Ă propos du tĂȘte-Ă -queue idĂ©ologique de Charlie Hebdo
par Mona Chollet
20 septembre 2012
Ce texte est paru en mars 2006 sur le site PĂ©riphĂ©ries. Sur « lâaffaire des caricatures danoises », lire aussi Domenico Joze, « Quand des mĂ©dias caricaturaux pĂ©rorent sur des caricatures »
Mercredi 19 novembre 1997, sous le titre « Les perroquets du pouvoir », Philippe Val consacrait la quasi-intĂ©gralitĂ© de son Ă©ditorial de Charlie Hebdo Ă lâenthousiasme dĂ©lirant que lui inspirait la parution des Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi. Il y Ă©voquait les « BHL, Giesbert, Ockrent, Sinclair », etc., tous « voguant dans la mĂȘme croisiĂšre de milliardaires qui sâamusent », et qui « nâont aucune envie de voir tarir le fleuve de privilĂšges qui prend sa source dans leurs connivences ou leurs compromissions ». Il jugeait certains passages « à hurler de rire », en particulier le chapitre « Les amis de Bernard-Henri », quâil conseillait de « lire Ă haute voix entre copains ».
Six mois plus tard, mercredi 27 mai 1998, sous le titre « BHL, lâAimĂ© Jacquet de la pensĂ©e » (câĂ©tait juste avant la Coupe du monde de football), il volait encore au secours du livre de Halimi, contre lequel toute la presse nâen finissait plus de se dĂ©chaĂźner. Il Ă©pinglait le chroniqueur du Point pour avoir, dans son « Bloc-notes », assimilĂ© Bourdieu Ă Le Pen. Et le futur dĂ©fenseur du « oui » Ă la Constitution europĂ©enne se dĂ©solait :
« Penser que le dĂ©sir dâEurope sociale des uns est de mĂȘme nature que le refus nationaliste de lâEurope des lepĂ©nistes ne grandit pas le penseur... »
En 2005, Philippe Val comparerait lâattitude des partisans du « non » Ă celle de Fabien Barthez crachant sur lâarbitre.
Mercredi 1er mars 2006. Continuant dâexploiter le filon providentiel des caricatures danoises, Charlie Hebdo publie Ă grand fracas un « Manifeste des Douze » (hou, hou ! morte de rire !) intitulĂ© « Ensemble contre le totalitarisme islamique » (sur la prolifĂ©ration actuelle du mot « ensemble » et sa signification, lire lâanalyse dâEric Hazan dans LQR, La propagande du quotidien, [2], signĂ© notamment par Philippe Val, Caroline Fourest (auteure de best-sellers sur la menace islamique et membre de la rĂ©daction de Charlie Hebdo), Salman Rushdie, Taslima Nasreen, et... Bernard-Henri LĂ©vy. « LâAimĂ© Jacquet de la pensĂ©e » a droit, comme les autres signataires, Ă sa notice biographique (moins longue que celle de Caroline Fourest, quand mĂȘme, hein ! Faut pas dĂ©conner !), qui commence ainsi :
« Philosophe français, né en Algérie, engagé contre tous les « ismes » du XXe siÚcle (fascisme, antisémitisme, totalitarisme et terrorisme). »
Ce coup des « ismes », le journal nous le refait dans son « manifeste » foireux, qui semble avoir été torché en cinq minutes sur un coin de table en mettant bout à bout tous les mots creux et pompeux dont se gargarisent en boucle, sur les ondes et dans la presse, les « perroquets du pouvoir » :
« AprĂšs avoir vaincu le fascisme, le nazisme et le stalinisme, le monde fait face Ă une nouvelle menace globale de type totalitaire : lâislamisme. »
Les opprimés ont une maniÚre
tout à fait malséante
dâexprimer leur dĂ©sespoir
Il en manque pas mal, des « ismes », dans cette liste : colonialisme, impĂ©rialisme, racisme, libĂ©ralisme... Autant de notions qui, Ă une Ă©poque, avaient pourtant droit de citĂ© dans les colonnes de Charlie. Balayer dâun revers de main, ou ne mĂȘme pas voir, depuis son pavillon cossu de la banlieue parisienne, les conditions de vie et les spoliations subies par les perdants du nouvel ordre mondial ; sâincommoder de ce que les opprimĂ©s, dĂ©cidĂ©ment, aient une maniĂšre tout Ă fait malsĂ©ante dâexprimer leur dĂ©sespoir, et ne plus sâincommoder que de cela ; inverser les causes et les consĂ©quences de leur radicalisation (il nây a pas dâattentats en IsraĂ«l parce quâil y a une occupation, mais il y a une occupation parce quâil y a des attentats), et, au passage, accorder sa bĂ©nĂ©diction Ă la persistance de toutes les injustices qui empoisonnent le monde ; parer lâOccident de toutes les vertus et lâabsoudre de tous ses torts ou ses crimes : non, il fut un temps oĂč on nâaurait jamais trouvĂ© dans ce journal une pensĂ©e aussi odieuse.
