Karma & Energy : A Lonnie Bands Interview by Tuego
J'arrive Ă 18h30 dans un hĂŽtel du nord de Paris, un de ces lieux modernes oĂč se mĂȘlent bar, restaurant et salle d'attente dans une ambiance tamisĂ©e et design. Jâentre dans le hall au moment ou deux femmes sortent pour fumer une cigarette. A droite le bar, derriĂšre un restaurant, devant moi des tables hautes en longueur oĂč des clients assis sur des tabourets sont visiblement en train de profiter du WIFI de lâhĂŽtel. Pas un lieu dĂ©sagrĂ©able pour tĂ©lĂ©-travailler Ă vrai dire. Je me dirige vers ce qui semble ĂȘtre la salle dâattente de lâhĂŽtel. Jâaperçois un jeune noir assis sur un canapĂ©, absorbĂ© par son tĂ©lĂ©phone. Câest Onfully, jeune rappeur qui gravite autour de Lonnie, qui ne doit rapper que depuis quelques annĂ©es seulement. Il accompagne le Bandman lors de son sĂ©jour Ă Paris. Je lâinterpelle briĂšvement et lui explique pourquoi je suis lĂ . On essaie de prendre lâascenseur pour aller dans leur chambre dâhĂŽtel mais il nâa pas la carte qui permet de lâactiver. Il passe alors un coup fil « Tell Bandman somebodyâs here for him », puis me dit quâil va arriver dans quelques instants. Il me demande ce que je cache dans mon sac : Rien dâautre quâune petite bouteille de Christaline, un calepin sur lequel jâai notĂ© mes questions et un parapluie. Quelques minutes plus tard Lonnie arrive. On se sert la main et on monte dans lâascenseur. On entre dans la chambre, un troisiĂšme rappeur qui sâest joint au voyage est prĂ©sent, Hitta J3. Il regarde des vidĂ©os de stand up sur son tĂ©lĂ©phone. Lonnie sâexcuse du dĂ©sordre (« Sorry itâs a bit janky ») et me propose de faire lâinterview sur le balcon. Effectivement câest un peu le bordel, mais rien de choquant. Jâattends quelques minutes sur le balcon. De lĂ -haut on peut entrevoir tout Paris. Il fait encore un peu jour. Il se sert un verre, enfile une cagoule et me rejoint sur le balcon. « Oh, let me grab my cigarettes ». Câest bon, câest parti âŠ
Câest la premiĂšre fois que tu es Ă Paris jâimagine ?
PremiĂšre sortie du pays mĂȘme, jâai eu mon passeport deux jours avant dâembarquer pour ici.
Alors quâest-ce que tu penses de la France pour lâinstant ? Tu as eu le temps de faire quoi ?
Jâaime bien. Jâai vu la Tour Eiffel, jâai traĂźnĂ© avec quelques filles, jâai fait un peu de studio, rencontrĂ© des artistes français.
Bu$hi, Manast, jâai pas retenu tous les noms⊠Et Brodinski, que jâavais dĂ©jĂ rencontrĂ© Ă L.A.
Ah oui, il est connu aux USA, non ? Il a fait pas mal de choses, je ne sais pas si câest sorti mais, avec ZMoney non ?
Oui, avec ZMoney, avec Shoreline Mafia.
Et avec Hoodrich Pablo Juan ? Je crois quâils ont un EP ensemble. Mais on a jamais entendu ce quâil a fait avec ZMoney, ça devait ĂȘtre une tape je croisâŠ
Ah oui, et câest jamais sorti ?
Pas que je sache en tout cas.
Sinon, jâĂ©tais au concert vendrediâŠ
Je ne vais pas Ă beaucoup de concerts en vrai, mais jâai apprĂ©ciĂ©. Comment tu as trouvĂ© le public français ?
Jâai adorĂ©. Jâai vraiment Ă©tĂ© touchĂ© de les entendre crier mon nom. Ăa m'a presque mis la larme Ă lâĆilâŠ
Tu penses revenir alors ?
Pour un plus gros show avec plus de monde peut-ĂȘtre. Qui t'emmĂšnerais si lâoccasion se prĂ©sentait ?
Tu es en contact avec tous, toujours ?
Oui, on est une famille. Moi, Javar, Biggs, on est vraiment cousins. Par le sang.
Et Paidwill et Jizzle, on a grandi avec eux. Depuis quâon a sept ou huit ans
Dans le sous-sol de Biggs, lĂ oĂč tout a commencĂ©
Le sous-sol de Biggs ! Exactement ! Putain tâes bien renseigné !
Et tu penses pouvoir faire le mĂȘme genre de concert dans dâautres pays dâEurope, faire une tournĂ©e peut-ĂȘtre ?
