Génie latin et germanisme, G. Ferrero
Presque toute la civilisation dâEurope et dâAmĂ©rique, dans ses Ă©lĂ©ments essentiels, a Ă©tĂ© créée, sur les bords de la MĂ©diterranĂ©e, par les Grecs, les Latins et les Juifs dans le monde ancien, par les peuples quâon appelle latins, au moyen Ăąge et dans lâĂ©poque moderne. La religion, les institutions et les doctrines politiques, lâorganisation des armĂ©es, le droit, lâart, la littĂ©rature, la philosophie, qui forment aujourdâhui les bases de la civilisation europĂ©o-amĂ©ricaine, sont, dans leur ensemble, lâĆuvre de ces peuples quâon peut, par leur situation gĂ©ographique, appeler mĂ©diterranĂ©ens. Beaucoup moins nombreuses, bien que plus rĂ©centes, sont les contributions des peuples qui nâont pas eu le privilĂšge de pouvoir se baigner dans les eaux sacrĂ©es de cette mer historique. Leur Ă©numĂ©ration nâest pas longue. Câest une partie de la RĂ©forme, le luthĂ©rianisme, si diffĂ©rent du calvinisme, câest-Ă -dire de la RĂ©forme conçue en pays latin ; câest la grande industrie, qui se sert de la force motrice de la vapeur et des machines de fer, créée par lâAngleterre ; câest le parlementarisme , qui est aussi une crĂ©ation anglaise ; câest la philosophie anglaise et allemande du XVIIIe et du XIXe siĂšcle ; et en littĂ©rature, le romantisme. A ceci, il faut ajouter au compte des peuples germaniques et anglo-saxons des contributions littĂ©raires, artistiques, juridiques de diffĂ©rente valeur, dans les directions tracĂ©es par le gĂ©nie grĂ©co-latin, et la crĂ©ation de la science moderne Ă laquelle les Anglais et les Allemands ont travaillĂ© avec les Français et les Italiens. La science moderne a Ă©tĂ© créée par un effort commun des peuples de lâEurope, et il serait difficile de comparer le mĂ©rite de chaque nation.
CrĂ©ation et application sont deux choses distinctes. Les peuples mĂ©diterranĂ©ens ont créé, dans leur longue histoire un nombre plus grand de principes de civilisation que les peuples germaniques ou anglo-saxons ; cela nâempĂȘche point que plusieurs de ces principes ont Ă©tĂ© adoptĂ©s, appliquĂ©s, perfectionnĂ©s et mĂȘme employĂ©s comme des armes contre les peuples qui les avaient créés par les autres groupes. Mais cette rĂ©serve faite, on peut affirmer que la civilisation moderne est dans son ensemble lâĆuvre des peuples mĂ©diterranĂ©ens, beaucoup plus que des peuples extra-mĂ©diterranĂ©ens ; quâelle a Ă©tĂ© créée en partie par les Grecs et les Orientaux hellĂ©nisĂ©s du monde antique, en partie par lâesprit sĂ©mitique, en partie par les Romains dâabord et ensuite par les peuples quâon appelle latins, parce quâils parlent des langues dĂ©rivĂ©es du latin : Italiens, Français, Espagnols, Portugais. Pour ne parler que de lâEurope moderne, ce sont les peuples latins qui ont fait, au XVe et au XVIe siĂšcle, la plus grande partie de ce travail dâexploration gĂ©ographique qui devait livrer Ă la race blanche la planĂšte tout entiĂšre ; câest Ă eux surtout quâon doit la Renaissance, ce grand mouvement intellectuel dâoĂč est sortie lâĂ©poque moderne. Câest aussi parmi ces peuples quâil faut chercher ceux qui ont pris lâinitiative de rĂ©organiser, en Europe, de grands Etats et de puissantes armĂ©es aprĂšs le morcellement politique et le cosmopolitisme dĂ©sarmĂ© du moyen Ăąge. La RĂ©volution de 1848 est encore un mouvement Ă la fois intellectuel, politique et social auquel le monde latin donne lâimpulsion.
Il suffirait de cette courte Ă©numĂ©ration pour conclure que ces peuples ne devraient ĂȘtre jugĂ©s infĂ©rieurs Ă aucun autre groupe de lâEurope par leur importance. Il nâen est rien. Depuis un demi-siĂšcle la dĂ©cadence des peuples latins est un thĂšme prĂ©fĂ©rĂ© des mĂ©ditations des savants ou de ceux qui croient lâĂȘtre. On en parle sous mille formes diffĂ©rentes. LâEspagne et le Portugal se tiennent tellement Ă lâĂ©cart que leur existence serait presque ignorĂ©e si leurs anciennes colonies dâAmĂ©rique nâĂ©taient pas devenues une partie si importante du systĂšme Ă©conomique contemporain. LâItalie, en se mĂȘlant depuis 1859 Ă la politique de lâEurope, a attirĂ© lâattention du monde sur elle plus que la pĂ©ninsule ibĂ©rique, mais lâattention quâon prĂȘte Ă ses efforts actuels est bien petite en comparaison de lâadmiration quâon a pour son passĂ©. LâItalie contemporaine disparaĂźt encore presque entiĂšrement aux yeux du monde, dans son immense histoire. Quant Ă la France, surtout dans les dix ans qui ont prĂ©cĂ©dĂ© la guerre, lâopinion quâelle Ă©tait un pays en dĂ©cadence, Ă bout de forces, destinĂ© Ă une mort prochaine, devenait gĂ©nĂ©rale. Au moment oĂč la guerre a Ă©clatĂ©, le monde Ă©tait dĂ©jĂ convaincu ou bien prĂšs de se convaincre que le groupe des peuples quâon appelle en Europe latins, aprĂšs avoir fait tant de choses jusquâĂ la fin du XIXe siĂšcle sâĂ©tait laissĂ© rapidement distancer par dâautres groupes plus Ă©nergiques. On avait donc le droit de le considĂ©rer comme arriĂ©rĂ©.
Cette persuasion avait fini par pĂ©nĂ©trer mĂȘme dans lâesprit des peuples latins. Sous des formes et dans des proportions diffĂ©rentes, ces peuples ont, pendant les derniers trente ans, oscillĂ© entre des exaltations et des dĂ©pressions continuelles. TantĂŽt ils se sont proclamĂ©s les premiers peuples du monde ; tantĂŽt ils se sont abandonnĂ©s au plus sombre pessimisme sur leur avenir. Il est dâailleurs indiscutable que, depuis 1789, le groupe des peuples latins a Ă©tĂ©, parmi les groupes europĂ©ens, le plus agitĂ© au point de vue politique. Les crises politiques qui les ont troublĂ©s ont Ă©tĂ© beaucoup plus nombreuses et graves que celles qui ont troublĂ© le monde anglo-saxon et le monde germanique. Ces crises ont beaucoup contribuĂ© Ă donner au monde et aux peuples latins eux-mĂȘmes une impression de faiblesse intĂ©rieure. Et Ă mesure que la conscience de cette faiblesse sâaggravait chez ces peuples, deux peuples bĂ©nĂ©ficiaient de leur dĂ©cadence, vraie ou prĂ©tendue, en grandissant dans lâadmiration du monde. LâAngleterre dâabord, lâAllemagne ensuite.
LâAngleterre avait Ă©tĂ© en Europe, entre 1870 et 1900, le modĂšle le plus admirĂ©, dans lâindustrie, dans le commerce, dans la finance, dans la politique, dans la diplomatie, dans la vie sociale. LâAllemagne nâĂ©tait jusquâalors le modĂšle que pour lâarmĂ©e, la science et certaines institutions sociales. Mais aprĂšs 1900, lâAllemagne sembla devenir rapidement le modĂšle universel, en battant lâAngleterre dans presque tous les champs oĂč elle avait conservĂ© jusquâalors une supĂ©rioritĂ© incontestĂ©e. On ne continua pas seulement Ă admirer lâarmĂ©e et la science allemandes, comme les premiĂšres du monde; on commença Ă admirer aussi son organisation industrielle, ses mĂ©thodes commerciales, son systĂšme de banques, comme des modĂšles plus modernes et plus parfaits que ceux que lâAngleterre offrait encore. Le monde se dit que lâAngleterre vieillissait et de plus en plus les esprits se tournĂšrent vers Berlin. CâĂ©tait lâAllemagne, par ses doctrines et son exemple, qui portait le coup dĂ©finitif aux doctrines anglaises du libre Ă©change et du laisser faire de lâĂ©cole de Manchester. CâĂ©tait lâAllemagne qui seule rĂ©ussissait Ă disputer lâempire des mers Ă lâAngleterre, en crĂ©ant en peu dâannĂ©es la seconde marine marchande et la seconde flotte du monde. Quand la guerre a Ă©clatĂ©, von Ballin Ă©tait sur le point de prendre place parmi les gloires allemandes, Ă cĂŽtĂ© de Kant, de Goethe ou de Wagner. Lâadmiration pour lâAllemagne Ă©tait devenue si grande, que mĂȘme la rĂ©pugnance pour ses institutions politiques avait diminuĂ©. Lâindulgence presque incroyable du parti socialiste de tous les pays dâEurope envers lâempire des Hohenzollern en est la preuve la plus singuliĂšre. Aussi il nâest pas exagĂ©rĂ© de dire que tout le monde, dans tous les pays dâEurope et dâAmĂ©rique, Ă©tait devenu germanophile, aprĂšs 1900. On a souvent attribuĂ© le prestige de lâAllemagne Ă ses victoires de 1866 et de 1870. Mais la gĂ©nĂ©ration qui avait assistĂ© aux triomphes militaires de lâAllemagne avait admirĂ© le germanisme beaucoup moins que la gĂ©nĂ©ration suivante. AprĂšs 1900, le monde nâavait plus vu, en Europe, que lâAllemagne et sa force grandissante avec une rapiditĂ© prodigieuse, au milieu de peuples ou surpris ou Ă©blouis.