Mais câĂ©tait Ă une Ă©poque oĂč Charlie vivait et prospĂ©rait en marge du microcosme mĂ©diatique, quâil ne frĂ©quentait pas, et quâil narguait de sa libertĂ© de ton et de ses finances florissantes - quand il ne lui adressait pas de splendides bras dâhonneur. LâĂ©quipe, dans sa grande majoritĂ©, se satisfaisait parfaitement de cette situation.... Mais pas Philippe Val, Ă qui la reconnaissance du mĂ©prisable ramassis de gauchistes que constituait Ă ses yeux le lectorat du journal suffisait de moins en moins - avant de finir par carrĂ©ment lâinsupporter. Son besoin de voir sa notoriĂ©tĂ© se traduire en surface mĂ©diatique devait le pousser dâabord Ă nouer un partenariat avec LibĂ©ration, en convenant dâun Ă©change dâencarts publicitaires entre les deux journaux. Pour justifier la chose aux yeux dâun lectorat trĂšs hostile Ă la publicitĂ©, il se livra Ă des contorsions rhĂ©toriques dont la mauvaise foi fut impitoyablement dissĂ©quĂ©e par Arno sur Uzine.
Philippe Val, qui, par un hasard facĂ©tieux, venait justement dâĂȘtre connectĂ© Ă Internet, tomba sur lâarticle, et piqua une crise de rage dont ses collaborateurs se souviennent encore. Le mercredi suivant [3], les lecteurs de Charlie purent dĂ©couvrir un Ă©dito incendiaire intitulé : « Internet, la Kommandantur libĂ©rale », qui fut suivi dâun autre, tout aussi virulent, quinze jours plus tard. On y lisait notamment que, si Internet avait existĂ© en 1942,
« les rĂ©sistants auraient tous Ă©tĂ© exterminĂ©s en six mois, et on pourrait multiplier par trois les victimes des camps de concentration et dâextermination ».
Il faut le savoir : contredire Philippe Val est aussi grave quâenvoyer un rĂ©sistant en camp de concentration. Bien sĂ»r, le « Kim Il-Sung de la rue de Turbigo », comme le surnomme aimablement PLPL, ne faisait nulle part mention de lâarticle dâArno (il expliquait avoir choisi de traiter ce sujet cette semaine-lĂ parce quâon lui demandait souvent pourquoi Charlie nâavait pas de site !), et ne prĂ©cisait pas que la seule forme de nĂ©gationnisme Ă laquelle il avait Ă©tĂ© personnellement confrontĂ© dans ce repaire de nazis virtuel ne remettait en cause que son propre gĂ©nie.
