The Place to be : a collection
Texte publié dans le numéro 51 de la revue TK-21.
Entretien avec Julie Chovin paru dans le numéro 52.
Comment dĂ©finir la nature dâune dĂ©marche artistique (encore appelĂ©e « approche », « protocole » ou « processus de crĂ©ation ») ? Il faut sans doute prendre le terme de dĂ©marche Ă la lettre, câest-Ă -dire avec la double valeur de maniĂšre de marcher (« La dĂ©marche est la physionomie du corps »[1]) ou dâavancer dans un raisonnement (du cĂŽtĂ© de la « mĂ©thode » au sens Ă©tymologique) et dâadresse Ă autrui en vue dâobtenir quelque chose de lui â ne serait-ce quâune rĂ©ponse⊠La dĂ©marche serait alors la signature personnelle du sujet, impossible Ă imiter et Ă falsifier[2], le propre du corps et de la pensĂ©e, tous deux impliquĂ©s dans un mouvement dâadresse Ă autrui. Le geste esthĂ©tique se noue ainsi aux effets symboliques comme imaginaires de lâĆuvre sur le spectateur. Quelle est la dĂ©marche de Julie Chovin au cours de ses multiples promenades et dĂ©rives psycho-gĂ©ographiques dans les villes dâEurope occidentale et centrale ?
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le flĂąneur et la cartographie
Marcheur, arpenteur, pĂ©rĂ©grin ou voyageur⊠toutes ces figures ressortissent au personnage du flĂąneur, tel que lâa convoquĂ© Walter Benjamin Ă propos de Baudelaire[3], mĂ©taphore ou mĂ©tamorphose possible du photographe⊠Et Thierry Davila a fait du concept de cinĂ©plastique, introduit par Ălie Faure en 1920 Ă propos du cinĂ©ma, lâun des signifiants majeurs de son livre intitulĂ© Marcher, crĂ©er[4] pour penser les Ćuvres artistiques qui intĂšgrent le dĂ©placement.
La pratique de la flĂąnerie oriente toute lâactivitĂ© artistique de Julie Chovin : Ă Berlin, Ă Hanovre, en Pologne, ou, comme elle projette de le faire prochainement, Ă Tbilissi, il sâagit de perdre ses repĂšres ou de se perdre au sein de la ville, tout en la photographiant sous forme de notes visuelles et dâarchives personnelles quâelle publie aprĂšs coup sur son blog[5]. DĂšs lors, cette pratique sâassimile Ă celle de la « papillonne », comme variation continue des activitĂ©s et des objets amoureux chez Charles Fourier (reprise Ă son compte par Roland Barthes), ou de la chasse aux papillons, comme collecte et collection extensive de spĂ©cimens, toujours relancĂ©e par le dĂ©sir de lâexemplaire manquant⊠Le geste de la flĂąneuse-collectionneuse est une saisie visuelle du particulier, du singulier de la ville qui se fragmente en autant de perspectives, et une façon dâaller de vue en vue, sans se prĂ©occuper de lâĂberblick. Cette multiplicitĂ© de vues partielles dessine une cartographie recomposĂ©e de la ville : il sâagit dâun « plan dĂ©chiquetĂ© » Ă la maniĂšre dâAbe Kobo[6] ou dâune carte imaginaire, comme lâenvisage Alain Milon dans Cartes incertaines[7].
Dans la sĂ©rie The Place to be, que nous allons maintenant tenter dâexaminer, cette flĂąnerie se mue en parcours : rallier une destination de club Ă pied ou en vĂ©lo ; photographier lâentrĂ©e du club ; et produire progressivement une cartographie de la ville de Berlin, telles sont les trois Ă©tapes de ce projet ou de ce processus de crĂ©ation.
The Place to be : le mythe de Berlin
La sĂ©rie de photographies entamĂ©e fin 2013 et intitulĂ©e The Place to be â qui se destine Ă la publication Ă©ditoriale et non Ă lâexposition â se dĂ©ploie en 165 clichĂ©s dâentrĂ©es de clubs berlinois, pris de jour et de maniĂšre frontale, en couleur et en 24 x 36, selon un protocole rĂ©gulier. Les tropes convoquĂ©s, dâaprĂšs la typologie Ă©tablie par Dominique BaquĂ©[8], sont ceux du paysage urbain et du banal : il sâagit de ressaisir lâobjet architectural « club » du point de vue des riverains (Anwohner), des habitants (Einwohner), et plus particuliĂšrement de la grand-mĂšre qui va faire ses courses au supermarchĂ© situĂ© Ă proximitĂ©, et selon une inversion du regard : les clubs sont vus de jour et de lâextĂ©rieur, ce qui renverse la perspective habituelle⊠Il ne mâappartient pas de retracer ici les origines et lâhistoire du clubbing, ce que dâautres â journalistes, historiens ou philosophes â ont fait avec plus de rigueur[9] ; mais peut-ĂȘtre de noter combien le choix de cet objet et de cette scĂšne emblĂ©matise la capitale allemande, surtout Ă lâĂ©tranger, Ă la maniĂšre dâun Ă©tendard ou dâune banniĂšre⊠La sĂ©rie se situe donc Ă la jonction entre un imaginaire fantasmĂ© de la ville â une image ou un clichĂ© â et une forme de quotidiennetĂ© et dâusage des lieux ; elle sâĂ©prouve dans cette tension dynamique entre la carte postale, la carte gĂ©ographique sous lâespĂšce du plan recomposĂ© de la ville et la carte incertaineâŠ
Ce qui sâannonce comme collection ou inventaire exhaustifs des clubs berlinois prend son origine dans la liste de 165 lieux publiĂ©e par la Ville de Berlin sur son site Internet et actualisĂ©e chaque annĂ©e. Or, ce site affiche comme slogan : « Berlin, the place to be » ! Nous sommes lĂ au cĆur de la fabrique du rĂ©cit (storytelling), de la lĂ©gende ou du mythe berlinois, comme exhibition privilĂ©giĂ©e de la scĂšne techno et de la musique Ă©lectronique, fĂ©tiches modernes qui alimentent la doxa (ou « rumeur » roulant infiniment de place en place, dâagora en agora).
