Joel et Ethan Coen, Inside Llewyn Davis (2013).
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Joel et Ethan Coen, Inside Llewyn Davis (2013).

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Catherine Meurisse, La légÚreté (2016).
âLes nus de Bonnard
Son épouse. Quarante années durant, il la peignit.
La peignit encore et la repeignit. Le nu de la
derniĂšre toile,
le mĂȘme jeune nu que celui de la premiĂšre. Son
épouse.
Telle quâil se la rappelait jeune. Telle quâelle Ă©tait,
jeune.
Son épouse au bain. A sa coiffeuse
devant le miroir. DĂ©vĂȘtue.
Son épouse, les mains sur les seins
regardant le jardin par la fenĂȘtre.
Le soleil prodiguant chaleur et couleur.
Tout ce qui vit sâĂ©panouit lĂ .
Elle jeune et frémissante et tellement désirable.
Quand elle mourut, il peignit encore un peu.
Quelques paysages. Puis mourut.
Et on le coucha prĂšs dâelle.
Sa jeune épouse.
Raymond Carver, La vitesse foudroyante du passé, 1986.)
(Joann Sfar, Je lâappelle monsieur Bonnard, 2015.)
Joann Sfar, "Si j'étais une femme, je m'épouserais"

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En juin et juillet 1985, il retourna se promener entre Sienne et Arezzo. Il nous adressa des cartes postales de CittĂ della Piove entiĂšrement construite en brique, de Colle di Val dâElsa oĂč il se perdit en rĂȘveries, de Castiglion Fiorentino, cette petite Cortone prodigue pour lui en bonnes surprises, et de San Miniato (vue gĂ©nĂ©rale de la forteresse) dâoĂč il Ă©crivait :
« Jâai repris, comme dit Larbaud, ââle vain travail de voir divers paysââ (pays au sens italien de paese : patelin). Mais il faut reconnaĂźtre que sur ces thĂšmes nombreux et trĂšs classiques â la colline, la rocca, la torre, le duomo, San Francesco Ă une extrĂ©mitĂ©, San Domenico Ă lâautre, etc. â les variations sont infinies et dĂ©lectables. Ciao. Roger. »
Deux jours plus tard arrivait une carte postale dâAnghiari aux environs de laquelle il savait que nous allions sĂ©journer en septembre, Nicole et moi. La ville lui parut belle de lâextĂ©rieur, minuscule de lâintĂ©rieur.
Minuscule, câĂ©tait vite dit. DĂ©but septembre, nous eĂ»mes le temps dâexplorer Anghiari oĂč Roger nâavait fait que passer, entre deux cars. Et nous Ă©tions prĂȘts Ă relever le gant, le dĂ©fi â ce jeu interminable entre nous : comment battre Roger sur son terrain, le coller sur un peintre ou un paysage italien, lui sortir le « Voyage en Italie » dâun obscur polygraphe quâil ne connaissait pas, dont il ne possĂ©dait pas lâouvrage dans sa bibliothĂšque ? Cette fois, nous allions dire Ă Roger quâil Ă©tait invraisemblable quâil ait pu nĂ©gliger avec une telle dĂ©sinvolture cette ville considĂ©rable que seul un amateur superficiel de lâItalie a lâexcuse de mĂ©connaĂźtre ! Avait-il seulement visitĂ© le théùtre baroque dâAnghiari Ă la façade nĂ©oclassique grise et blanche, prĂšs de la place du MarchĂ©, le palazzo Taglieschi dâinspiration Renaissance ou la curieuse Ă©glise de la Badia Ă la nef asymĂ©trique ? Nous allions enfin marquer un point contre lui.
Câest dire si notre sĂ©jour Ă Anghiari sâorganisa autour de Roger. VoilĂ peut-ĂȘtre une dĂ©finition possible de lâamitié : cette rivalitĂ© rieuse entre nous, ce bonheur que nous Ă©prouvions, Nicole et moi, en Italie et qui Ă©tait redoublĂ© par la seule idĂ©e dâen parler ensuite avec lui. Un ami, câest un dĂ©multiplicateur de bonheur.
Frédéric Vitoux, Il me semble que Roger est désormais en Italie.
âLe soir, Anna me faisait toujours la gueule. Les enfants Ă©taient rentrĂ©s du collĂšge. Ils Ă©taient dans leurs chambres. Jâai frappĂ© chez Jacob, lâaĂźnĂ©. Il travaillait en Ă©coutant de la musique. Jâai vu son visage plein de boutons se tourner vers moi. On aurait dit un champ de tulipes.
- Ca va, âpa?