Jâaimerais aller Ă Londres. Et lĂ je viens de dĂ©couvrir que jâavais beaucoup de fans au PanamaâŠ
Tu savais que tu avais des auditeurs en France ?
Je lâignorais. Jâai compris que jâavais des fans en France quand on mâa proposĂ© de venir ici. Merci Ă Eddy.
Câest lui qui a organisĂ© ta venue ici ? Comment ça sâest passĂ© exactement ?
Il mâa envoyĂ© un e-mail. Mâa demandĂ© combien je voulais. Jâai dit que je prenais rien pour le concert sâils payaient pour le reste.
Parce que jusquâau bout, jâĂ©tais nerveux, jusquâau show. JâĂ©tais pas sĂ»r que les gens Ă©coutent vraiment ma musique ici.
Mais maintenant tâes rassuré ?
RĂ©cemment tu as sorti Scorpion Eyes. Incroyable album. Pour moi ton meilleur, trĂšs personnel, sans invitĂ©, les productions sont follesâŠ
⊠et jâai fait lâenregistrement, le mix et le mastering seul, moi-mĂȘme.
Oh tu as tout fait seul ? Ăa tue. Câest la premiĂšre fois que tu le faisais ?
Non, je mâenregistre souvent seul. Creatures In Paris, encore. Je lâai enregistrĂ© seul, en mĂȘme pas une journĂ©eâŠ
Motivé par ta venue ici ?
Le voyage mâa inspirĂ© oui, et je voulais montrer aux gens dâici que lâamour est mutuel.
Pour Scorpion Eyes, comment sâest passĂ© lâenregistrement exactement, comment tâas pensĂ© lâalbum ? Est-ce que ce sont des chansons mises de cĂŽtĂ© au fil du temps parce quâelles avaient quelque chose en commun ?
Dâabord, jâai Ă©crit la chanson Scorpion Eyes. Je voulais la garder pour un album qui sâappellera Biggest Creature, mais que jâai prĂ©fĂ©rĂ© repousser pour en faire mon prochain vĂ©ritable album. Mais je tenais vraiment Ă cette chanson. Je vivais des choses particuliĂšres Ă lâĂ©poque. Tout ce que jâavais câĂ©tait mon studio portable, je devais beaucoup bouger dâun endroit Ă lâautre. Alors, jâai enregistrĂ© une bonne partie de lâalbum en bagnole.
Nan dans une petite voiture. Donc je devais toujours mâassurer que lâordinateur Ă©tait bien chargĂ©. Et puis je me suis remis Ă Ă©crire.
C'est-Ă -dire ? Que tu nâas rien improvisé ?
Câest la premiĂšre fois que je ne freestyle pas depuis AntiSocial. Câest pour ça que les gens comparent beaucoup Scorpion Eyes à  AntiSocial.
Ah oui, ta premiĂšre tape. Ou peut-ĂȘtre la deuxiĂšme.
Ma premiÚre tape en solo. AntiSocial
Avec la chanson Narcotics dessus. CâĂ©tait ma prĂ©fĂ©rĂ©e sur la tape.
Comment ? Ah Narcotics ! Wooooooooow, tu connais ça !
AprĂšs lâavoir dĂ©couverte, jâespĂ©rais que ce serait vraiment le type de chanson, la voie que tu prendrais⊠Ăa Ă©tĂ© le cas, donc câest cool.
Jâai arrĂȘtĂ© dâĂ©crire aprĂšs ça, je me suis mis Ă faire uniquement du punch in parce que jâavais pris la grosse tĂȘte. Puis les annĂ©es avançant, je rĂ©alise quâil y  a un million de rappeurs, et que je dois pouvoir me dĂ©marquer mĂȘme comme lyricist.
Ok ! On sent vraiment que câest diffĂ©rent de tes autres albums. Pas seulement du point de vue des textes, mĂȘme Ă©motionnellement. Tâes pas dans la vantardise - pas que tu sois vraiment dans ces trucs lĂ - mais câest vraiment du rap pour ressentir plus que pour montrer. Câest sombre, et ce que jâen retiens, câest lâidĂ©e que le rap, le succĂšs, sâavĂšrent ne pas ĂȘtre ce Ă quoi on sâattend au dĂ©part : câest autant une malĂ©diction quâun cadeau, que le succĂšs vient avec un arriĂšre goĂ»tâŠ
Mais câest exactement ça.
En arriĂšre-plan, il y a aussi ce point positif, cet espoir, que reprĂ©sentent tes enfants, le fait dâĂȘtre un pĂšre de familleâŠ
Avoir des enfants est une bĂ©nĂ©diction. Maintenant, quand je mâapprĂȘte Ă faire un truc bĂȘte, je pense Ă eux. Si je suis plus lĂ , câest dâabord eux que ça affecterait. Donc le dilemme devient : est-ce que je vais laisser la rue prendre mes enfants ? La rĂ©ponse est non.