Ces faits sont trop connus pour quâil soit nĂ©cessaire dâinsister longuement. Si on sâen tenait Ă leurs apparences, il faudrait conclure que des pays, qui avaient Ă©tĂ©, pour tant de siĂšcles, si actifs et si capables, auraient Ă©tĂ© tout Ă coup frappĂ©s par une impuissance incurable. Presque toutes les vertus qui font un peuple fort et une civilisation florissante auraient Ă©migrĂ©, en peu dâannĂ©es, en Allemagne. Il y avait eu, parmi les peuples, des parvenus de la puissance et de la richesse ; on nâavait pas encore vu le parvenu de la civilisation : un peuple devenu, en quelques dizaines dâannĂ©es, capable de tout enseigner Ă tout le monde, mĂȘme Ă ses anciens maĂźtres. Notre Ă©poque aurait pu assister Ă ce phĂ©nomĂšne extraordinaire.
CâĂ©tait dâailleurs lâexplication qui, avant la guerre, tendait Ă devenir gĂ©nĂ©rale. La guerre europĂ©enne a rapidement changĂ© cet Ă©tat dâesprit ; elle lâa mĂȘme complĂštement retournĂ© chez beaucoup de personnes. Lâhistoire a rarement assistĂ© Ă un revirement si violent et si soudain. Dâun bout Ă lâautre du monde, des millions dâhommes ont flĂ©tri le peuple allemand comme la honte de notre Ă©poque, comme le reprĂ©sentant de la barbarie, sans plus se rappeler quâils lâadmiraient, il y a trois ans, comme le maĂźtre et le modĂšle de lâunivers. Mais justement parce que ce revirement a Ă©tĂ© si violent et si soudain, il semble utile de sâarrĂȘter Ă Ă©tudier ses causes et sa signification. Si le monde a oubliĂ© quâil considĂ©rait, il y a trois ans encore, comme le modĂšle du monde le peuple quâil traite aujourdâhui de barbare, le fait nâest pas moins vrai et il suffit dây rĂ©flĂ©chir un instant pour en saisir immĂ©diatement toute la portĂ©e. Nous vivons dans la civilisation la plus savante qui ait jamais existĂ©. Le choix dâun maĂźtre et dâun modĂšle est lâopĂ©ration la plus grave quâun homme ou un peuple puisse accomplir. Comment alors lâĂ©poque la plus savante de lâhistoire a-t-elle pu se tromper dâune maniĂšre si grossiĂšre sur la question la plus grave de la vie et prendre comme modĂšle le peuple quâelle devait tout Ă coup renier comme barbare ? Une telle erreur doit avoir des causes profondes. La recherche de ces causes est donc le problĂšme le plus important qui, en ce moment, se prĂ©sente aux esprits qui rĂ©flĂ©chissent et qui tĂąchent de comprendre.
II
Ce livre est dĂ©diĂ© Ă lâĂ©tude de ce grand problĂšme. [âŠ] Cet effort a Ă©tĂ© long et pĂ©nible. Mais lâidĂ©e est simple. Elle peut ĂȘtre formulĂ©e de la maniĂšre suivante. Un examen assez rapide suffit pour dĂ©couvrir dans la civilisation contemporaine deux idĂ©als : un idĂ©al de perfection et un idĂ©al de puissance. LâidĂ©al de perfection est un legs du passĂ© et se compose dâĂ©lĂ©ments diffĂ©rents, dont les plus importants sont la tradition intellectuelle, littĂ©raire, artistique, juridique et politique grĂ©co-latine ; la morale chrĂ©tienne sous ses formes diffĂ©rentes, les aspirations morales et politiques nouvelles nĂ©es pendant le XVIIIe et le XIXe siĂšcle. Câest lâidĂ©al qui nous impose la beautĂ©, la vĂ©ritĂ©, la justice, le perfectionnement moral des individus et des institutions comme les buts de la vie ; qui entretient dans le monde moderne la vie religieuse, lâactivitĂ© artistique et scientifique, lâesprit de solidaritĂ© ; qui perfectionne les institutions politiques et sociales, les Ćuvres de charitĂ© et de prĂ©voyance. Lâautre idĂ©al est plus rĂ©cent : il est nĂ© dans les deux derniers siĂšcles, Ă mesure que les hommes se sont aperçus quâils pouvaient dominer et sâassujettir les forces de la nature dans des proportions insoupçonnĂ©es auparavant. GrisĂ©s par leurs succĂšs ; par les richesses quâils ont rĂ©ussi Ă produire trĂšs rapidement et dans des quantitĂ©s Ă©normes, grĂące Ă un certain nombre dâinventions ingĂ©nieuses ; par les trĂ©sors quâils ont dĂ©couverts dans la terre fouillĂ©e dans tous les sens ; par leurs victoires sur lâespace et sur le temps, les hommes modernes ont considĂ©rĂ© comme un idĂ©al de la vie Ă la fois beau, Ă©levĂ© et presque hĂ©roĂŻque, lâaugmentation indĂ©finie et illimitĂ©e de la puissance humaine.
Le premier de ces deux idĂ©als, lâidĂ©al de la perfection, peut ĂȘtre considĂ©rĂ©, en Europe, comme lâidĂ©al latin. Le gĂ©nie latin a montrĂ© son originalitĂ© et sa puissance, et il a conquis sa gloire la plus belle en sâefforçant de rĂ©aliser certains idĂ©als de perfection, câest-Ă -dire en crĂ©ant des arts, des littĂ©ratures, des religions, des droits, des Etats bien organisĂ©s. Cela ne signifie point que les peuples latins nâaient pas, eux aussi, contribuĂ© Ă crĂ©er lâidĂ©al de puissance. Lâhistoire de la France pendant le XVIIIe et le XIXe siĂšcle suffirait Ă assurer une place importante Ă ce groupe de peuples dans le grand changement de lâhistoire du monde, qui est reprĂ©sentĂ© par lâapparition de cet idĂ©al nouveau. Mais les peuples latins, qui sont les peuples dâEurope dont la civilisation est la plus ancienne, ont fait de trop grandes choses dans les Ă©poques oĂč les idĂ©als de perfection dominaient seuls ou presque seuls, pour que leur vie ne soit encore aujourdâhui pleine de lâesprit de ces Ă©poques. Si, dâailleurs, en ce qui concerne les idĂ©als de perfection, les peuples latins peuvent revendiquer un rĂŽle historique bien prĂ©cis et caractĂ©risĂ©, il nâen est pas de mĂȘme pour le nouvel idĂ©al de puissance. Ils ont dĂ©veloppĂ© celui-ci en union avec dâautres peuples de race diffĂ©rente. On ne peut donc attribuer une signification bien prĂ©cise Ă ces mots âle gĂ©nie latinâ, sans identifier ce gĂ©nie avec lâirrĂ©sistible tendance qui fait dĂ©sirer aux peuples et aux individus toutes les formes de perfection dont lâesprit humain est capable.
LâidĂ©al de puissance peut, au contraire, ĂȘtre considĂ©rĂ©, en ce moment, comme un idĂ©al germanique. Ici aussi, il ne faut pas tomber dans lâerreur de croire que cet idĂ©al a Ă©tĂ© créé par les Allemands. LâAllemagne a contribuĂ© moins que la France au long et pĂ©nible travail qui devait aboutir Ă lâĂ©closion de cet idĂ©al dans le monde. Mais il est indiscutable aussi que, si elle a Ă©tĂ© lente Ă comprendre lâidĂ©al nouveau, lâAllemagne a fini par en devenir, en Europe, pendant les derniers trente ans, le champion le plus ardent. Lâimmense dĂ©veloppement de lâAllemagne, qui avait Ă©merveillĂ© le monde, nâest autre chose que cet idĂ©al nouveau de puissance transformĂ© par les Allemands en une espĂšce de religion nationale, devenu une sorte de messianisme, et appliquĂ© avec une logique implacable et une passion ardente jusquâaux consĂ©quences extrĂȘmes, dans tous les champs : non plus seulement dans lâindustrie et les affaires, comme ont fait les AmĂ©ricains, mais dans le monde des idĂ©es et â application plus dangereuse â dans la guerre et lâarmĂ©e.