- Tu as vu la voiture?
- Elle est pas toute jeune.
Tout dâun coup je lui ai trouvĂ© une tĂȘte de vieux, des sentiments de vieux, des rĂ©flexions de vieux. Je nâavais plus rien Ă lui dire, jâai reniflĂ© et lâai laissĂ© avec son acnĂ©.
Sa soeur Ă©tait en train de lire. Quand je suis entrĂ©, jâai bien senti que je dĂ©rangeais. Sans lever les yeux de son bouquin, Sarah a dit: âTu as encore mis maman de mauvaise humeur.â Je me suis approchĂ© pour lâembrasser. Elle mâa tendu sa joue, jâai eu lâimpression quâelle me serrait la main. Jâai dit: âQuâest-ce que tu lis?â Elle mâa montrĂ© la couverture. CâĂ©tait Lâimpasse lointaine, un roman que je connaissais, emmerdant comme la pluie, prĂ©tentieux, phraseur. Je nâavais jamais pu arriver au bout.
- Tu trouves ça comment?
Elle a levĂ© son menton et jâai vu le fond de ses grands yeux bleus.
-Magnifique.
Ce nâĂ©tait pas la peine que je lui parle de la voiture. Quelquâun qui trouvait que Lâimpasse lointaine Ă©tait un roman âmagnifiqueâ nâavait rien Ă dire sur les dĂ©capotables.â
Jean-Paul Dubois, Tous les matins je me lĂšve.
â Monsieur Nyazi rĂ©pondit (...) : ââNous sommes dans un tribunal islamique, pas dans Perry Mason. Je peux prĂ©senter cette affaire sous lâangle que je veux. (...) Ce que je suis en train de dire, câest quâen tant que musulman je ne peux pas accepter Gatsby. (...) Chaque page, chacune des pages de ce livre contient sa propre condamnation. (...) Il y a ces fĂȘtes chez Gatsby... Souvenez-vous, mesdames et messieurs, que ce Gatsby est le hĂ©ros du livre, et de quel genre dâhomme sâagit-il? Un charlatan, un sĂ©ducteur et un menteur... (...) Ce quâil y a de bien dans ce livre, dit-il en agitant le coupable devant lui, câest quâil dĂ©crit lâimmoralitĂ© et la dĂ©cadence de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine que nous avons combattue, cette pourriture dont nous nous sommes dĂ©barrassĂ©s, et il est maintenant grand temps que de tels livres soient interdits. (...)
Gatsby est malhonnĂȘte, criait-il dâune voix maintenant aiguĂ«. Il gagne son argent de façon illĂ©gale et essaye dâacheter lâamour dâune femme mariĂ©e.Ce livre est censĂ© nous parler du rĂȘve amĂ©ricain, mais de quelle sorte de rĂȘve sâagit-il? Est-ce que lâauteur nous suggĂšre de tous tomber dans lâadultĂšre et le banditisme? Si les AmĂ©ricains sont en pleine dĂ©cadence et perdent de leur puissance, câest Ă cause de ce rĂȘve. Ils dĂ©clinent ! Ceci est le dernier hoquet dâune culture moribonde! (...) Nây a-t-il que Gatsby qui mĂ©rite la mort? demanda-t-il sur un ton de mĂ©pris affichĂ©. Non ! Toute la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine doit subir le mĂȘme sort. Quel genre de rĂȘve est celui qui consiste Ă vouloir voler la femme dâun autre, Ă prĂȘcher le sexe, la tromperie, lâescroquerie et... et ce type, Nick le narrateur, qui se prĂ©tend moral!â â
Azar Nafisi, Lire Lolita à Téhéran (2003).
â ââBologne est connue pour trois choses, fit-elle. Elle est fameuse pour son savoir - elle a la plus vieille universitĂ© dâItalie, fondĂ©e au douziĂšme siĂšcle. Elle est fameuse pour sa nourriture. On mange Ă Bologne comme nulle part ailleurs, tout le monde sait cela. Et enfin, elle est fameuse pour la fellation.ââ Elle utilisa un autre mot.
ââCâest une spĂ©cialitĂ© locale, dit-elle. Toutes les diffĂ©rentes variations ont des noms de pasta. Rigate, par exemple, expliquait-elle, qui est un genre de macaroni striĂ©. Pour ça les filles se servent doucement de leurs dents. A lâĂ©poque oĂč il y avait des bordels il y avait toujours une Signorina Bolognese - câĂ©tait sa spĂ©cialitĂ©.âââ
James Salter, Une vie à brûler (1999).