On ressent vraiment ce cheminement dans la tape.
Câest parce que je veux avancer, je veux approfondir mon message. Je dois ĂȘtre meilleur, plus fin, pour que tout ce dont je parle prenne fin. Si tu vois ce que je veux dire. Je ne suis pas lĂ pour transmettre un message comme le ferait Kendrick Lamar par exemple, mais je me dois dâĂȘtre plus profond pour les enfants qui... Enfin, jâessaie de trouver cet Ă©quilibre dans ma musique. Parce que tout ça est dâune certaine maniĂšre liĂ© Ă la rĂ©alitĂ©. Je veux quâon comprenne que si ce dont je parle est arrivĂ©, ça pourrait arriver encore. Parce que dans la rue il nây a pas trente-six issues possibles. Moi jâai rĂ©ussi Ă mâen sortir, mais ce n'est pas le cas de tous. On ne peut pas tous revenir de ça. Je pense quâil y a une force supĂ©rieure qui nous y maintient. Une chose qui nâest pas humaine.
Puis mĂȘme si tu arrives Ă te lancer dans la musique par exemple, fais en sorte que ton truc soit carrĂ© avant de te lancer, fais en sorte de rĂ©flĂ©chir Ă ce que tu vas dire, ce que tu vas faire, et garde le contrĂŽle de ta carriĂšre⊠On est jamais Ă l'abri dâun retour de flammes. Lâargent ne protĂšge pas de tout dans notre milieu. Lâargent peut mĂȘme tout rendre infernal. Elle peut mĂȘme aggraver tes pires traits.
Quand tu parles de savoir ce que tu fais quand tu entres dans le business de la musique⊠La plupart du Bandgang est managĂ©e par Poody câest ça ?
Oui. Câest le boss du label, TF.
Label sur lequel sont sortis quasiment tous les albums du Bandgang.
Câest mon frĂšre de sang. MĂȘme mĂšre.
Oh ok. A quel point tâa-t-il aidĂ© pour toute cette partie business ?
Il mâa littĂ©ralement tout appris. Jâai suivi tout ce quâil mâa enseignĂ©, et lâapplique aujourdâhui pour mon propre label, AntiMedia
Ah oui, les derniĂšres sorties sont dessus. Et tu penses sortir des albums dâautres artistes ? Onfully, The Big Homie, Godfather,TeeJaee peut-ĂȘtre ?
Oui. Mais je les laisserai prendre leurs propres dĂ©cisions. Je veux pas dâhistoire de contrat, je veux pas de leur argent. Je les aiderai sans contrepartie. Ce sont comme mes frĂšres, je veux juste les voir sortir de la rue.
Comment tu les as connu ?
On a grandi avec eux. CâĂ©taient nos petits frĂšres, on a grandi dans les deux mĂȘmes rues. Mark Twain et Strath More. Tu vois, elles ont donnĂ© leurs noms Ă deux chansons de Scorpion Eyes. Les membres du Bandgang viennent surtout de Mark Twain, et sur Strath Moâ câĂ©tait beaucoup le Shredgang. On nâavait personne, on nâa pas eu dâautres choix que dâĂȘtre proches. On est une famille. MĂȘme si on se bagarre tout le temps.
Comme dans toutes les familles ! Il y a une personne dont jâaurais aimĂ© quâon parle, câest Boldy.
Boldy James. Câest mon oncle.
Oncle, genre de sang, vraiment ?
Oh ok, câest le Big Unkâ. Tu peux me parler un peu de votre relation, comment vous vous ĂȘtes connus ?
Il est comme un mentor pour moi. Câest quelquâun qui sâintĂ©resse vĂ©ritablement Ă moi. Quoi quâil puisse mâarriver, il est toujours prĂ©sent. Quand mes dĂ©mons prennent le dessus, il est lâun de ceux sur qui je peux le plus compter.
Vous avez grandi ensemble ou tu lâas connu plus tard ?
Je lâai connu quand jâai commencĂ© Ă rapper. Il avait dĂ©jĂ une petite notoriĂ©tĂ© Ă Detroit avec les Bully Boys, il Ă©tait le plus jeune du groupe. Ca fait longtemps quâil est lĂ , mĂȘme sâil commence seulement Ă gagner en reconnaissance. Câest grĂące Ă tout ce que fait Griselda. Le mouvement autour dâeux, câest vraiment une sorte de retour au rap strictement rap. Boldy James en a bĂ©nĂ©ficiĂ©.