Cette distinction entre les deux idĂ©als faite, il est possible de comprendre lâimmense tragĂ©die dont nous sommes Ă la fois les acteurs, les spectateurs et les victimes ; dâexpliquer le bouleversement dâidĂ©es quâelle a produit et de jeter un coup dâĆil dans lâavenir et les devoirs qui nous attendent. Il suffit de comprendre pourquoi et comment notre Ă©poque avait mĂȘlĂ© ces deux idĂ©als en croyant quâils pourraient se dĂ©velopper infiniment et paisiblement Ă cĂŽtĂ© lâun de lâautre, tandis quâĂ un certain point ils devaient entrer en violent conflit. Câest ce que nous allons tĂącher de faire.
III
Il nâest pas besoin dâune analyse profonde pour dĂ©couvrir quâun des phĂ©nomĂšnes caractĂ©ristiques des trente derniĂšres annĂ©es a Ă©tĂ©, en Europe, le dĂ©clin des anciens idĂ©als de perfection et le prestige croissant de lâidĂ©al de puissance. Câest le fait gĂ©nĂ©ral quâon avait masquĂ© sous les noms les plus diffĂ©rents, comme le âtriomphe de lâesprit pratiqueâ, le progrĂšs Ă©conomique de lâĂ©poqueâ, âla politique rĂ©alisteâ, âles tendances modernesâ. Ce triomphe de lâidĂ©al de puissance est dâailleurs, comme on le verra dans ce livre, lâaboutissement dâun mouvement historique trĂšs complexe, dont les origines remontent bien loin. Il a Ă©tĂ© cependant accĂ©lĂ©rĂ©, dans les derniers cent ans, par des causes immĂ©diates. Jâen citerai les principales: lâimmense accroissement de la puissance anglaise, les richesses accumulĂ©es par lâAngleterre et par la France, les victoires de lâAllemagne, le dĂ©veloppement des deux AmĂ©riques, lâexploration et la conquĂȘte de lâAfrique, lâaugmentation de la population et des dĂ©penses publiques, civiles et militaires, qui exigeait une augmentation de la production; le perfectionnement de lâoutillage industriel, les progrĂšs des sciences, le dĂ©clin des aristocraties, des monarchies, des Eglises qui reprĂ©sentaient en Europe lâesprit de qualitĂ© ou les idĂ©als de perfection; lâĂ©puisement de plusieurs de ces idĂ©als qui rendait nĂ©cessaire un renouvellement; lâaffaiblissement des gouvernements, lâavĂšnement au pouvoir des classes moyennes, lâimportance croissante acquise par les masses et le nombre en tout: dans les armĂ©es, dans la politique, dans lâindustrie. LivrĂ©es Ă elles-mĂȘmes, soustraites aux vieilles disciplines, les masses peu cultivĂ©es devaient pencher plutĂŽt vers lâidĂ©al de la puissance qui satisfait des instincts primordiaux comme lâorgueil, la cupiditĂ©, lâambition, que vers des idĂ©als de perfection, qui exigent toujours de lâesprit de sacrifice et une certaine force de renoncement.
Câest dans lâimmense Ă©clat de cet idĂ©al de puissance que lâAllemagne a tellement grandi dans lâopinion du monde, pendant les premiers quatorze ans du siĂšcle. Si le devoir suprĂȘme de lâhumanitĂ© Ă©tait vĂ©ritablement de tendre toutes ses forces pour augmenter sa puissance, lâAllemagne aurait Ă©tĂ© le vrai modĂšle du monde. LâidĂ©al de la puissance devenu religion nationale et un ensemble des circonstances favorables, telles que la position centrale, le voisinage de la Russie, lâabondance de la houille, le pullulement de la population, le dĂ©veloppement Ă©conomique gĂ©nĂ©ral de tous les pays, avaient produit en Allemagne une explosion dâĂ©nergie sans exemple. AppuyĂ©s sur un gouvernement fort et douĂ© de capacitĂ©s indiscutables, la race, lâindustrie, le commerce, la science, la diplomatie allemande avaient envahi le monde, multipliĂ© leurs entreprises, conçu les plans les plus audacieux. Le succĂšs nâavait pas souri toujours Ă ces entreprises; mais les Ă©checs nâavaient jamais dĂ©couragĂ© ni le peuple ni le gouvernement. Partout lâAllemand avait pĂ©nĂ©trĂ© ou avait tentĂ© de pĂ©nĂ©trer, en troublant la douce tranquillitĂ© des situations acquises, en introduisant un esprit nouveau dâactivitĂ©, de nouveautĂ©, de concurrence, en visant Ă conquĂ©rir la premiĂšre place par une lutte aussi tenace que dĂ©nuĂ©e de scrupules.
Lâhistoire nâavait pas vu encore un exemple dâactivitĂ© si fiĂ©vreuse. Les Etats-Unis eux-mĂȘmes ne pouvaient soutenir la comparaison. Ils ont accompli de grandes choses dans lâindustrie, mais en exploitant un territoire de 9 millions de kilomĂštres carrĂ©s. Les Allemands avaient rĂ©ussi Ă tirer toutes les marchandises dont ils inondaient la terre, toutes les idĂ©es, bonnes ou mauvaises, dont ils remplissaient les cerveaux, la plus forte armĂ©e et la seconde flotte du monde, dâun territoire de 600,000 kilomĂštres carrĂ©s. HypnotisĂ© de plus en plus par dâidĂ©al unique de la puissance, le monde avait Ă©tĂ© Ă©bloui par cette activitĂ© Ă©tourdissante et il nâattachait plus aucune importance Ă la question des procĂ©dĂ©s par lesquels lâAllemagne remportait ses succĂšs. Quâimportait si, dĂ©jĂ en 1870, elle avait ressuscitĂ© la vieille Ăąme barbare de la guerre et proclamĂ© les droits souverains de la force? Quâimportait si elle avait dĂ©veloppĂ© son industrie et son commerce Ă lâaide de procĂ©dĂ©s artificiels comme le dumping; par une dĂ©tĂ©rioration systĂ©matique de la qualitĂ© de tous les objets fabriquĂ©s, et en se servant sans aucun scrupule de tous les moyens de falsification que lâesprit humain peut inventer? Pour blĂąmer ces procĂ©dĂ©s, il aurait fallu des idĂ©als de perfection ou des Ă©talons de mesure qualitatifs. Mais ceux-ci se confondaient, perdaient leur prestige et leur force⊠Le rĂ©sultat seul comptait. Dans lâĂ©croulement de tous les idĂ©als de perfection, il ne restait plus debout, au centre de lâEurope, gigantesque, triomphante, que lâAllemagne. Il est maintenant possible de nous expliquer pourquoi lâidĂ©e de la dĂ©cadence des peuples latins avait fini par sâimposer Ă tous, les peuples latins compris. Les pays latins, mĂȘme les deux les plus forts, la France et lâItalie, Ă©taient incapables de rivaliser avec lâAllemagne dans cet effort pour la puissance. La France nâavait pas une population suffisante. LâItalie avait la population: mais il lui manquait le charbon. A ces causes matĂ©rielles sâajoutaient des causes psychologiques, câest-Ă -dire une certaine persistance des sentiments qui remontaient aux Ă©poques de civilisation qualitative: habitude de lâĂ©conomie, la rĂ©pugnance Ă lâagitation continuelle, Ă lâinnovation incessante, Ă lâesprit de modernisme Ă outrance, Ă la manie de la vitesse. Enfin la situation politique de ces pays rendait impossible aux gouvernements de soutenir lâeffort de la nation avec autant dâĂ©nergie et dâintelligence que pouvait le faire le gouvernement allemand.