âParlant de ma petite soeur, jâavouai que jâavais peur de lui faire du mal. Je croyais que cela suffirait, quâil en saurait assez de ce que jâavais Ă dire.
ââDe lâĂ©tranglerââ dis-je alors. Je nâavais pas pu mâarrĂȘter, voilĂ tout.
Je ne pouvais plus faire en sorte que cela nâait pas Ă©tĂ© dit. Ni revenir Ă la personne que jâavais Ă©tĂ© jusque-lĂ .
Mon pĂšre avait entendu. Il avait entendu que je me croyais capable, sans aucune raison, dâĂ©trangler la petite Catherine dans son sommeil.
Il dit: âMa foi.â
Puis il me rĂ©pondit de ne pas mâen faire: âLes gens ont des pensĂ©es de ce genre-lĂ , parfois, ça arrive.â
Il Ă©nonça cela trĂšs sĂ©rieusement et sans aucune inquiĂ©tude, sans un sursaut de surprise. Les gens ont des pensĂ©es de ce genre-lĂ , ou des craintes, si tu prĂ©fĂšres, mais il nây a pas Ă sâen inquiĂ©ter, pas plus que dâun rĂȘve, on pourrait dire. (...)
Il y avait dâautres choses quâil aurait pu dire. Il aurait pu me questionner plus avant sur mon attitude Ă lâĂ©gard de ma petite soeur ou sur mes insatisfactions dans la vie en gĂ©nĂ©ral. Si cela Ă©tait arrivĂ© de nos jours, il aurait pu prendre pour moi un rendez-vous avec un psychiatre (je crois que câest ce que jâaurais fait pour un enfant, une gĂ©nĂ©ration plus tard, avec de meilleurs revenus).
Le fait est que ce quâil fit fonctionna aussi bien. Cela me permit, sans moquerie ni inquiĂ©tude, de redescendre sur terre, dans le monde oĂč nous vivions.
Les gens ont des pensĂ©es quâils prĂ©fĂ©reraient ne pas avoir. Ce sont des choses qui arrivent dans la vie.â

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âUne observation curieuse : Tony adorait les films pornographiques et avait lâhabitude dây aller en compagnie dâAnne, laquelle, Ă©videmment, nâavait jamais eu lâidĂ©e auparavant dâaller dans un cinĂ©ma de ce genre. Ce qui la choqua dans les films pornographiques, ce fut que les hommes Ă©jaculent toujours au-dehors, sur la poitrine, sur le cul ou sur le visage de leurs partenaires. Les premiĂšres fois, elle Ă©prouvait de la honte Ă aller dans ce genre de cinĂ©mas, honte que ne semblait pas Ă©prouver Tony, pour qui, si les films Ă©taient lĂ©gaux, on ne devait Ă©prouver aucun type de gĂȘne. Finalement Anne refusa de lâaccompagner, et Tony continua Ă y aller seul. Autre remarque curieuse : Tony Ă©tait trĂšs travailleur, plus travailleur (et de loin) que nâimporte lequel des autres amants quâAnne avait eus dans sa vie. Et encore une autre: Tony ne se fĂąchait jamais, ne discutait jamais, comme sâil considĂ©rait comme absolument inutile de faire en sorte quâune autre personne partage son point de vue, comme sâil croyait que toutes les personnes Ă©taient Ă©garĂ©es et que ce serait prĂ©tentieux quâun Ă©garĂ© indique Ă un autre Ă©garĂ© le moyen de trouver le chemin. Un chemin que non seulement personne ne connaissait mais qui probablement nâexistait mĂȘme pas.â
Roberto Bolano, âVie dâAnne Mooreâ, Appels tĂ©lĂ©phoniques.
(Ci-dessus: Robert De Niro, Taxi Driver)
Broad city S03E09.
âEn fait cet Ă©tĂ©-lĂ , jâĂ©tais le MĂŽme Invisible. En avril, Dennis, mon frĂšre aĂźnĂ©, sâĂ©tait tuĂ© en Jeep, un accident Ă Fort Benning, en Georgie, oĂč il faisait ses classes. Lui et un autre gus allaient au PX quand un camion de lâarmĂ©e leur Ă©tait rentrĂ© dedans. Dennis a Ă©tĂ© tuĂ© sur le coup et son passager Ă©tait toujours dans le coma. Dennis aurait eu vingt-deux ans Ă la fin de la semaine. Jâavais dĂ©jĂ choisi sa carte dâanniversaire chez Dahlie, Ă Castle Green.