Sur Manger On McNicholsâŠ
Lâalbum Manger On McNichols. Un album qui a Ă©tĂ© enregistrĂ© il y a plusieurs annĂ©es mais qui nâest sorti que rĂ©cemment, produit par Sterling Toles.
Oh je suis pas sĂ»r de connaĂźtre, il sort tellement de trucs lĂ . Câest celui avec Double Hockey Sticks dessus ? Ou non, ça câest Bo Jackson, câest le dernier que jâai Ă©coutĂ©, avec Alchemist.
Attends, je te montre. Celui-là . On peut faire pas mal de comparaisons entre ce disque et Scorpion Eyes.
Oh, il faut que je lâĂ©coute.
Il le faut. Câest un des meilleurs albums, point, dans mon livre.
JâĂ©coute trĂšs peu de musique en ce moment. Pour rester pur au moment oĂč je travaille sur mes chansons, pour prendre le moins de choses Ă dâautres. Je mâoccupe en regardant quelques vidĂ©os, je passe du temps avec mes enfants, jâenregistre ou je mâintĂ©resse Ă lâhistoire. Câest tout.
Quand tu parles dâhistoire, tu lis des livres, regarde des documentaires ?
Les deux. RĂ©cemment je lisais Art of InfluenceâŠÂ Mais je me suis pas mal intĂ©ressĂ© Ă lâhistoire de la Grande Bretagne⊠Comment ils ont bĂąti toutes leurs richesses grĂące Ă lâesclavage. Parce quâĂ lâĂ©cole, on nâen parle un peu mais ils ne nous disent pas tout, on va pas au delĂ des guerres et ce genre de choses. On ne dit pas que la couronne est bĂątie sur lâesclavage, que les joyaux, notamment certains bijoux Ă plusieurs dizaines de millions de dollars, ont Ă©tĂ© volĂ©s Ă lâAfrique. Je lâignorais en tout cas. Câest pour ça que je te disais que je veux aller au Royaume-Uni aprĂšs.
Tu as des comptes à régler.
Je veux leur demander dâoĂč est-ce que vient tout ce quâils ont.
Je reviens Ă Boldy. Est-ce quâil pourrait y avoir un album commun ?
Bien sûr, on en a déjà enregistré la moitié.
GĂ©nial. Ăa sortirait quand ?
Quand ce sera prĂȘt. Mais jâaimerais quâil sâadresse Ă mes auditeurs. En fait, je nâai pas lâintention de devenir une mĂ©ga star, donc tout ce que je fais, je veux que ça plaise Ă la mĂȘme base de fans. Si quelque chose au-delĂ arrive, je veux que ça soit de maniĂšre organique, je ne vais chercher personne, je mâadresse dâabord Ă ceux qui sâintĂ©ressent vraiment Ă moi. Je veux que tu viennes Ă mes concerts parce que tu sais que jâai des bonnes chansons, parce que tu aimes vraiment ma musique. Et jây tiens vraiment, parce que je pars de rien, et jâaurais pu rester un moins que rien, mais la musique mâa sauvĂ©. Ca mâa aussi apportĂ© dâautres soucis câest sĂ»r, mais jâen suis le seul responsable, et jâavance sur ces choses là ⊠Parce que je suis plus le gamin que jâĂ©tais.
Aujourdâhui tu as 27 ans. Quand est-ce que ça a commencĂ© Ă marcher pour toi ?
A 16 ans. Quand on est arrivĂ© avec le BandGang. Avec mes cousins. Moi, Biggs, Paid, Javar. LâidĂ©e est venue de Biggs, on Ă©tait Ă lâĂ©cole, on trainait dans Mark Twain. On Ă©tait plus au dĂ©part, certains sont incarcĂ©rĂ©s, dâautres doivent encore mettre leur vie Ă lâendroit. Câest pas simple parce que quand tu deviens rappeur, dâun coup tes affaires judiciaires deviennent de « grosses » affaires. Aujourdâhui avec la culture drill tout est plus emmĂȘlĂ© que jamais. La rue et le rap sont une continuitĂ©, câest plus difficile dâen sortir complĂštement. Et quand tu rĂ©ussis tes problĂšmes personnels deviennent de plus gros problĂšmes aussi, parce que dâun coup, les gens se mettent Ă oublier que tu es un ĂȘtre humain. MĂȘme en Ă©tant connu, il mâarrive dâavoir des mauvais jours, dâĂȘtre moins bien. Je dois le gĂ©rer comme tout le monde. Pour ça, je vais mĂ©diter, faire de la musique⊠Mais si je reste deux, trois jours sans faire de musique, je sens tous mes dĂ©mons commencer Ă vouloir se rĂ©veiller. Aujourdâhui dĂšs ma premiĂšre pensĂ©e dĂ©moniaque, je me dis quâil faut que je fasse de la musiqueâŠ
Et le sport ça ne peut pas tâaider aussi ?