Pour toutes ces raisons, ces peuples ont peu Ă peu fini par se sentir infĂ©rieurs, dans la lutte pour la puissance, Ă lâAllemagne quâils cherchaient Ă imiter, mais en nây rĂ©ussissant quâen partie. De lĂ une trĂšs grave consĂ©quence. En rĂ©agissant sur la France et sur lâItalie, lâidĂ©al de la puissance y a excitĂ©, dans toutes les classes, lâappĂ©tit des gains faciles, le dĂ©sir des enrichissements rapides, toutes les formes de lâarrivisme. Mais comme il nâa pas pu se dĂ©velopper complĂštement, il nâa pas excitĂ© au mĂȘme degrĂ© les qualitĂ©s et les vices corrĂ©latifs, qui faisaient de la vie allemande un systĂšme, sinon parfait, comme le pensaient les observateurs superficiels, au moins complet et cohĂ©rent dans sa dangereuse absurditĂ©: lâaudace, lâorgueil, lâhabitude de tout faire en grand, mĂȘme les folies; lâesprit dâassociation, la confiance dans lâavenir, la discipline; cette espĂšce dâextravagante ferveur messianique par laquelle lâAllemand sâĂ©tait convaincu quâil rĂ©gĂ©nĂ©rait le monde, en lâinondant de mauvaises marchandises. Dans lâensemble les deux pays restaient plus attachĂ©s que lâAllemagne aux vieux idĂ©als de perfection, câest-Ă -dire â et la guerre lâa prouvĂ© â dans un Ă©tat intellectuel et moral plus Ă©levĂ©. Mais en mĂȘme temps ils apportaient dans la vie Ă©conomique une timiditĂ©, une limitation, un esprit de mĂ©fiance, dâisolement et de rĂ©alisme, une absence de toute illusion mystique qui, en se combinant avec lâappĂ©tit des gains et le dĂ©sir des richesses, engendraient des Ă©goĂŻsmes et des corruptions trĂšs nuisibles soit au systĂšme Ă©conomique, soit Ă lâorganisation sociale tout entiĂšre des pays. Cet Ă©tat de choses provoquait un grand mĂ©contentement et donnait Ă une partie de lâopinion, dans les deux pays, un sens trĂšs douloureux dâimpuissance intellectuelle et morale, en comparaison Ă lâAllemagne.
Un effort qui ne rĂ©ussit quâĂ moitiĂ© est toujours pĂ©nible, Ă un individu comme Ă un peuple. A ce sentiment dâimpuissance partielle sâajoutaient les prĂ©occupations trĂšs justifiĂ©es dâun danger rĂ©el. Ce peuple qui se multipliait au centre de lâEurope et qui dĂ©veloppait avec tant de rapiditĂ©, sous la conduite dâun gouvernement Ă©nergique, sa puissance, nâĂ©tait-il pas un danger pour les peuples qui lâenvironnaient? Mais toutes ces inquiĂ©tudes et toutes ces craintes ne seraient pas devenues si angoissantes, dans les annĂ©es qui ont prĂ©cĂ©dĂ© la guerre, sans une illusion dans laquelle est la raison profonde de lâimmense crise actuelle. Les idĂ©als de perfection qui auraient pu limiter Ă des proportions plus sages notre admiration de lâAllemagne sâĂ©taient obscurcis dans lâesprit du monde; mais ils nâavaient pas Ă©tĂ© reniĂ©s officiellement. Personne nâaurait avouĂ©, mĂȘme avant la guerre, vouloir vivre dans un monde sans beautĂ©, sans justice, sans vĂ©ritĂ©. Quand on parlait du progrĂšs ou de la civilisation, on sous-entendait toujours, plus ou moins clairement, une amĂ©lioration morale et intellectuelle. Notre Ă©poque voulait la puissance, mais elle voulait aussi, en toute sincĂ©ritĂ©, la charitĂ©, le droit, la justice, la vĂ©ritĂ©, le bien. Elle se fĂąchait facilement si quelquâun doutait de ces vertus. Par malheur, si elle voulait ces biens, elle nâĂ©tait pas moins obligĂ©e, par les passions et les intĂ©rĂȘts dominants, Ă les sacrifier chaque jour Ă son dĂ©sir de richesse et de puissance. Il sâagissait donc, pour notre Ă©poque, dâaugmenter indĂ©finiment ses richesses et sa puissance, en Ă©chappant au reproche de payer ces biens matĂ©riels par une dĂ©tĂ©rioration morale de la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre. Le problĂšme Ă©tait difficile; comment lâa-t-elle rĂ©solu ? Elle a trouvĂ© un moyen simple et commode de mettre dâaccord lâidĂ©al de puissance et lâidĂ©al de perfection: elle les a mĂȘlĂ©s et confondus. Une armĂ©e nombreuse de sophistes aidant, elle sâest convaincue que le monde sâamĂ©liorait, devenait plus sage, plus moral, plus beau, en somme plus parfait, Ă mesure quâil enrichissait et quâil dĂ©veloppait sa puissance. La quantitĂ© pouvait augmenter et la qualitĂ© sâamĂ©liorer indĂ©finiment, lâune Ă cĂŽtĂ© de lâautre.
Quel rĂŽle a jouĂ© dans la vie intellectuelle du XIXe siĂšcle la nĂ©cessitĂ© oĂč notre Ă©poque se trouvait de confondre les idĂ©es sur ce point vital! Que de thĂ©ories ont Ă©tĂ© admirĂ©es, parce quâelles sortaient de cette confusion et aidaient Ă la produire dans les esprits! Celle du surhomme, par exemple. Mais lâAllemagne fut encore le pays qui bĂ©nĂ©ficia davantage de cette confusion. Lâordre apparent qui rĂ©gnait dans le pays, et cette coordination presque parfaite de tous les efforts de la nation vers la puissance, semblĂšrent lâidĂ©al de la perfection intellectuelle et morale. LâAllemagne devint le modĂšle de toutes les perfections, parce quâelle Ă©tait le pays le plus puissant. Elle fut considĂ©rĂ©e comme la nation la plus intelligente, la plus instruite, la plus sage, la plus morale, la plus sĂ©rieuse du monde. Elle avait rĂ©solu mieux que les autres nations tous les problĂšmes de lâĂ©poque et rĂ©alisĂ© lâidĂ©al de la vie plus parfait. Son droit, ses institutions sociales, ses sciences, sa musique semblaient insurpassables; elle commençait mĂȘme Ă devenir un modĂšle dans les arts. LâAllemagne avait transportĂ© dans les arts sa manie du modernisme, sa capacitĂ© dâimitation et son esprit dâorganisation; ce qui, dans lâimmense anarchie esthĂ©tique de lâĂ©poque, semblait le dĂ©but dâune Ăšre nouvelle Ă un certain nombre dâesprits mĂ©contents du prĂ©sent. MĂȘme les socialistes sâĂ©taient convertis, dans les pays latins, Ă lâadmiration de lâAllemagne. Pour trouver un prĂ©texte de rĂ©criminations contre le rĂ©gime bourgeois, ils avaient oubliĂ© quâils devaient Ă ce rĂ©gime la possibilitĂ© dâexister comme parti; ils exaltaient les âlois socialesâ Ă©dictĂ©es par lâoligarchie militaire qui gouverne lâAllemagne comme un grand progrĂšs dont leurs pays nâĂ©taient pas capables; et le parti socialiste allemand, qui, sans les libertĂ©s donnĂ©es au monde par la RĂ©volution française, nâaurait pas mĂȘme pu exister, comme le vĂ©ritable libĂ©rateur du monde! Ce qui revenait Ă dire que le gouvernement des Junkers Ă©tait plus juste et plus humain que les gouvernements dĂ©mocratiques de lâEurope occidentale. LâEurope se berçait dans ces absurdes illusions, quand tout Ă coup le ciel et la terre tremblĂšrent. LâAllemagne venait de mettre le feu aux poudres.
IV
En une semaine, le peuple qui Ă©tait le modĂšle de toutes les vertus devint lâobjet de lâexĂ©cration universelle. Le dictionnaire nâeut plus dâadjectifs suffisants pour le flĂ©trir. Il fut banni de la sociĂ©tĂ© des nations civilisĂ©es. Que sâĂ©tait-il passĂ© en huit jours ? Une chose simple et tragique: lâidĂ©al de perfection et lâidĂ©al de puissance, que le monde avait confondus, comme sâils pouvaient se dĂ©velopper indĂ©finiment cĂŽte Ă cĂŽte, Ă©taient rentrĂ©s en conflit. VoilĂ le sens profond de toute la crise prĂ©sente.