Jâai pleurĂ© quand je lâai su, jâai pleurĂ© encore plus Ă lâenterrement, je ne pouvais pas croire quâil avait disparu, que celui qui me frottait la tĂȘte ou me faisait peur avec une araignĂ©e en caoutchouc jusquâĂ ce que je fonde en larmes ou venait mâembrasser quand je mâĂ©tais Ă©corchĂ© les genoux en me chuchotant Ă lâoreille : âMaintenant arrĂȘte de pleurer, bĂ©bĂ©!â, quâune personne qui mâavait touchĂ© pouvait mourir. Quâil soit mort mâavait fait mal et mâavait fait peur... par contre mes parents en avaient eu le coeur brisĂ©. Dennis, je peux dire que je le connaissais, guĂšre plus. Il avait dix ans de plus que moi, vous pigez, il avait ses propres copains, ses camarades de classe. On a mangĂ© Ă la mĂȘme table pendant des annĂ©es, parfois câĂ©tait un ami, parfois un persĂ©cuteur, mais surtout câĂ©tait un garçon de plus, vous voyez, un autre. Quand il est mort il Ă©tait dĂ©jĂ parti depuis un an, sauf pour une ou deux permissions. On ne se ressemblait mĂȘme pas. Câest longtemps aprĂšs cet Ă©tĂ©-lĂ que jâai compris avoir versĂ© toutes ces larmes en grande partie Ă cause de papa et maman. Pour le bien que ça leur a fait, ou Ă moi.â
Stephen King, Le Corps.
âChacun vit les choses Ă sa maniĂšre, dit-on maintenant, et câest cool. De sorte que si je vous dis Ă©tĂ©, il vous vient une sĂ©rie dâimages personnelles, intimes, diffĂ©rentes des miennes. Câest cool. Mais pour moi, Ă©tĂ© sera toujours courir sur la route du Florida, avec des piĂšces tintant dans ma poche, un soleil torride et mes pieds dans des Keds. Ce mot Ă©voque une image de rails se rejoignant Ă lâinfini et brillant dâun tel Ă©clat sous le soleil quâen fermant les yeux on les voyait encore, bleus au lieu de blancs.
Mais cet Ă©tĂ© reprĂ©sente plus et autre chose que ce voyage au-delĂ du fleuve Ă la recherche de Ray Brower, mĂȘme si câest le plus important. Des Ă©chos des Fleetwoods chantant Come Softly to Me, de Robin Luke chantant Susie Darlin, et de Little Anthony faisant pĂ©tarader les paroles de I Ran All the Way Home. Toutes avaient-elles un Ă©norme succĂšs en 1960? Oui et non. PlutĂŽt oui. Pendant les longues soirĂ©es pourpres oĂč le rock and roll de WLAM se fondait dans le base-ball nocturne de WCOU, le temps basculait. Pour moi tout sâest passĂ© en 1960 et cet Ă©tĂ© a durĂ© des annĂ©es, gardĂ© intact par la magie dâun rĂ©seau de sons: le bourdonnement tĂ©nu des criquets, le bruit de mitraillette des cartes claquant sur les rayons dâun vĂ©lo montĂ© par un gosse qui rentre chez lui pour un dĂźner tardif de viande froide et de thĂ© glacĂ©, la voix texane et monotone de Buddy Knox qui chante: âViens et deviens ma poupĂ©e de fĂȘte, je te feral lâamour, lâamourâ, et la voix du commentateur de base-ball se mĂȘlant Ă la chanson et Ă lâodeur dâherbe fraĂźchement coupĂ©e: âLe score en est Ă trois Ă deux. Whitey Ford se penche, se dĂ©barrasse de lâĂ©criteau... il y est... Ford fait un pause... il lance... et ça y est ! Williams a tout pris de celle-lĂ ! Dites-lui adieu ! RED SOX MENE, TROIS A UN !â Ted Williams jouait-il encore avec les Red Sox en 1960? Mon cul, je parie que oui - 316 il a fait Ted. Je mâen souviens trĂšs clairement. Pour moi cela faisait deux ans que le base-ball sâĂ©tait mis Ă compter, depuis que jâavais Ă©tĂ© obligĂ© de voir que les joueurs Ă©taient faits de chair et de sang, comme moi. (...)
Me voilĂ essayant de revoir cette Ă©poque Ă travers un clavier dâIBM, de me rappeler le meilleur et le pire de cet Ă©tĂ© vert et brun, et je peux presque sentir le garçon maigre, couvert dâĂ©raflures, encore enfoui dans ce corps vieillissant, entendre Ă nouveau les chansons et les bruits. Mais lâapothĂ©ose de tous ces souvenirs, câest Gordon Lachance courant sur la route du Florida avec de la monnaie dans ses poches et la sueur qui lui coule dans le dos.â
Stephen King, Le Corps.