Flatter les plus bas instincts des masses
tout en se prenant pour Jean Moulin
SâĂ©tant peu Ă peu aliĂ©nĂ© son lectorat dâorigine, et ayant vu ses ventes baisser dangereusement, Charlie Hebdo en est dĂ©sormais rĂ©duit, pour exister, Ă multiplier les coups de pub aussi lucratifs quâinsignifiants et Ă dĂ©velopper le « cobranding » tous azimuts. AprĂšs dâinnombrables tentatives infructueuses pour crĂ©er un « buzz » mĂ©diatique autour du journal, comme en tĂ©moignaient semaine aprĂšs semaine les titres dâun sensationnalisme maladroit Ă©talĂ©s dans lâencart publicitaire de LibĂ©ration, avec les caricatures danoises, enfin ! ça a pris. Le crĂ©neau ultra-vendeur de lâislamophobie, sur lequel surfe dĂ©jĂ sans vergogne lâĂ©crasante majoritĂ© des mĂ©dias, permet de copiner avec les puissants et de flatter les plus bas instincts des masses tout en se prenant pour Jean Moulin : bref, câest idĂ©al. Sauf que, en sây prĂ©cipitant comme sur une aubaine, le journal achĂšve sa lente dĂ©rive vers un marĂ©cage idĂ©ologique dont la fĂ©tiditĂ© chatouille de plus en plus les narines.
Dans son éditorial de ce fameux numéro publiant les caricatures danoises, Philippe Val écrit doctement que
« le racisme sâexprime quand on rejette sur toute une communautĂ© ce que lâon reproche Ă lâun des membres »
Ce qui lui permet de conclure que
« quand un dessinateur danois caricature Mahomet et que dans tout le Moyen-Orient, la chasse aux Danois est ouverte, on se retrouve face à un phénomÚne raciste comparable aux pogroms et aux ratonnades »).
Or, « rejeter sur toute une communautĂ© ce que lâon reproche Ă lâun des membres », câest exactement ce que fait le dessin danois reprĂ©sentant Mahomet avec un turban en forme de bombe. Par une amĂšre ironie du sort, Charlie Hebdo, ancien journal du combat antiraciste, a donc Ă©rigĂ© en symbole de la libertĂ© dâexpression une caricature raciste. Dans Le Monde diplomatique de mars 2006, Alain Gresh cite le journaliste Martin Burcharth :
« Nous, Danois, sommes devenus de plus en plus xĂ©nophobes. La publication des caricatures a peu de relations avec la volontĂ© de voir Ă©merger un dĂ©bat sur lâautocensure et la libertĂ© dâexpression. Elle ne peut ĂȘtre comprise que dans le climat dâhostilitĂ© prĂ©gnante Ă tout ce qui est musulman chez nous. » Il prĂ©cise aussi que le quotidien conservateur Jyllands-Posten, qui a fait paraĂźtre les caricatures de Mahomet, « avait refusĂ©, il y a quelques annĂ©es, de publier une caricature montrant le Christ, avec les Ă©pines de sa couronne transformĂ©es en bombes, sâattaquant Ă des cliniques pratiquant lâinterruption volontaire de grossesse ».
Et câest dans ce journal-lĂ que Charlie Hebdo vient de publier la version anglaise de son « manifeste » [4] !
Mais peu importe, car le crĂ©neau islamophobe a un autre avantage, qui, dans le cas de nos amis, sâavĂšre particuliĂšrement prĂ©cieux : il est tellement en phase avec la bien-pensance majoritaire quâil permet de raconter plein de conneries, ou de recourir au terrorisme intellectuel le plus Ă©hontĂ©, sans jamais ĂȘtre discrĂ©ditĂ© ou sĂ©rieusement contestĂ©. Sâil en allait autrement, Val pourrait-il affirmer par exemple Ă la tĂ©lĂ©vision que, si on fait lâamalgame entre islam et terrorisme, câest de la faute des terroristes islamistes - un peu comme si on rendait responsables du vieux clichĂ© sur les juifs et lâargent, non pas les antisĂ©mites, mais les juifs riches ?! Ou pourrait-il se fĂ©liciter, dans son Ă©dito, de ce que le dessin avec le turban en forme de bombe ne soit « pas trĂšs bon », car cela permet « dâexclure du dĂ©bat sa valeur esthĂ©tique pour le recentrer sur la question de la libertĂ© dâexpression » - un sophisme qui, comme toutes ces pirouettes dont il est coutumier et dont il semble retirer une fiertĂ© sans bornes, est remarquablement dĂ©bile ?