Que serait le mythe, distinct de la mythologie comme de la mythomanie, dans ce cas ? « Par âmytheâ, il faudrait entendre lâouverture dâune possibilitĂ© de sens â dâun sens non pas muni de significations accomplies (câest ce que je nommerais âmythologieâ), mais dâun sens, simplement, en tant que mouvement, Ă©vĂ©nement, existence. [âŠ] Le mot âmytheâ porte la demande dâun parler-de-soi ou dâun parler propre. Autrement dit, tendanciellement un idiome qui serait celui dâun idios â dâun propre â qui ne serait pas un âsoiâ (subjectivitĂ©, authenticitĂ©, naturalitĂ©, originaritĂ©, etc.). Mythe est un signe vers une parole propre sans propriĂ©taire, sans appropriation possible. »[10] Le mythe de Berlin, ce serait le rĂ©cit de soi, lâautographie, que la ville produirait dâelle-mĂȘme et selon son rythme propre ; la mythologie correspondrait aux grandes significations socio-historiques, telles que lâidĂ©ologie nazie ou le Mur de Berlin ; enfin, la mythomanie relĂšverait de la fable ou de lâaffabulation, donc dâun certain mensonge ou dâune fiction fabriquĂ©e⊠Les trois niveaux de sens sont tressĂ©s dans la sĂ©rie de Julie Chovin, The Place to be, qui se veut lecture et dĂ©chiffrement du mythe, câest-Ă -dire dĂ©mystification : il sâagirait, dâune part, de pointer la facticitĂ© du discours qui enveloppe le club ; dâautre part, dâinsister sur la corruption du mythe par la mythomanie : lâunderground, mythologie ou fĂ©tiche moderne (au sens de Roland Barthes, cette fois-ci), victime de son succĂšs et du tourisme du clubbingâŠ
Il serait tentant de voir dans The Place to be une Ă©niĂšme sĂ©rie photographique dâinspiration documentaire et semi-conceptuelle, Ă la maniĂšre des Becher et de lâĂ©cole de DuÌsseldorf : mĂȘmes frontalitĂ©, neutralitĂ© et sĂ©rialité⊠Ce serait pourtant mĂ©connaĂźtre dâautres influences, plus prĂ©gnantes et pertinentes, au rang desquelles Ed Ruscha et Toon Michiels.
Ed Ruscha, peintre et photographe amĂ©ricain nĂ© en 1937, a publiĂ© Twenty-Six Gasoline Stations en 1963, premier livre de photographies Ă se revendiquer en tant quâĆuvre dâartiste ; cette sĂ©rie se prĂ©sente comme le relevĂ© documentaire, thĂ©matique et sĂ©quentiel dâun objet caractĂ©ristique de lâAmĂ©rique, la station-service, le long de la route 66. Ed Ruscha dira : « Mes images ne sont pas si intĂ©ressantes que ça, pas plus que leur contenu. Elles reprĂ©sentent simplement une collection de âfaitsâ (a collection of facts), comme si mon livre donnait Ă voir une suite de âready-madesâ⊠»[11] TrĂšs marquĂ© par la culture de lâimprimĂ© et la typographie comme par lâinfluence dâEugĂšne Atget et de Walker Evans, il a dâabord produit des photographies dâenseignes, ainsi quâil sâen explique Ă Walter Hopps dans un entretien de 1992[12], avant dâamorcer un travail plastique sur la relation entre visible et scriptible.
