Je ne m’en étais simplement pas rendu compte.
J’étais trop occupé.
Trop occupé à nourrir de certitudes l’illusion de cette réalité-ci.
Cette réalité générée par ma conscience.
Cette boîte.
Cette boîte noire.
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Je regarde ma vie défiler dans mon crâne alors que je suis déjà loin du bal.
Ce que je vois se matérialise par l’observation.
Le monde émerge ainsi.
De l’ensemble des observations.
Une réalité moyenne.
Tirée de la masse.
Tirée des individus.
Les observateurs.
L’hôpital n’existe pas.
Il apparaît lorsque j’en ai besoin.
Lorsque je m’approche du lieu où il est prétendument situé.
Le paysage aussi se constitue à mesure que j’avance.
La planète, elle, est soumise au caprice d’une masse gélatineuse et cancérigène en pleine croissance.
Un blob.
Un blob invincible.
Il métastase.
La matérialité débilitante.
Moyenne.
Globale.
Avilissante.
La somme des observateurs croyant être vivants fixe une réalité illusoire.
Car tout émerge de ce que l’humain décide.
Tinguely, lui, tire hors de la torpeur.
De l’ennui.
Du sommeil.
Avec lui, le porc couché dans sa merde s’envole comme un pinson bleu.
Au rythme des rouages infernaux,
humains et machines,
beuglent des mélopées de rut.
Moi, je brâme comme un corbeau.
Une eau claire, pure, légère, jaillit d’une fontaine métallique noire comme un soleil de guerre.
La plus grande stabilité, c’est l’instabilité.
L’unique chose stable, c’est le mouvement.
Le sculpteur donne une représentation post mortem.
Public religieusement médusé.
Assis devant l’orgue à roues.
L’esprit de Jean a frappé.
L’esprit de Jean s’est envolé.
Il reviendra dans cinq minutes.
Le temps d’actionner ses autres personnages.
L’humain s’est constitué un zoo.
Puis s’y est domestiqué.
À tous les étages de l’âme.
Je suis un pigeon libre.
Une corneille bleue.
Une cigogne qui claque du sabot.
Combien de temps les animaux passent-ils à chasser leur nourriture ?
Ai-je besoin d’autre chose ?
Un petit oiseau se promène, les pattes dans l’eau.
Il fouille la vase avec son bec.
Quelques crevettes dodues.
De quoi se remplir la panse.
Cela m’inspire la paresse.
Combien d’heures passe-t-il à se dandiner ainsi ?
Combien d’heures à se reposer ensuite, après avoir remué du cul pour quelques algues et quelques vers ?
J’ai passé mon après-midi au zoo de Bâle.
Un lieu de joie pour les êtres humains.
Quelle joie, en effet, d’observer tant de majesté dans un espace verdoyant.
Tous les animaux semblaient reposés.
Repus de bonheur.
L’hippopotame se contente ici d’une petite mare et d’une chaise longue.
Pas besoin de parcourir des centaines de kilomètres pour trouver une compagne à copuler.
Ou un collègue de déjection.
Le gîte lui est offert.
Et lui, en échange, illumine notre vie de sa puissante musculature.
D’ordinaire, ces tueurs d’humains ondulent dans l’eau à des vitesses impressionnantes.
Mais cette animalité n’est plus nécessaire.
Cette violence n’est plus exigée.
Même le besoin de marquer son environnement d’excréments a disparu.
L’énorme hippopotame dort enfin.
Tranquille.
Sur ses deux oreilles.
À l’ombre de palmiers importés exprès pour sa majesté dentelée.
Et dormir.
Dormir encore.
Le stylo.
Le crayon.
Le burin.
Ou le doigt sur le sable.
Écrire.
Exister davantage.
La main entière sur une paroi.
Le corps entier écrit.
Panse* et jouit.
Mon corps-je-moi-lui luit.
Lumière solaire.
Vivante.
L’opposé absolu de l’interface brillante et scintillante de l’androïde téléphonique.
Pourquoi exister davantage ?
Comme si je n’existais pas assez.
Du papyrus.
De la pulpe de bois.
Un cadre.
Un canevas.
Une feuille.
Un support physique.
Durable.
Le code d’Ammurabi existe toujours.
Les bibliothèques ont brûlé.
Je suis le support même de l’existence.
La mienne.
Et un peu celle de mes clones.
Moi-même étant le clone de mes bienheureux vieux.
Papier à brûler.
Papier à rouler.
Toujours.
La fumée monte verticalement aux cieux.
Tantôt le marbre aussi.
Plus dur.
Moins flexible.
Je suis tout, en tout temps et en tout lieu.
Je force aujourd’hui la connexion :
doigts,
main,
stylo,
cerveau,
bras,
épaule,
œil,
feuille,
carnet.
Un support physique et périssable.
Ma chair+e, dégustée par les vers, est-ce de la lourdeur ?
Mort, lourd, je ne le serai plus.
Combien de temps encore serai-je vivant, trépassé ?
Je n’ai connu aucun arrière-grand-parent.
Je me fixerai peut-être dans un ordinateur.
Mais ce sera sans mon corps.
Sans mon support.
Sans ma main.
Sans mes doigts.
Sans mes membres.
Sans rien du papier à brûler que je suis.
Ce ne seront que des données.
Un code d’Ammurabi numérique.
Figé.
Sans lumière.
Il n’y a que l’écran qui brille.
Derrière le rideau digital, les données sont dans la nuit.
Une nuit sombre.
Sans espérance.
Mon corps enfant luisait d’une vitalité transpirante.
Infinie.
Mon rêve, et ce devrait être le rêve de tous, c’est de pouvoir briller dans le feu de la vitalité à chaque instant.
Libre d’être au monde.
Total.
Dans la joie de l’instant.
La gorge hurlante.
La voix jetée dehors.
Les membres dévalant des pentes trop abruptes.
Tout le reste ne me concerne pas.
Si le faucon ne se sauve pas de la main du fauconnier, c’est qu’il ignore qu’il peut le faire.
Et moi aussi, je dormais.
Comme un hippopotame dans un zoo.
Voilà pourquoi les volières m’angoissent.
Le sujet commande la forme.
Si le garçon a l’esprit confus, alors cela sautera encore.
En avant.
En arrière.
Encore.
Encore.