Un philosophe aurait pu prĂ©voir a priori que ce conflit devait Ă©clater un jour ou lâautre. Cette prĂ©vision appartenait au nombre des certitudes quâon pourrait appeler dialectiques, parce quâon peut y arriver par le raisonnement, et qui sont les plus sĂ»res, si pour les dĂ©duire le raisonnement part dâune vĂ©ritĂ© bien Ă©tablie. Une vĂ©ritĂ© de sens commun pouvait cette fois conduire facilement Ă cette prĂ©vision: câest que les biens de la vie sont liĂ©s entre eux, de sorte quâils se limitent mutuellement dans diffĂ©rentes maniĂšres, et que si on veut jouir dâun bien au delĂ dâune certaine mesure, il est nĂ©cessaire de renoncer Ă lâautre qui Ă©tait sa limite. Mais alors, trĂšs souvent, mĂȘme le bien quâon a trop dĂ©sirĂ© devient un mal. «Quinze jours durant â ainsi parlait, quelques annĂ©es avant la guerre, un vieillard qui avait connu les hommes et le monde â nous avons discutĂ© pour savoir ce qui valait mieux, ou produire des richesses, ou crĂ©er des Ćuvres dâart, ou dĂ©couvrir des vĂ©ritĂ©s, et jusquâĂ quel point il Ă©tait bon de dĂ©sirer la richesse⊠Or ce faisant, quâavons-nous fait, sinon rechercher les rapports qui existent entre lâArt, la VĂ©ritĂ©, la Morale, lâUtilitĂ©, le Plaisir, le Devoir, le Droit, câest-Ă -dire entre les biens de la vie? Ce sont des questions qui intĂ©ressent beaucoup les philosophes, lesquels se figurent volontiers que le monde est perpĂ©tuellement en peine parce quâils ne rĂ©ussissent pas Ă rĂ©soudre ces graves problĂšmes. Mais la vie ne se charge-t-elle pas de leur rĂ©pondre chaque jour? Est-il donc si difficile de comprendre que ces choses sont des limites les unes pour les autres? Le Devoir peut mettre un frein au Plaisir et le prĂ©server dâabus pĂ©rilleux; le sentiment du Beau, prĂ©server la morale de certains excĂšs de lâascĂ©tisme; la Morale, dĂ©tourner lâArt de certains sujets dĂ©shonnĂȘtes; lâUtilitĂ©, tenir un peu en bride la VĂ©ritĂ©; rappelant Ă lâhomme que âtoute vĂ©ritĂ© nâest pas bonne Ă direâ, ou empĂȘcher la Morale et lâArt de se dĂ©shumaniser en devenant Ă eux-mĂȘmes leur propre fin, et ainsi de suite. Quâest-ce que lâhistoire, sinon le perpĂ©tuel effort de la volontĂ© pour trouver de nouveaux Ă©quilibres et de plus parfaites limitations entre ces Ă©lĂ©ments de vie ?» (1)
Il en est de mĂȘme de la justice, de la charitĂ©, du respect, du droit, de la loyautĂ©, du sentiment chevaleresque ; de tous ces idĂ©als de perfection morale que le monde moderne nâavait pas reniĂ©s, et de la puissance. La puissance et ces idĂ©als ne sâexcluent pas nĂ©cessairement, mais ils se limitent mutuellement. Plus les idĂ©als seront forts chez un peuple et chez un individu, et plus la puissance acquise en violant la justice, la charitĂ©, le droit, la loyautĂ© leur fera horreur; ils ne voudront la puissance que dans les limites tracĂ©es par ces idĂ©als de perfection morale. Plus lâambition de la puissance sera forte et avec plus de facilitĂ© et dâindiffĂ©rence un individu et un peuple franchiront ces limites. Si lâambition de la puissance devient chez un homme ou chez un peuple une espĂšce de religion ou de mysticisme messianique, ces limites finiront par ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme des obstacles que lâhomme ou le peuple devront renverser et avec lesquels ils se vanteront dâentrer ouvertement en conflit. Câest ce qui est arrivĂ© Ă lâAllemagne, sous les yeux du monde terrifiĂ©. GrisĂ©e par ses succĂšs, par les flatteries dont elle Ă©tait lâobjet, par lâidĂ©e de sa force, par lâespoir dâun immense triomphe, lâAllemagne avait fini par croire, comme dâailleurs la plupart de ses admirateurs, quâelle Ă©tait la meilleure, parce quâelle Ă©tait la plus forte ; il Ă©tait donc Ă©vident quâelle sâamĂ©liorerait Ă mesure quâelle accroĂźtrait sa force ; par consĂ©quent, tout ce quâelle faisait pour augmenter sa puissance Ă©tait bien. Une fois lâesprit de tout un peuple, puissant, fort, nombreux, mis sur cette pente, il devait rapidement glisser aux pires excĂšs.
Mais si lâAllemagne, qui Ă©tait la plus forte et qui espĂ©rait vaincre, avait facilement confondu tout ce qui favorisait ses immenses ambitions avec le bien, les peuples attaquĂ©s, qui se sentaient les plus faibles et qui se virent menacĂ©s par un danger terrible, se rĂ©fugiĂšrent auprĂšs des autels dĂ©laissĂ©s de la Justice, du Droit, de la GĂ©nĂ©rositĂ© chevaleresque, de la LoyautĂ© ; câest-Ă -dire quâils opposĂšrent Ă lâAllemagne et Ă son idĂ©al de puissance les vieux idĂ©als de la perfection. DĂšs ce moment on a recommencĂ©, chez tous les peuples qui parlent des langues dĂ©rivĂ©es du latin, Ă exalter en prose et en vers le gĂ©nie latin, lâesprit latin, la civilisation latine. Et Ă raison, car le gĂ©nie latin rĂ©sume les idĂ©als de perfection, qui seuls peuvent limiter les aspirations de lâhomme Ă la puissance criminelle. Mais si lâidĂ©al latin est surtout et avant tout un idĂ©al de perfection, il est nĂ©cessaire que tous ceux qui aujourdâhui exaltent le gĂ©nie latin et lâopposent au germanisme se rendent bien compte quâil reprĂ©sente lâopposĂ© de ce quâon avait pris lâhabitude dâadmirer davantage dans lâAllemagne : de cette insatiable aspiration Ă un accroissement illimitĂ© de puissance ; de cette activitĂ© inlassable et dĂ©nuĂ©e de scrupules ; de cet esprit dâinvasion ; de ce goĂ»t pour tout ce qui est Ă©norme, colossal, extravagant, violent. Il ne faut pas se faire trop dâillusions : lâidĂ©al dâune puissance qui sâaccroĂźtrait indĂ©finiment a sĂ©duit beaucoup dâesprits et est pĂ©nĂ©trĂ© profondĂ©ment mĂȘme dans les pays latins. MĂȘme aujourdâhui, aprĂšs tant de sang, beaucoup dâadversaires de lâAllemagne oscillent entre lâhorreur et la crainte des excĂšs commis par elle et le dĂ©sir de sâapproprier ses mĂ©thodes et le secret de ses succĂšs. Il ne faut pas non plus oublier que de puissants intĂ©rĂȘts sont liĂ©s mĂȘme dans les pays latins Ă cet idĂ©al de puissance illimitĂ©e, tandis que tout idĂ©al de perfection impose des limites, des restrictions et des renoncements.
V
Câest pour cette raison surtout que la guerre actuelle semble devoir ĂȘtre le commencement dâune crise historique bien longue et bien compliquĂ©e. Cette immense catastrophe a montrĂ© au monde quâil nâest pas possible de vouloir en mĂȘme temps une augmentation illimitĂ©e de puissance et un progrĂšs moral continuel ; que tĂŽt ou tard le moment arrive oĂč il faut choisir entre la justice, la charitĂ©, la loyautĂ©, et la force, la richesse, le succĂšs. Mais il nâest pas si facile de faire le choix que de dire quâil faut le faire. Quelques exemples montreront quelles transformations et quelles responsabilitĂ©s implique ce choix, si le monde se dĂ©cidait un jour Ă limiter de nouveau lâidĂ©al de la puissance et les ambitions quâil engendre, par des idĂ©als, anciens ou nouveaux, de perfection. Ces exemples donneront en mĂȘme temps une idĂ©e des conclusions pratiques que comportent les idĂ©es dĂ©veloppĂ©es dans ce livre et la conception du conflit europĂ©en qui y est exposĂ©e ; ils feront ainsi mieux comprendre ce que signifiera dans la civilisation moderne une renaissance de lâesprit latin, le jour oĂč elle se produira.
Il y a dans beaucoup dâEtats une question de lâalcoolisme. Elle est grave surtout en France. En quoi consiste cette question ? Elle nâest quâune des consĂ©quences de lâeffort pour lâaugmentation illimitĂ©e de la production de toutes les choses, utiles ou nuisibles, qui caractĂ©rise notre Ă©poque. Seule entre toutes les civilisations de lâhistoire, notre civilisation sâest appliquĂ©e avec la mĂȘme Ă©nergie Ă fabriquer des quantitĂ©s toujours plus grandes de tous les produits, depuis lâalcool jusquâaux explosifs, depuis les canons jusquâaux aĂ©roplanes, sans jamais quâinquiĂ©ter de lâusage quâon en ferait. Câest ainsi quâon a fabriquĂ© des quantitĂ©s Ă©normes dâalcool ; et quâaprĂšs les avoir fabriquĂ©es, on les a fait avaler aux masses, mĂȘme au risque de dĂ©truire des peuples entiers. Les sources premiĂšres du vice sont dans lâindustrie et non dans les hommes. Ce nâest pas la soif des hommes qui oblige lâindustrie et lâagriculture Ă produire les boissons en quantitĂ© toujours plus grande : ce sont lâindustrie et lâagriculture qui, entraĂźnĂ©es par le formidable Ă©lan Ă©conomique du monde, augmentent la production et qui, pour lâĂ©couler toute, apprennent aux masses Ă sâenivrer. La question de lâalcoolisme est, en somme, avant tout, une question de surproduction. Nos ancĂȘtres Ă©taient beaucoup plus sobres non pas parce quâils Ă©taient plus sages, ou plus vertueux, ou plus dĂ©vots ; mais parce quâils produisaient moins dâalcool et le peu quâils en produisaient Ă©tait de qualitĂ© meilleure. Ils ne pouvaient pas boire lâalcool qui nâexistait pas.