Je viens de prendre un abonnement Ă la salle de sport, juste avant de venir ici ! Câest sur la to-do list de mon retour. Parce quâaprĂšs le show⊠jâĂ©tais vidĂ©, je manque dâendurance.
CâĂ©tait ton premier show depuis longtemps ??
Le premier depuis un an. Mon dernier était dans le Connecticut. Je devais avoir un concert avec Nudy à Phoenix ce mois-ci, mais ils ont annulé.
Pas assez de billets vendus, ils avaient vu trop grand. CâĂ©tait une salle de 2 500 personnes et ils ne voulaient pas perdre dâargent.
Ok. Donc, on va attendre pour cet album commun avec Boldy James, un futur classique inévitablement.
LĂ jâai le deluxe de Creatures In Paris qui arrive. Avec des artistes français.
Ah oui donc vraiment la crĂ©ature Ă Paris. En parlant de musique Ă venir. Tu as enregistrĂ© pas mal de choses avec Rob Vicious, de Shoreline MafiaâŠ
Je lâadore. Il est fort comme producteur aussi. Il est trop sous-estimĂ©.
Votre chanson LonnieVicious, câest un classique.
LonnieVicious, je ne sais plus si câest Rob qui a fait la prodâŠ
Si, il y a son drop au dĂ©part « I Think The Feds is Listeninâ »âŠ
Ah oui câest lui alors.
The Myth sur Scorpion Eyes est produite par lui aussi.
Un album commun est-il envisageable ?
Quand le temps le permettra. Jâai vraiment besoin de faire des pauses. Entre Hard 2 Kill et Scorpion Eyes, il y a un an et demi dâĂ©cart. Je fais ma meilleure musique quand je prends mon temps, le temps de vivre, dâĂȘtre inspirĂ©.
On sent lâĂ©volution de ta musique entre les deux. SĂ»rement parce que ce qui tâinspire a Ă©tĂ© maturĂ©.
Et ça mâa amenĂ© Ă devenir plus personnel. Parce quâils parlent tous de ce quâils ont, de ce quâils ont fait, on est moins Ă aller dans ces profondeurs intĂ©rieures.
Quand jâĂ©tais jeune, mes deux artistes favoris Ă©taient Tupac et Michael Jackson, les deux plus grands.
On entend lâinfluence de Tupac sur Scorpion Eyes.
Jâai pleurĂ© en Ă©crivant certaines de ces chansons. Elles me plongeaient dans des flashbacks. Mais jâessaie de trouver un Ă©quilibre, pour quand mĂȘme avoir du plaisir Ă le faire. Ma musique est liĂ©e Ă lâĂ©tat dans lequel je suis. Si je vais bien, je vais faire de la musique feel good⊠Donc si Scorpion Eyes est si spĂ©cial, câest parce que jâai vraiment pris mon temps pour le faire. Jâai vraiment attendu dâĂȘtre dans le bon Ă©tat d'esprit pour chaque titre. Jâavais cinquante chansons enregistrĂ©es Ă la fin, parmi lesquelles jâen ai choisi seize. Jâaurais aimĂ© en mettre cinquante, mais ça faisait trop hehe.
AprĂšs avoir Ă©tĂ© si introspectif, je me suis dit quâil fallait revenir Ă quelque chose de plus fun. Câest dans cet esprit que jâai créé Creatures In Paris. Jâai voulu y mettre des chansons plus lĂ©gĂšres. Pour Scorpion Eyes jâai pu faire une chanson qui correspond Ă chacun de mes Ă©tats dâesprit, câest plus Ă©crit, je parle de choses dont les gens nâavaient pas idĂ©e⊠Donc lĂ il a fallu que jâabrutisse un peu, que je ralentisse. Parce que jâai compris quâen tournĂ©e, ce que jâaimerais, ce sont des choses plus galvanisantes. Jâaime quand les gens connaissent toutes les paroles et quand on ressent lâamour. Je veux pouvoir sauter dans la foule, et toucher les gens.
LâĂ©quilibre entre les deux est la clĂ©.
LâĂ©quilibre est la clĂ©. En numĂ©rologie, mon numĂ©ro câest le 22, deux et deux, la dualitĂ©. Jâai une chanson qui sâappelle Duality, qui sera sur mon prochain album. LâĂ©quilibre. Noir et Blanc.
Le prochain câest Biggest Creature ?
Creature in Paris Deluxe. Et aprÚs il y a une tape avec Harry Fraud. The Ghost.
