1. Je vais voir ce que je peux faire
À tous ces personnages que j’aurais aimé jouer.
Elle s’appelle Jezabel. Jez pour les intimes. Jazz pour son jumeau. La vingtaine entamée. Une chevelure drapée d’or, l’éclatante jeunesse sans soleil pourtant. C’est une fille de l’ombre, à peine si la lumière des persiennes traverse sa chambrée dans un désordre décomplexé. La pâleur de sa face en témoigne également. Enfermée comme Raiponce. Personne ne sait pourquoi. Les rumeurs galopent, murmurent des ragots à n’en plus finir. Certains la disent sorcière. D’autres psychotique. On la croit médium. La folle du village a passé quelques séjours en sanatorium. Des traces de piqûres sur ses avant-bras malingres. Requiem pour une camée aux rêves brisés.
Depuis toujours, l’emprise du père dans le domaine familial, elle claquemurée dans sa prison dorée. Son frère adoré lui rendant des visites inopinées, lui changeant les idées, ramenant des nouvelles de là -bas. De rares amitiés qui se dispersent avec le temps. Elle rêve de l’extérieur, ne connaît rien que ce manoir de bois étouffant et de vitraux ancestraux. Elle voudrait la normalité d’une jeune fille de son âge malgré des démons qui la harcèlent sans cesse, poussant le vice plus loin.
« Je vais voir ce que je peux faire. »
Les mots de son jumeau. Lui accorder une soirée dans le monde. Le sien. Si mondain, si coquet. Le champagne coulant à flot, les fêtes interminables de Gatsby, la féérie de sa tour de cristal. Elle s’apprête comme si sa vie en dépendait. Chevelure tressée. Une robe plissée. Noire, la seule couleur qu’elle s’autorise à mettre semble-t-il. Son demi a promis, tiendra-t-il son engagement ?
Co-dépendance envers cet être unique tandis que leur père est un homme effacé, peu présent ou toujours à ses affaires. Les sourcils constamment froncés, la perte de sa chère moitié encore bien trop prégnante. Les mensonges vite oubliés. Les secrets de Pandore confinés. Silence clinquant. Il ne vaut mieux pas soulever le tapis du grand salon, la Mort y a fait son nid délictueux.
Le paternel ne doit rien savoir de cette virée.
Le jardin se charge de noirceur. Les étoiles ne brillent pas ce soir-là . Un gala de charité. Julius aussi est chirurgien, de père en fils. Elle, son nom a disparu de la généalogie Bateman. On pense à tort que le fils unique a repris les rênes, qu’il est le digne héritier. Elle n’existe pas. Elle a simplement été exilée de tout cercle social. Elle n’y serait pas admissible. La honte éternelle lui brûle les épaules dénudées. Ne pas imaginer qu’on puisse la reconnaître ou lui poser des questions indiscrètes.
Au bras assuré de son frère, elle passe une divine soirée. Le conte de fées d’autant plus cruel qu’elle en sait l’issue : retour à la case départ. Dans les ténèbres de ses draps. Dans la confusion de son esprit. Dans les pilules bleues ou les rouges, elle a oublié. Profiter de l’instant n’est pas un luxe. Un besoin viscéral de faire abstraction du quotidien. Des hommes la regardent avec cette curiosité universelle. Une nouvelle arrivante, cousine de Julius susurrent les rapaces. Les verres s’entrechoquent et minuit approche, Cendrillon doit partir.
Elle ne veut pas croire que cet échantillon de la vie hors les murs ne puisse pas devenir sa réalité.
Les traitements à prendre chaque matin l’étourdissent, dérangent sa raison, ne plus les prendre constitue une rébellion qu’elle n’a jamais tentée. Jezabel est prête pour se déraciner de cette somnolence permanente. Elle veut cogner rageusement la vitre de son enclos de verre. Le miroir lui renvoie une image pathétique. Elle compte provoquer son destin, le bousculer comme on balance une statue sur le marbre de sa propre demeure, mille morceaux de pierres fendues, mille impacts, mille meurtrissures qui la retiennent de respirer. Le courage de casser les idoles. Ton père, ton frère, tous les deux libres, toi encore en cage…plus pour longtemps. On va voir ce qu’elle peut faire.