La consĂ©quence est claire. Pour dĂ©raciner ce flĂ©au, il faut que lâEtat revendique la facultĂ© de limiter certaines productions pour des raisons morales et patriotiques ; câest-Ă -dire dâimposer des limites morales Ă la puissance productive sans cesse croissante de lâindustrie moderne. Ni les comitĂ©s de propagande, ni les confĂ©rences, ni les sermons, ni les pamphlets, ni mĂȘme la diminution des cabarets ne guĂ©riront le mal, tant quâon continuera Ă distiller des quantitĂ©s si grandes dâalcool. Si on veut Ă©pargner aux masses ce flĂ©au, il nây a quâun moyen : interdire complĂštement la distillation des alcools de qualitĂ© infĂ©rieure, destinĂ©s Ă la fabrication des liqueurs, et limiter rigoureusement la production des alcools de qualitĂ© supĂ©rieure. Le peuple sera obligĂ© de boire moins quand il nâaura plus Ă sa disposition que du vin, de la biĂšre, et peu de liqueurs trĂšs chĂšres.
Une autre grave question que la guerre a posĂ©e est celle des limites de la concurrence commerciale entre les diffĂ©rents peuples. Tout le monde sait que le dĂ©veloppement de lâindustrie et du commerce allemands a Ă©tĂ© en partie obtenu Ă lâaide de procĂ©dĂ©s particuliers de concurrence, comme le dumping et dâinnombrables bien quâingĂ©nieuses falsifications. La chimie allemande a Ă©tĂ© la grande complice de toutes ces falsifications. Ce sont des procĂ©dĂ©s qui peuvent ĂȘtre justifiĂ©s seulement si on admet que la quantitĂ© est tout dans le monde, que chaque peuple ne doit chercher quâĂ produire, vendre, consommer le plus quâil peut, que le mĂ©rite des nations se mesure dâaprĂšs le chiffre des exportations et que pour augmenter la masse totale du commerce tous les moyens sont bons. Mais ce sont lĂ les principes qui ont conduit lâAllemagne Ă se dĂ©truire en dĂ©truisant lâEurope, pour satisfaire ses ambitions dĂ©mesurĂ©es, et contre lesquels nous protestons depuis trois ans en opposant lâesprit latin et ses idĂ©als de perfection morale aux cupiditĂ©s sans scrupule du germanisme ! Si donc on veut que lâesprit de justice, la loyautĂ©, un certain sentiment de confiance rĂšglent dans lâavenir les rapports entre les peuples civilisĂ©s de lâEurope, il faut mettre des freins et des limites Ă ces louches procĂ©dĂ©s. Il le faut dâautant plus que, si on nây rĂ©ussit pas, il nâest point douteux que tout le monde se mettra aprĂšs la guerre Ă imiter le systĂšme allemand : avec quel rĂ©sultat ? Il est facile de le deviner ! Il faut donc tĂącher dâimposer des rĂšgles morales Ă la concurrence internationale : mais par quel moyen ? On nâen voit quâun seul : revenir, en la modernisant, Ă une vieille doctrine qui Ă©tait moins une loi Ă©conomique quâun principe moral imposĂ© Ă lâĂ©conomie : le juste prix des choses. «Carieus vendere vel vilius emere rem quam valeat⊠injustum» a dit saint Thomas. Lâapplication de ce principe dans ce cas peut ĂȘtre faite sans hĂ©sitation, car personne ne doutera que celui qui achĂšte une chose Ă un prix infĂ©rieur Ă son coĂ»t de production lâachĂšte au dessus de sa valeur. Il faudra donc affirmer que le dumping, tout en rendant service aux personnes qui en profitent, altĂšre dans les esprits la notion du juste prix des choses, habituant les uns Ă consommer des produits dans une quantitĂ© supĂ©rieure Ă celle quâils devraient consommer, Ă©tant donnĂ©es leur richesse et la richesse gĂ©nĂ©rale ; en obligeant dâautres Ă travailler Ă un prix trop bas ; en troublant tout le systĂšme des rĂ©tributions. Par consĂ©quent, tous les Etats devraient sâengager entre eux Ă dĂ©fendre le dumping sous toutes ses formes ; et chaque Etat devrait se rĂ©server la facultĂ© suprĂȘme dâannuler, par des droits Ă©quivalents, le dumping quâun autre Etat ne voudrait pas ou ne pourrait pas rĂ©primer.
Non moins grave est la question de la falsification, comme procĂ©dĂ© normal de lâindustrie moderne. Elle a enrichi depuis un siĂšcle beaucoup dâindustriels ; elle a profitĂ© surtout aux Allemands, qui sâen sont servis avec leur Ă©nergie et leur audace habituelles ; mais elle est un des procĂ©dĂ©s du commerce et de lâindustrie modernes les plus dangereux. Comme le dumping dĂ©truit dans les esprits la notion du juste prix des choses, ces falsifications rendent de plus en plus les hommes incapables de distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais ou mĂ©diocre ; câest-Ă -dire quâelles Ă©touffent dans notre civilisation le sens de la qualitĂ©. Or, Ă mesure quâon Ă©touffe dans les hommes le sens de la qualitĂ©, la lutte commerciale et industrielle doit nĂ©cessairement se dĂ©velopper dans le sens de la quantitĂ©. Lâindustrie qui versera sur le monde et saura lui imposer une abondance plus grande de produits plus mauvais sera victorieuse. Mais quand les hommes sâefforcent non pas de fabriquer et de faire admirer des objets dâune certaine qualitĂ©, mais de produire et de vendre la plus grande quantitĂ© dâobjets dans le temps le plus court, câest une victoire sur la matiĂšre, sur le temps et sur lâespace quâils visent, et non un raffinement de leurs aptitudes et capacitĂ©s. Câest donc un idĂ©al de puissance et non un idĂ©al de perfection quâils poursuivent. Il est ainsi possible de reconstituer la chaĂźne qui relie ces procĂ©dĂ©s de falsification, reconnus comme lĂ©gitimes par lâindustrie moderne, Ă la crise actuelle. Les procĂ©dĂ©s de falsification Ă©touffent le sens de la qualitĂ© ; plus le sens de la qualitĂ© devient obtus dans une Ă©poque, plus lâindustrie et le commerce se trouvent dans la nĂ©cessitĂ© de lutter pour la quantitĂ©, câest-Ă -dire dâaugmenter indĂ©finiment la production. Cette lutte pour la quantitĂ© amĂšne par nĂ©cessitĂ© le triomphe dâun idĂ©al de puissance sur tous les idĂ©als de perfection ; et les consĂ©quences possibles dâun pareil triomphe, chez un peuple qui savait possĂ©der la plus forte armĂ©e du monde, nous les voyons depuis 1914.
Pour les procĂ©dĂ©s de falsification, on peut rĂ©pĂ©ter ce quâon a dĂ©jĂ dit du dumping : si on nây met pas un frein, ils se gĂ©nĂ©raliseront aprĂšs la guerre. Tout le monde voudra employer contre lâAllemagne les armes quâelle a forgĂ©es et avec lesquelles elle nous a blessĂ©s. Mais est-il possible de mettre un frein Ă ce mal ? Oui : si les Etats redevenaient, en sâadaptant aux exigences dâun monde tellement grandi, ce quâils Ă©taient autrefois : les garants de la qualitĂ© des marchandises. Ils ne devraient pas, comme ils faisaient autrefois, imposer Ă lâindustrie un certain Ă©talon de perfection ; ils devraient continuer Ă reconnaĂźtre Ă lâindustrie et au commerce le droit, octroyĂ© par la rĂ©volution industrielle du XIXe siĂšcle, de dĂ©tĂ©riorer la qualitĂ© au profit de la quantitĂ© tant quâils veulent et quâils peuvent ; mais ils leur devraient nier impitoyablement le droit de cacher cette dĂ©tĂ©rioration de la qualitĂ© par toutes les tromperies dont lâindustrie et le commerce abusent aujourdâhui. Des lĂ©gislations intĂ©rieures trĂšs fortes et tout un systĂšme de conventions internationales bien Ă©tayĂ© devraient empĂȘcher lâindustrie et le commerce de tromper le public sur lâorigine, la composition, la soliditĂ©, sur les qualitĂ©s les plus importantes en somme des marchandises. Des lois de cette espĂšce Ă©taient nombreuses autrefois, dans les pĂ©riodes de civilisation qualitative ; la quantitĂ© triomphant avec la machine Ă vapeur les a balayĂ©es ; mais beaucoup dâinconvĂ©nients trĂšs dĂ©plorĂ©s du rĂ©gime Ă©conomique actuel disparaĂźtraient si on revenait au principe inspirateur de ces vieilles lois, en lâadaptant aux nĂ©cessitĂ©s du monde moderne. On peut mĂȘme dire que ces inconvĂ©nients disparaĂźtront seulement le jour oĂč lâindustrie et le commerce accepteront ces limites morales.