Pour « The Ghost of Dede » ?
Juste The Ghost. Parce que câest comme ça quâon mâappelle. Parce que je peux me retrouver quelque part, et disparaĂźtre. Je te vois mais toi, tu ne me vois plus. Et ensuite ce sera The Biggest Creature. Puis Evil Genius. Boldy mâa donnĂ© ce nom. Câest lui qui mâa donnĂ© le surnom de Biggest Creature aussi.
Oui parce quâil est la ConCreature.
Câest le seigneur des crĂ©atures. Il mâa dit que jâĂ©tais la plus grosse crĂ©ature, parce que je fais ma place partout et que je survis Ă tout. Je me suis fait tirer dans la tĂȘte, me suis fait braquer, jâai perdu du monde, vu tous les gens que jâaimais finir en prison. Câest comme si Dieu me testait pour une raison. Câest aussi pour tout ça que jâai commencĂ© un travail sur moi, que jâai mis un terme Ă mes addictions aux drogues, arrĂȘtĂ© de boire du lean. Pour que le monde tourne en ma faveur. Si je reste nĂ©gatif, je nâattirerai que des choses nĂ©gatives. Si jâarrive Ă dĂ©passer tous mes dĂ©mons, je pense pouvoir devenir the Biggest PersonâŠ
LâĂ©nergie câest quelque chose de rĂ©el.
Je peux toujours sentir la balle ici, quand je touche ma tempe. Tu peux la sentir. (Lonnie se masse la tempe droite avec lâindex)
Câest ce qui est arrivĂ© Ă Vegas ?
Oui Ă Vegas. Mais ça a fait de moi une meilleure personne. MĂȘme me faire braquer a fait de moi une meilleure personne. Parce que câest quelque chose que je faisais moi mĂȘme subir Ă dâautres avant de le vivre. Le karma câest rĂ©el. Tu rĂ©coltes tout ce que tu sĂšmes. Et personne ne sera jamais lĂ pour te dire que tu es aller trop loin, quâil est trop tard pour revenir en arriĂšre. Ca mâa fait me recentrer sur moi. A la fin, tout ce quâil peut te rester câest ton ego. Et changer permet de changer les choses et les gens autour de soi. Câest comme quand tu pries pour Ă©loigner certaines choses. Ăa fonctionne comme la priĂšre.
Je nâai pas retrouvĂ© la trace de tout ça en remontant instagram, câĂ©tait quoi Rich & Dangerous Art ?
Câest ma ligne de vĂȘtements
Mais il y avait des sortes de peintures aussi ?
Oui, ma copine est peintre. Et je mâintĂ©resse vraiment aux arts. Quand jâen aurai le temps et les moyens, câest dans ce monde lĂ que tu me retrouveras. Jâaimerais par exemple ĂȘtre capable de faire faire des statues de Paidwill et Jizzle, façon sculptures grecques, et les faire installer dans leurs quartiers. Jâaimerais faire ce genre dâart comme je fais ma musique. Quelque chose de concret, que personne nâa jamais vu. Je considĂšre que je peins avec mes mots. Câest pareil. Quand on rappe, on a des visions, quâon met en image avec nos mots.
Et tu travailles dĂ©jĂ sur ces arts lĂ Â ? En cherchant des artistes ou âŠÂ ?
Je le faisais, mais jâai compris que jâavais dâabord beaucoup dâapprentissage Ă faire, et il faut que je me concentre sur une seule chose Ă la fois. Parce que jâaime faire les choses moi-mĂȘme, je suis un Ă©gocentrique⊠donc je dois pouvoir mâappliquer. Câest ça le narcissisme, on a du mal Ă dĂ©lĂ©guer, on veut tout faire seul, mais Ă la fin on est de simples hommes. Avec deux yeux, deux mains, une bouche. Mais je nâai quâune seule oreille, je suis sourd de lâoreille droite. Bref, je prends mon temps pour tout ça. Parce que je nâai pas encore vraiment fait de gros sous avec le rap. Jâai jamais touchĂ© de gros chĂšques, jamais signĂ© de contrat, rien. Donc ça viendra quand ça viendra. Mais ça fait dĂ©jĂ dix ans que je mâen sors, je suis bien capable de mâen sortir pour au moins dix de plus.
Et quand est-ce que tu reviens au beatmaking ?
Jâai produit trois titres sur le dernier, Creatures in Paris, Kray et Come Here baby.
Tu aimes ça faire des beats ?