âJe lâaime pourtant ! se disait-elle.
Nâimporte ! elle nâĂ©tait pas heureuse, ne lâavait jamais Ă©tĂ©. DâoĂč venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanĂ©e des choses oĂč elle sâappuyait? ... Mais, sâil y avait quelque part un ĂȘtre fort et beau, une nature valeureuse, pleine Ă la fois dâexaltation et de raffinements, un coeur de poĂšte sous une forme dâange, lyre aux cordes dâairain, sonnant vers le ciel des Ă©pithalames Ă©lĂ©giaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas? Oh ! quelle impossibilitĂ© ! Rien, dâailleurs, ne valait la peine dâune recherche, tout mentait ! Chaque sourire cachait un bĂąillement dâennui, chaque joie une malĂ©diction, tout plaisir son dĂ©goĂ»t, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lĂšvre quâune irrĂ©alisable envie de voluptĂ© plus haute.â
Flaubert, Madame Bovary.
(Ci-dessus, Gustave Moreau, La ChimĂšre.)

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âDans la journĂ©e je parcourais des journaux dâĂ©poque au troisiĂšme Ă©tage de la mĂ©diathĂšque, en face de la CathĂ©drale, le plus souvent sur ordinateur. Parfois je compulsais les exemplaires rĂ©els, que je dĂ©ployais en faisant le moins de bruit possible pour ne pas gĂȘner les Ă©tudiants qui rĂ©visaient autour de moi. Il mâarrivait de tomber sur des articles trĂšs drĂŽles, ou du moins que je jugeais ainsi, dans LâAurore, La Lanterne ou Le Figaro, dont je recopiais des extraits dans un carnet Ă spirales.
Un officier anglais a tuĂ© un tigre qui lâemportait dans sa gueule (de notre correspondant Ă Bombay, 15 juillet 1913).
Les cendres dâune belle-mĂšre sont-elles un objet de luxe? (Ă propos du statut dâun colis saisi Ă la douane de Philadelphie, 25 juillet 1913.)
Ou encore ce curieux entrefilet :
Tous les chauves aux pĂŽles. (Londres, 30 juillet 1913).
M. Shakleton, le cĂ©lĂšbre prĂ©curseur de Scott, nâa pas pĂ©nĂ©trĂ© jusquâau pĂŽle Sud, mais il a fait une dĂ©couverte qui ne manque pas dâimportance... capillaire, sinon gĂ©ographique : lâair froid des rĂ©gions polaires fait pousser les cheveux. Des gens de son Ă©quipage affligĂ©s dâun commencement de calvitie ou ayant des cheveux clairsemĂ©s, sont revenus avec une chevelure mĂ©rovingienne.
Dâailleurs, fait remarquer M. Shackleton, animaux de ces rĂ©gions nâont-ils pas les fourrures les mieux fournies?
Pour ĂȘtre tout Ă fait franc, je nâavançais pas tellement sur Raoul Villain.â
Erwan Desplanques, Une chance unique (2016).
âPierrick Delbin parlait vite et sans rĂ©pit et jâavais envie de lui fourrer des pelletĂ©es de sable au fond de la gorge. Je ne voulais pas que Dan meure de tristesse alors jâai fini par rĂ©agir.
- HĂ©. HĂ©, Pierrick Delbin.
-Mmh?
Je lâai pris par lâĂ©paule.
-Tais-toi.
-Quoi?
- Tu ne dois plus parler. Plus jamais.
Il ne comprenait pas et nâaimait pas que je le touche.
- Ecoute, mon pote. Tes vacances, tes soirĂ©es, câest de la merde. Ibiza, toutes ces conneries...
Pierrick Delbin mâa foudroyĂ© du regard.
- Tâes dĂ©jĂ allĂ© Ă Ibiza?
- Ouais, jâai menti. Câest de la merde.
- Câest vous les merdes, a ripostĂ© Pierrick Delbin.
-Je crois que jâai pas bien entendu, a grognĂ© Dan, revenant Ă lui.
- Je vais tâattaquer pour diffamation, je lâai averti alors quâil nous laissait en plan sans cesser de nous surveiller du regard.
- Nos avocats sont des tueurs, a précisé Dan.
- Pauvres types, babillait Pierrick Delbin.
- Va nous chercher des biÚres ou on te casse la gueule ! a aboyé Dan.
- Tu ferais mieux de lui obĂ©ir, jâai hurlĂ©.â
Guillaume Tavard, Loin dâĂȘtre malheureux (2016).