Les falsifications commerciales ne sont dâailleurs quâune partie dâun problĂšme beaucoup plus large, du plus grand problĂšme moral de notre Ă©poque : celui de la loyautĂ©. Depuis trois ans, les perfidies et les mensonges allemands font lâĂ©tonnement du monde. On se demande comment notre siĂšcle peut avoir engendrĂ© un peuple qui manque Ă la foi jurĂ©e avec tant dâaisance et qui sait mentir avec tant dâaudace. Ne serait-il pas plus raisonnable de se demander quelle bonne foi et quel respect pour la vĂ©ritĂ© pouvait-on trouver dans un peuple qui sâĂ©tait enrichi et avait rĂ©ussi Ă se faire admirer par lâunivers, en falsifiant presque tous les produits de la terre ? Dans ce dĂ©faut aussi, les Allemands reprĂ©sentent peut-ĂȘtre notre Ă©poque plus quâon ne le croit. Notre Ă©poque a fait de grandes choses et a beaucoup de vertus ; mais elle se montre de plus en plus incertaine et faible dans la conception de lâhonneur. Mâest-il permis de citer encore une page, Ă©crite avant la guerre ? «Aucune civilisation nâeut jamais un aussi grand besoin que la nĂŽtre de mettre une limite Ă la libertĂ© de mentir. Car jâai beau prĂȘcher que lâhomme doit marcher vers lâavenir sans retourner la tĂȘte ; je ne me fais pas dâillusion, vous savez. PrĂ©cisĂ©ment parce que ce sont des limites, des limites conventionnelles et toujours provisoires, lâhomme est sans cesse en guerre avec les principes sur lesquels repose lâordre social et moral. Les intĂ©rĂȘts et les passions cherchent continuellement soit Ă renverser ces limites par des moyens violents, â guerres, rĂ©volutions, sĂ©ditions, lois martiales, bombes, attentats, crimes, â soit, plus souvent, Ă les Ă©luder par la sophistique, parce que câest moins dangereux. Pourquoi la sophistique nâest-elle jamais morte des blessures que la logique lui a infligĂ©es en tant de duels mĂ©morables ? Pourquoi toutes les Ă©poques ont-elles patentĂ© et couvert dâor une corporation officielle de sophistes, les avocats ? Pourquoi Socrate put-il croire quâil accomplissait une grande rĂ©forme morale en apprenant aux hommes Ă bien raisonner ? Parce que la sophistique est lâarsenal oĂč lâhomme va chercher les moyens dâobserver les principes, lorsquâils lui reconnaissent un droit, et de les Ă©luder tout en feignant de les respecter, lorsquâils lui imposent un devoir. Or, si dĂ©jĂ lâhomme a recouru largement Ă cet arsenal dans le temps oĂč les principes Ă©taient consacrĂ©s par la religion, que ne fera-t-il pas aujourdâhui que, sorti de lâenfance, il a dĂ©couvert le secret du jeu ? Lâesprit critique est trop vif Ă notre Ă©poque, nous sommes trop vieux, nous connaissons trop lâhistoire et nous sommes dĂ©sormais trop habituĂ©s Ă jouir de la libertĂ© effrĂ©nĂ©e au milieu de laquelle nous vivons ! Et vous aviez raison encore, Cavalcanti, quand vous disiez que, si notre civilisation est Ă tel point plastique, progressive, vivace, câest Ă cela quâelle le doit. Donc plus lâhomme vieillit, plus il devient riche, savant, puissant, et plus il devrait le rĂ©pĂ©ter Ă lui-mĂȘme, sâinculquer profondĂ©ment dans lâesprit cette rĂšgle suprĂȘme de la sagesse : «Va, sans jamais tourner la tĂȘte en arriĂšre pour voir le bras qui te pousse, crois au principe que tu professes et observe-le comme sâil tâĂ©tait imposĂ© par Dieu, comme sâil reprĂ©sentait lâunique vĂ©ritĂ©, lâunique beautĂ©, lâunique vertu, la santĂ© et le salut du monde ; ne discute pas, ne sophistique pas, ne transige pas ; sois fidĂšle Ă ta conviction jusquâau bout, sans avoir peur de risquer pour elle ta vie et ta fortune ; oblige toi toi-mĂȘme Ă ne pas mentir et Ă ne pas trahir, alors que personne autre ne peut tây obliger. Mais si ton principe tombe, rĂ©signe-toi Ă sa chute comme sâil nâavait Ă©tĂ© quâune humaine, conventionnelle et arbitraire limitation de cette VĂ©ritĂ© infinie, de cette BeautĂ© infinie, de ce Bien infini qui continuent Ă circuler dans le monde par le canal du nouveau principe qui a emportĂ© le tien.» Et au contraire la quantitĂ© triomphante nous apprend dĂšs le berceau Ă mentir aux autres et Ă nous-mĂȘmes, Ă nous perfectionner dans tous les arts de la mystification. Pourquoi ? Parce que, si, en fait, la quantitĂ© triomphe aujourdâhui dans le monde grĂące aux machines, au feu, Ă lâAmĂ©rique, elle ne peut pas, malgrĂ© tout, assumer ouvertement et en son propre nom le gouvernement du monde : car lâhomme, toujours et partout, dans nâimporte quelle condition et Ă nâimporte quel moment, a besoin de traduire la quantitĂ© en qualitĂ© et de croire que les choses dont il se sert rĂ©pondent Ă un idĂ©al de perfection. MĂȘme Ă une Ă©poque oĂč le monde sâest dĂ©tĂ©riorĂ© si fĂącheusement et oĂč presque tous les Ă©talons de mesure se sont Ă©garĂ©s ou confondus dans la mĂ©diocritĂ©, mĂȘme aujourdâhui, dis-je, personne ne sâaccommode de reconnaĂźtre une chose meilleure seulement parce quâelle coĂ»te davantage, câest-Ă -dire faire de la quantitĂ© le critĂ©rium de la qualitĂ©. Tout au contraire, chacun veut se convaincre que, sâil paie plus cher, câest parce que la chose est meilleure ; sinon il lui semblerait quâil sâavoue Ă lui-mĂȘme sa propre sottise. VoilĂ pourquoi la quantitĂ© doit prendre le masque de la qualitĂ© et user de fraude pour tromper les hommes et leur faire accroire que, au moment mĂȘme oĂč ils ne se procurent que lâabondance, ils poursuivent ainsi la beautĂ© ou la bontĂ©. Que sont tous ces tapis de Smyrne fabriquĂ©s Ă Monza, tous ces objets japonais ou tous ces meubles indiens fabriquĂ©s Ă Hambourg et en BaviĂšre, toutes ces nouveautĂ©s de Paris fabriquĂ©es en cent lieux, tous ces lapins Ă qui quelques semaines suffisent pour se transformer en loutres, tous ces champagnes fabriquĂ©s en AmĂ©rique, en Allemagne, en Italie, sinon des mensonges de la quantitĂ© qui vole Ă la qualitĂ© ruinĂ©e et proscrite ses derniers haillons ? Qui ne sait combien de procĂ©dĂ©s et de substances la chimie a fournis Ă lâindustrie pour tromper le public ? Il nâest donc pas Ă©tonnant que notre sociĂ©tĂ© ne possĂšde plus aucun instrument de vĂ©ritĂ© et de foi qui agisse sur les consciences, comme faisaient jadis le serment et lâhonneur par lesquels les religions et les aristocraties contraignaient lâhomme Ă ĂȘtre sincĂšre, quand il pouvait mentir impunĂ©ment, fidĂšle, quand il pouvait ĂȘtre fĂ©lon. Et dĂšs lors quâon voit naĂźtre dans la sociĂ©tĂ© moderne et devenir graves maintes difficultĂ©s pour la solution desquelles on sâingĂ©nie Ă trouver des thĂ©ories, des institutions, des mesures prĂ©ventives ; mais tout cela demeure sans succĂšs, parce que ces difficultĂ©s ne sont que des questions de loyautĂ©. Si le sentiment de la loyautĂ© existait, il les rĂ©soudrait en une seconde.» (2)
VI
Mais il me semble voir plus dâun lecteur sourire et lâentendre rĂ©pĂ©ter lâobjection, quâun scepticisme justifiĂ© suggĂšre Ă beaucoup de personnes. « Toutes ces idĂ©es sont excellentes sur le papier. Mais sera-t-il jamais possible de les appliquer ? Les mauvaises passions et les intĂ©rĂȘts des hommes y consentiront-ils jamais ? »