Je dois le faire avec un producteur. Je ne sais pas programmer. Je connais les notes, sais jouer du piano, de la basse, mais jâai besoin de producteurs pour programmer les 808 et choses du genre. Mais les harmonies, tout ça, câest moi. Souvent je ne me crĂ©dite pas, je laisse le nom du producteur parce que souvent ce sont des gens dont je suis proche. Je suis pas le genre de rappeur Ă collaborer avec tout le monde, mĂȘme avec les rappeurs. Quand je travaille une tape, jâai toujours Ă lâesprit dâessayer de la faire sans invitĂ©. Je mâadresse Ă mes auditeurs, je ne suis pas lĂ pour leur faire entendre quelquâun dâautre. Câest moi qui doit prouver des choses, je veux que les gens voient mon art. La musique câest personnel pour moi, câest ma vie que jâoffre au monde. Dâune certaine maniĂšre je vous donne un peu de moi, vraiment.
Jâai encore quelques questions, mais plus sur certains points prĂ©cis de ta carriĂšre. Ăa te va si on continue ?
Ăa me va totalement si on continue, jâapprĂ©cie lĂ , tu es la premiĂšre personne dont⊠je mâen souviendrai. Premier vrai concert hier, et lĂ premiĂšre vraie interview. Je mâen rappellerai toujours.
Alors, lâalbum Street Dream TeamâŠ
Mais oui ! ExtrĂȘmement sous-estimĂ©. Il est fou, avec un sacrĂ© casting.
Câest avant tout la tape de FK1st, le producteur. On a dâabord fait la chanson Street Dream Team, puis il a voulu quâon en fasse tout un concept. JâĂ©tais ok, parce que je suis toujours partant pour pousser et mettre en avant mes proches. Mais il nây a eu aucune promo autour du projet. Câest en partie de ma faute. Jâenregistrais Hard 2 Kill à lâĂ©poque, jâĂ©tais concentrĂ© sur autre chose. Mais câest une tape incroyable. En avance sur son temps. Moi ça mâa ouvert Ă dâautres producteurs, et câest lĂ que jâai compris que tout le monde aimait la musique de Detroit. Quâils voulaient faire sonner leurs trucs comme Ă Detroit. Je me suis mis Ă bosser avec Tommy II, un producteur qui vit en Nouvelle-ZĂ©lande, qui aprĂšs a bossĂ© sur Scorpion Eyes, et ses productions, câest comme si elles ranimaient des souvenirs, comme si elles renvoyaient Ă lâesprit dâorigine de toute notre musique, ce qui nous a bercĂ©, influencé : la musique de la Nouvelle-OrlĂ©ans. Juvenile, Soulja Slim. Cette musique qui vraiment te prend aux tripes quand tu entends le beat. Alors quand jâai entendu ses beats je me suis dit⊠putain mon Dieu, câest ça. Câest ça le son de Detroit, et lĂ on tient le son de Detroit international. Jâai vraiment commencĂ© Ă capter plus de monde Ă ce moment-lĂ , je voyais mes chiffres monter. Une fois quâon a sorti ça, on est passĂ© de quelques uns Ă trois-mille personnes qui mâĂ©coutent en France, et aujourdâhui vingt mille qui Ă©coutent Creatures In Paris, sept jours avant que jâarrive ici.
Il faut que je bosse sur Creatures In London maintenant, haha. Câest une bonne idĂ©e non ?
Oui. Ăa pourrait ĂȘtre⊠comment on appelle ça, quand tu projettes une idĂ©e qui devient rĂ©elleâŠ
Parlons de Hard 2 Kill. Pour moi câĂ©tait comme ton gros album studio, probablement le plus gros depuis K.O.D.
Oui, ou depuis AntiSocial 1.5
Ouais, mais jâai vraiment eu lâimpression que celui-ci, il y avait un noyau dur de titres travaillĂ©s pour lui, mais aussi tout un tas de chansons qui y ont Ă©tĂ© ajoutĂ©, des bonnes chansons, mais qui trainaient par-ci par-lĂ
Et tu as absolument raison.
Pour moi câĂ©tait plus une tape. Mais aprĂšs tu es venu avec Hard 2 Kill, et dĂšs la pochette, on ressent que ton intention est de frapper fort avec celui-lĂ . De A Ă Z câest cohĂ©rent. MĂȘme si personnellement ce n'est pas mon prĂ©fĂ©rĂ©.
Ce nâest pas mon favori non plus, parce que jâĂ©tais dans un Ă©tat dâesprit diabolique au moment de le faire.
Juste aprĂšs lâaccident ?
CâĂ©tait juste aprĂšs. Câest pour ça que le titre est bon. Mais ce qui est fou, câest que câest une idĂ©e que jâai eue avant lâaccident. Comme si de lâavoir dit, je lâavais amenĂ© Ă se rĂ©aliser. Je fais trĂšs attention Ă ce que je dis maintenant. Je nâĂ©voque plus la mort des gens par exemple, pour Ă©viter le retour de flamme.
