PĂȘle-mĂȘle
Jâai 5 ans. Presque 6. Est-ce que je connais la vraie nature humaine, ou est-ce que jâai encore quelques semaines de rĂ©pit ? Je ne me souviens plus de quand câest arrivĂ© exactement ... Jâai lâair nostalgique, un petit sourire pastel, si je me permets cette mĂ©taphore. La photo est un peu dĂ©lavĂ©e, je crois. Je me souviens que je me trouvais horrible dessus Ă lâĂ©poque. Je nây vois quâune petite fille douce et charmante qui fait de son mieux, et Ă qui jâai envie de parler. Profusion de cousins, cousines, qui nâexistent plus. OĂč sont passĂ©s les bons moments, les jeux, la famille ? Encore dâautres moments saisis sur lâinstant, des rires, des gens coupĂ©s, mal coupĂ©s. Le plaisir datĂ© des photos papier. Dâici quelques annĂ©es, ils auront disparus, avec le reste. Et pourtant ils seront toujours lĂ . Des mariages, des communions. des couples en reprĂ©sentations semi-officielles. Ma lignĂ©e nây a pas eu le droit. Caneton noir de la famille avant ma naissance, jâai ça dans le sang, donc ? Moins bien que les autres. Pas Ă la hauteur. Pas Ă la hauteur. Floue, les joues rouges, mal cadrĂ©e, je viens de naĂźtre. Je peux me connecter Ă lâexpĂ©rience de ma mĂšre, parce que jâai dĂ©passĂ© son Ăąge, câest finalement ma sĆur intemporelle. Lâimpression Ă©trange de veiller sur elle, de nouveau. Mais cette fois-ci en tant quâadulte, alors la tĂąche parait moins effrayante que quand jâĂ©tait enfant. Plus loin, plus tard (3 ans ?) ; la femme qui tient cette enfant dans ses bras me parait familiĂšre et mystĂ©rieuse. Elle a lâair plein d'amour pour son fardeau, et heureux, et surpris, peut-ĂȘtre. Comme un clone de ma mĂšre, mais pas tout Ă fait. Je n'ai pas eu le temps de connaitre cette personne. Câest comme ça. La femme que je vois a rĂ©ussi toutes ces annĂ©es Ă me faire croire ses propres chimĂšres. Parce que celle que je vois prend de la place, de lâespace, compte autant que les autres. Imprime la pellicule photo de sa prĂ©sence. Est jolie, tout simplement. Jâaimerais pouvoir te le dire maintenant. Trop tard. La vie est pleine de trop tard, et mĂȘme en le sachant, on continue a buter dedans comme autant de colĂ©optĂšres maladroits, encore et encore et encore. Encore un peu, ma grand mĂšre. 40 ans ? 50 ans ? Et lĂ , un ensemble noir plutĂŽt stylĂ©, dont le bas de pantalon crie annĂ©es 70. Encore des clichĂ©s, encore des gens souriants, ou pas, encore un passĂ© qui sâĂ©c(r)oule aussi surement que du sable entre mes doigts. OĂč ĂȘtes-vous tous Ă prĂ©sent ? Pour la plupart encore en vie, et pourtant disparus. Mes deux vies ont les bords qui ne collent pas ensemble. Jâai eu une famille normale avec des vacances en famille normales et des Ă©vĂ©nements familiaux normaux, et pourtant tout est si loin maintenant. Retour sur la maison des vacances, avant moi. DĂ©jĂ familiĂšre, nĂ©anmoins. Tout a un goĂ»t de familier. Des cousins sur le perron, une Ă©tagĂšre Ă pots de fleurs qui semble si Ă©trangement vivace dans ma mĂ©moire, une grand mĂšre. Elle a un chien, encore un autre que celui dont je me rappelle vaguement, je crois. Pas noir donc - pas Blackie (Blacky ?) ? - mais blanc et crĂšme, elle ressemble Ă un humain normal, pas Ă ma grand mĂšre. Elle a eu une vie. Le âavant moiâ. Toutes ces images, en tout cas une grande partie sont âaprĂšs moiâ; Et pourtant elles rĂ©sonnent comme une musique inconnue. Pas vraiment dĂ©sagrĂ©able, mais un peu triste. Celle dâun temps rĂ©volu, parti avec les poussiĂšres dans la poussiĂšre, celle oĂč je croyais au toujours sans mĂȘme me poser la question, celle oĂč il Ă©tait Ă©vident quâune famille câest pour la vie. La petite fille sur les photos sourit souvent. Elle semble plus lĂ©gĂšre que ce quâelle a vĂ©cu. Je devrait commencer Ă lui dire que je lâaime. MĂȘme les colĂ©optĂšres maladroits peuvent prendre des cours de vol. PS : Je nâai pas trouvĂ© mes bulletins scolaires.












