comme une corde entre lâenvie et la crainte. J'aurais pu seulement la regarder, nĂ©anmoins, je n'en voulais plus. Il n'y a de beautĂ© pleine que celle qu'on dĂ©truit.
Le craquement fut clair, net, presque joyeux, un rire bref dans le silence. Durant cet instant suspendu, je crus tenir entre mes lĂšvres tout ce que le monde avait de plus simple et de plus prĂ©cieux : la douceur offerte, la promesse de satiĂ©tĂ©, la caresse faite nourriture. Nous Ă©tions le goĂ»t, nous Ă©tions la lumiĂšre qui glisse Ă travers la pulpe, nous Ă©tions la pomme elle-mĂȘme dans sa fragile splendeur.
Mais déjà , la morsure brunissait.
LĂ oĂč ma bouche avait laissĂ© son empreinte, un cercle dâombre commençait Ă sâĂ©tendre, lent et inexorable, comme une prophĂ©tie accomplie. La peau perdait sa tension, et sous lâĂ©piderme vermeil naissaient des taches sombres⊠Petites, timides dâabord, puis audacieuses, voraces, multipliĂ©es comme les souvenirs quâon voudrait effacer. Le parfum lui-mĂȘme se modifiait, glissant de la suavitĂ© Ă lâamertume, de lâinvitation au dĂ©goĂ»t, comme si chaque seconde lui arrachait une parcelle de son innocence.
Je remis la pomme sur la table.
Elle ne brillait déjà plus.
Et dans son affaissement naissant, je crus voir un miroir : celui de toutes les choses que jâavais dĂ©sirĂ©es, celui de tous les visages aimĂ©s, celui des passions trop vite incendiĂ©es.
Rien ne rĂ©siste au temps ; rien nâĂ©chappe Ă lâombre qui monte.
Alors, en la regardant se faner doucement, comme une gloire qui se décompose, je compris.
Ce que la premiĂšre morsure murmure toujours, mais trop tard pour celui qui cĂšde : beautĂ© trompeuse et Ă©phĂ©mĂšre, la possĂ©der, câest la dĂ©truire.Â