Câest ce quâon dit de Drakeo aussi, parce que dans une chanson il disait « Dieu, rĂ©serve moi une place au Paradis » ou quelque chose du genre. Et sâest passĂ© ce quâil sâest passĂ©.
Le lean fait ça. Câest la drogue du diable. Tu dis des choses que tu ne maĂźtrises pas, dont tu ne te rappelles mĂȘme plus aprĂšs.
Ce qui est sĂ»r câest que la musique a un pouvoir⊠Un mec qui met sa musique sur les plateformes, son Ă©nergie voyage.
Et le lean, jâimagine que ça lâest mais je demande, câest dur dâarrĂȘter ?
Câest pas que câest difficile dâarrĂȘter en soit, mais câest dur de devoir Ă nouveau faire face aux choses auxquelles tu essaies dâĂ©chapper avec. Ăa commençait Ă altĂ©rer ma relation avec les gens que jâaime le plus, mes frĂšres, mes enfants. Câest tout ce que ça tâapporte. En plus de te couter Ă©normĂ©ment dâargent. Jâai du dĂ©penser 250 000 dollars en lean. Tâes accroc Ă cette merde comme un crackhead. Ca te bousille le corps, je suis devenu Ă©norme. Le COVID a Ă©tĂ© un accĂ©lĂ©rateur. JâĂ©tais chez moi, avec rien Ă faire Ă part boire.
Pour en revenir Ă Â Hard 2 Kill, tu semblais mitigĂ© par sa rĂ©ception, tu disais quâon ne parlais que du couplet de NudyâŠ
Je lâai sorti trop tĂŽt. Certaines chansons ne sont pas correctement mixĂ©es⊠Câest dommage parce que certaines auraient pu ĂȘtre de trĂšs gros titres.
Lesquelles par exemple ?
Gate Keeper avec Reese Youngn. Jâadore No FakinâŠ
Jâadore No Fakin et⊠Faudrait que je regarde la tracklist.
Rich & DangerousâŠÂ Whereâs Marshall.
La vidĂ©o Ă©tait marrante aussi. Câest quelque chose dont tu aimes parler, les crack heads blancs, les toxicomanes blancs, pas seulement pour en rire mais câest un thĂšme rĂ©current.
Câest un sujet sur lequel je ne dĂ©velopperai pas dâavantage hehe.
Je capte. Pour moi, ta musique change Ă un moment. Quand tu sors le EP Canât Ban The Bandman. Il y a un avant, un aprĂšsâŠ
Je fais de la bonne musique quand jâai quelque chose Ă prouver. Parfois jâessaie de me mettre dos au mur, de me mettre moi-mĂȘme en colĂšre pour Ă©crire. Mais je veux aussi essayer de rendre tout ça plus naturel. Jâessaie de me dire que je nâai pas besoin dâĂȘtre aussi triste pour faire une chanson triste. Jâai Ă©voluĂ©, mĂ»ri. Quand je fais Canât Ban The Bandman, je suis Ă un moment oĂč je pense arrĂȘter le rap, limite Ă foutre ma vie en lâair. Câest pour ça que jâai fait cette tape, sur toutes ces merdes que je traversais, pour mâen dĂ©barrasser.
Un autre projet perdu en mission : Detroit To Inglewood.
La chanson sur K.O.D. ?
Mais ça a Ă©tĂ© annoncĂ© comme un projet complet, il y avait une pochette, jâimagine pour des collaborations entre Detroit, Inglewood et mĂȘme plus largement Los Angeles.
Nan ça nâa jamais Ă©tĂ© plus quâune chanson pour moi.
Jâai du me faire un film en voyant la cover⊠Bon je crois quâon est bon.
Nan merci Ă toi. Pour conclure, Ă quoi on doit sâattendre maintenant, de la part du Bandman ?
Plus de musique, de shows, de vidĂ©os, dâartistes. Plus dâargent, de fringues, dâart au sens large. Plus de gratitude, et plus de succĂšs.
Merci. TrĂšs bonne discussion, vraiment.
Une bonne heure⊠Bon maintenant faut transcrire tout ça, ça va ĂȘtre moins cool comme boulot.
Ah mais tâes une sorte de vrai journaliste en fait !
Lâinterview sâachĂšve. Il fait nuit maintenant et la tempĂ©rature a bien chutĂ©. En retournant dans la chambre, je remarque que les deux autres en ont profitĂ© pour faire une petite sieste. Lonnie me dit que ce soir câest session studio. On se salue. Je lâentrevois une derniĂšre fois sur le pas de la porte. Je lui souhaite une bonne fin de sĂ©jour et un bon retour.