Toon Michiels, graphiste et photographe nĂ©erlandais nĂ© en 1950, a produit American Neon Signs by Day and Night en 1980 (« Enseignes lumineuses amĂ©ricaines de jour et de nuit »)[13], Ćuvre inspirĂ©e par Robert Venturi & Denise Scott Brown, tous deux architectes, qui ont publiĂ© au dĂ©but des annĂ©es 1970 Learning from Las Vegas. La sĂ©rie de Michiels, qui concerne les enseignes de motels Ă Reno et Ă Las Vegas, est Ă la fois une revue de « fragments mythiques dâAmĂ©rique » et un plaidoyer pour la revalorisation de lâarchitecture vernaculaire ; dâailleurs, Toon Michiels se dĂ©finit plutĂŽt comme « collectionneur dâimages » que comme photographe (il fait notamment la collection de cartes postales populaires dâAmĂ©rique, reprĂ©sentant surtout des voitures). Dans lâentretien avec Frits Gierstberg qui ouvre le livre consacrĂ© Ă cette sĂ©rie (paru en français chez Marval, en 2015), il dit : « Ce qui me fascine, câest que [ces nĂ©ons] contiennent tous les clichĂ©s sur le pays, sur le Texas, que ce soient les vaches Longhorn, les cactus, les sombreros ou autres⊠Ils confirment lâidentitĂ© locale de maniĂšre gaie et optimiste. Comme une sorte de pop art. Ce sont de fortes reprĂ©sentations de lâĂ©poque, comme par exemple les rĂ©fĂ©rences Ă la navigation spatiale amĂ©ricaine, qui avait un tel succĂšs alors. » LĂ oĂč Toon Michiels collectionne les reprĂ©sentations positives du pays, Julie Chovin adopte une position critique vis-Ă -vis du mythe. Il est Ă noter quâelle a Ă©galement un projet sur lâAmĂ©rique[14]âŠ
« Et si on herborisait ? » propose Olivier Cadiot Ă Marianne Alphant, alors en panne dâĂ©criture, lors dâune sĂ©ance amicale de coaching[15] ; câest ce que fait Julie Chovin, en crĂ©ant un catalogue (un « faux guide touristique », dit-elle), une revue ou un nuancier, qui comporterait autant de variĂ©tĂ©s de clubs que de touches de couleurs â soit lâidĂ©e mĂȘme de collectionâŠ
[1]. HONORà DE BALZAC, Théorie de la démarche, Fayard, coll. « Mille et Une Nuits », Paris, 2015.
[2]. Cf. Mission : Impossible 5. Rogue Nation (2015), scénario et réal. de Christopher McQuarrie.
[3]. WALTER BENJAMIN, Charles Baudelaire. Un poĂšte lyrique Ă lâapogĂ©e du capitalisme, trad. J. Lacoste, Payot, Paris, 1979.
[4]. THIERRY DAVILA, Marcher, crĂ©er. DĂ©placements, flĂąneries, dĂ©rives dans lâart de la fin du XXe siĂšcle, Ăditions du Regard, Paris, 2002.
[5]. Adresse du blog de Julie Chovin : http://vvrac.tumblr.com/
[6]. ABE KOBO, Le Plan dĂ©chiquetĂ©, LGF Le Livre de poche, Paris, 1993. Roman paru au Japon en 1967 et adaptĂ© au cinĂ©ma lâannĂ©e suivante par Hiroshi Teshigahara, sous le titre LâHomme sans carte.Â
[7]. ALAIN MILON, Cartes incertaines. Regard critique sur lâespace, Les Belles Lettres, coll. «Encre marine», 2012.Â
[8]. DOMINIQUEÂ BAQUĂ, Photographie plasticienne. LâExtrĂȘme Contemporain, Ăditions du Regard, Paris, 2004.
[9]. Cf. JEANâYVES LELOUP, Musique non-stop : pop mutations et rĂ©volution techno, Le Mot et le Reste, 2015. FRĂDĂRIC CISNAL, Berlin avant la techno. Du post-punk Ă la chute du Mur, Le Mot et le Reste, 2015. On consultera aussi la confĂ©rence de Bastien Gallet, prononcĂ©e dans le cadre du colloque « Musiques Ă©lectroniques et sciences sociales » Ă lâEHESS : « Le club comme paradigme : technologie, espace, mouvement ». En anglais : SHAPIRO, Turn The Beat Around ; BREWSTER ET BROUGHTON, Last Night A DJ Saved My Life.
[10]. MATHILDE GIRARD & JEAN-LUCÂ NANCY, Proprement dit. Entretien sur le mythe, Ăditions Lignes, Paris, 2015, p. 20 et 31.
[11]. « Ă propos de Various Small Fires and Milk : Ed Ruscha commente ses curieuses publications », entretien avec John Coplans paru en 1965, in Ed Ruscha. Huit Textes et vingtâtrois entretiens (1965-2009), textes rassemblĂ©s et prĂ©sentĂ©s par Jean-Pierre Criqui, JRP Ringier, Zurich, 2010, p. 59.
[12]. Ibid., p. 203.
[13]. La sĂ©rie Ă©tait exposĂ©e aux Rencontres internationales de la photographie dâArles 2015.
[14]. Projet intitulé American Landscape : « Il sâagit dâune sĂ©rie de photographies qui dĂ©construisent les codes de la photographie de paysages amĂ©ricains et qui sĂšment le doute sur le lieu de prise de vue, car quelque chose manque des USA, que ce soient l'Ă©chelle, les surfaces, les voitures⊠» (Julie Chovin.)
[15]. Cf. « Fairy Coach », conférence inédite prononcée par Marianne Alphant au colloque Olivier Cadiot, qui a eu lieu du 30 septembre au 2 octobre 2015, à Paris.