Je ne me fais pas dâillusion, par exemple, sur les difficultĂ©s que les Etats modernes, affaiblis comme ils le sont, rencontreraient le jour oĂč ils voudraient redevenir les garants de la qualitĂ©, dans un monde Ă©conomique tellement plus vaste et plus encombrĂ© que lâancien. Et pourtant lâindustrie et le commerce ne sont pas encore le champ oĂč lâidĂ©al de puissance et lâidĂ©al de perfection sont destinĂ©s Ă livrer leurs plus dures batailles. Les mĂȘmes principes peuvent sâappliquer Ă des questions beaucoup plus graves et plus vitales, auxquelles je ferai seulement allusion, justement parce quâelles sont trop graves et que le moment de les approfondir nâest pas encore arrivĂ©. Mais il nâest point douteux, par exemple, que lâidĂ©al latin de la vie, le jour oĂč il pourrait se dĂ©velopper de nouveau dans toute sa force et sa cohĂ©rence, conduirait lâEurope Ă la limitation des armements sous toutes ses formes, depuis lâinvention des nouveaux engins de guerre jusquâaux fabriques dâarmes et aux effectifs. Câest dans la guerre que lâidĂ©al de puissance, reprĂ©sentĂ© par lâAllemagne, a dĂ©truit plus entiĂšrement tous les anciens idĂ©als de perfection morale en qui nous croyions ; câest dans la guerre quâune forte rĂ©action sera plus nĂ©cessaire, si on veut sauver la civilisation moderne dâune catastrophe irrĂ©parable. Mais la limitation des armements implique un autre changement, dont la portĂ©e est encore plus formidable et qui soulĂšve, sous une autre forme, le problĂšme de la loyautĂ© que nous avons touchĂ© auparavant. Câest que les Etats de lâEurope consentent Ă limiter par des traitĂ©s, les uns envers les autres et dans des proportions Ă©gales, leurs droits souverains, en vue dâun intĂ©rĂȘt supĂ©rieur, commun Ă tous. Il suffit dâĂ©noncer la chose pour comprendre toutes ses difficultĂ©s. Et pourtant il serait une erreur de considĂ©rer toutes ces idĂ©es comme des utopies irrĂ©alisables. Elles ne sont pas, sans aucun doute, des nĂ©cessitĂ©s sur lesquelles on puisse compter comme sur lâaccomplissement dâune loi naturelle ; mais ce sont des possibilitĂ©s qui dĂ©pendent de la volontĂ© humaine. Nous nous trouvons dans une sphĂšre oĂč tout dĂ©pend de ce que les hommes veulent. Si on avait dit Ă un homme du XVIe siĂšcle que lâorganisation de lâautoritĂ© et de la tradition sous laquelle il vivait tomberait un jour, il aurait haussĂ© les Ă©paules. Mais lâhomme a bien rĂ©ussi, dans les deux derniers siĂšcles, Ă renverser les principes sur lesquels la sociĂ©tĂ© sâappuyait jusquâĂ dĂ©chaĂźner sur la terre cet ouragan de fer et de feu, parce quâil a voulu lâaugmentation illimitĂ©e de sa puissance. Regardons le monde : des millions dâhommes sâĂ©gorgent, les empires sâĂ©croulent, les richesses produites par deux gĂ©nĂ©rations flambent, la furie de la destruction sĂ©vit sur la terre, sur la mer, dans les airs, vingt siĂšcles de progrĂšs moral semblent anĂ©antis, des Ă©tincelles de lâimmense incendie ont Ă©tĂ© dĂ©jĂ transportĂ©es par le vent au-delĂ de lâAtlantique. Si les hommes ont voulu tout ce qui a rendu inĂ©vitable cette explosion chaotique de passions sauvages, est-il tĂ©mĂ©raire dâespĂ©rer quâils pourront aussi un jour vouloir ce qui assurerait au monde un peu plus dâordre, de foi, de justice, de loyautĂ©, de charitĂ© vĂ©ritable ? Mais ce quâon pourrait appeler la volontĂ© des Ă©poques, câest-Ă -dire les grands courants des civilisations qui se succĂšdent, est un phĂ©nomĂšne bien mystĂ©rieux. Ils semblent ĂȘtre lâĆuvre de lâesprit humain et ĂȘtre pourtant supĂ©rieurs Ă lâesprit de chaque homme, comme si un peuple, une nation, une sĂ©rie de gĂ©nĂ©rations Ă©taient quelque chose de plus que lâensemble des ĂȘtres humains dont ces groupes humains se composent ; comme sâils jouissaient entiĂšrement de la libertĂ© de choix dont les individus ne disposent que dans une faible mesure. Il est pour cela impossible de dire si et quand les hommes voudront une sociĂ©tĂ© plus stable et plus juste que celle qui se dĂ©bat aujourdâhui dans cette crise de violence forcenĂ©e, et Ă la suite de quels tentatives et errements ils la voudront. Mais que ce jour soit proche ou lointain, le devoir de lâhistorien, du moralise, du philosophe ne change pas. Ils doivent exposer Ă leurs contemporains comment sous les surprises, les horreurs et les ruines de cette crise, dans toutes les contradictions et les incertitudes au milieu desquelles notre Ă©poque se dĂ©bat, dans les difficultĂ©s qui se prĂ©sentent de tous les cĂŽtĂ©s et dans celles, encore plus grandes, qui se prĂ©senteront, se cache ce dilemme de la perfection et de la puissance auquel le monde ne peut Ă©chapper. La lutte entre le gĂ©nie latin et le gĂ©nie germanique nâest pas autre chose. Lâhistorien, le moraliste, le philosophe ne sont pas autorisĂ©s Ă dire que lâhomme doit prĂ©fĂ©rer la perfection Ă la puissance. Lâhomme sera libre, dans lâavenir, de rĂ©soudre le problĂšme comme il lâa Ă©tĂ©, dans le passĂ©, en se dĂ©cidant pour lâun ou pour lâautre terme du dilemme. Mais ce que lâhistorien, le moraliste et le philosophe peuvent et doivent dire, câest quâil est impossible de vouloir les deux choses Ă la fois et de chercher Ă augmenter indĂ©finiment, en mĂȘme temps, ces deux biens. Les Ă©vĂ©nements actuels en font la preuve dĂ©cisive. Nâavons-nous pas, depuis deux ans, vu revenir parmi nous ceux quâon considĂ©rait comme les fantĂŽmes dâĂąges morts pour toujours : les lois somptuaires ; les limitations au commerce international et Ă la consommation des marchandises ; la taxation des prix et des salaires ? Nâavons-nous pas vu, tout Ă coup, lâĂ©conomie, lâĂ©pargne, la simplicitĂ©, la limitation des besoins, devenir de nouveau des vertus civiques, exaltĂ©es, comme Ă lâĂ©poque de CĂ©sar et dâAuguste, par ceux-lĂ mĂȘmes qui voulaient les bannir du monde au nom du progrĂšs ? Nâavons-nous pas Ă©tĂ© obligĂ©s violemment, dâun jour Ă lâautre, par la force des choses, Ă revenir Ă des mĂ©thodes et Ă des idĂ©es créées par les Ă©poques qui avaient soumis lâactivitĂ© Ă©conomique Ă des idĂ©als de perfection morale ? Et que signifie ce revirement inspirĂ©, sinon que, quoi quâil fasse, le moment arrivera toujours oĂč, sâil ne le fait pas spontanĂ©ment, lâhomme sera obligĂ© par les lois mĂȘmes de la vie Ă choisir entre les deux idĂ©als ? Toute la question se rĂ©duit alors pour lui Ă savoir sâil choisira par force, câest-Ă -dire mal, en souffrant et sans profit ; ou sâil choisira spontanĂ©ment, dâaprĂšs une conception organique et Ă©levĂ©e de la vie et de ses buts.
Toutes ces vĂ©ritĂ©s sont bien simples. Mais il nâĂ©tait pas peut-ĂȘtre inutile de les exposer dans un moment oĂč les esprits sont si troublĂ©s. Elles pourront, en tout cas, aider quelques lecteurs Ă profiter de lâexpĂ©rience de lâauteur, qui, lui aussi, aux dĂ©buts, avait risquĂ© de sâĂ©garer dans le brouillard de cette grande confusion intellectuelle et morale, et qui, grĂące Ă ces simples vĂ©ritĂ©s, a au moins pu Ă©viter le malheur dâĂȘtre un admirateur du systĂšme allemand, dans les annĂ©es qui ont prĂ©cĂ©dĂ© la guerre.
(1) Entre les deux mondes, Paris, 1913, p. 415.
(2) Entre les deux mondes, pp. 370.