Sur ce dernier point, dâailleurs, Caroline Fourest donne une version un peu diffĂ©rente de celle de son patron. Dans la page de publicitĂ© gratuite offerte par LibĂ©ration [5] Ă ce numĂ©ro spĂ©cial de Charlie, elle commentait :
« On ne sâest pas lĂąchĂ© cette semaine. Le dessin qui nous a fait le plus rire nâest pas passĂ©. CâĂ©tait trop facile, gratuit et sans message derriĂšre. »
Parce que, derriĂšre le turban en forme de bombe, il y a un « message » ? Tiens donc ! Et lequel ? (Au passage, cet article de LibĂ©ration Ă©tait cosignĂ© par Renaud DĂ©ly, qui est, ou en tout cas a Ă©tĂ©, chroniqueur politique Ă Charlie Hebdo sous un pseudonyme : le cobranding, ça marche !) Il semblerait quâon rie beaucoup aux dĂ©pens des Arabes - pardon, des « intĂ©gristes » - Ă Charlie Hebdo en ce moment.
Ăa ne date dâailleurs pas dâhier : il y a quelques annĂ©es, quand Nagui Ă©tait arrivĂ© sur Canal Plus pour prĂ©senter Nulle part ailleurs, Cabu lâavait caricaturĂ© en Une de Charlie Hebdo en chameau des publicitĂ©s Camel. Canal Plus avait alors fait livrer par coursier Ă la rĂ©daction un montage dans lequel, au-dessus de ce dessin, le titre « Charlie Hebdo » avait Ă©tĂ© remplacĂ© par « National Hebdo ».
« Esprit des LumiÚres »
ou bombe éclairante ?
Le plus comique, câest peut-ĂȘtre les tentatives dĂ©sespĂ©rĂ©es de lâĂ©quipe pour nous faire croire que, malgrĂ© tout, elle reste de gauche. Dans son dernier opus, La tentation obscurantiste, consacrĂ© Ă lâĂ©puration de la gauche telle quâelle la rĂȘve (168 pages avec que des listes de noms, un livre garanti sans lâombre du dĂ©but dâune idĂ©e dedans !), Caroline Fourest se dĂ©sole parce que, dans un article, jâai osĂ© douter de sa lĂ©gitimitĂ© Ă prĂ©tendre incarner la « vraie » gauche (par opposition Ă celle qui refuse de partager ses fantasmes dâinvasion islamique).
Outre le fait que la pensĂ©e quâon a dĂ©crite plus haut, et que propage dĂ©sormais Charlie, est une pensĂ©e dâacquiescement passionnĂ© Ă lâordre du monde, ce qui nâest pas trĂšs « de gauche », nos vaillants Ă©radicateurs devraient examiner dâun peu plus prĂšs le pedigree de leurs nouveaux amis. Caroline Fourest et Fiammetta Venner - elle aussi « journaliste » Ă Charlie - sont adulĂ©es par Le Point et LâExpress (lequel publie lui aussi le « manifeste »), deux titres, comme chacun sait, furieusement progressistes. Elles sont copines avec Ayaan Hirsi Ali, dĂ©putĂ©e nĂ©erlandaises, amie de ThĂ©o Van Gogh intronisĂ©e en politique par le trĂšs libĂ©ral Frits Bolkestein, qui
« fut le premier [aux Pays-Bas] Ă dĂ©clarer incompatibles, au dĂ©but des annĂ©es 1990, les valeurs des immigrĂ©s musulmans et celles de son pays » [6] - Ayaan Hirsi Ali a elle aussi signĂ© le « manifeste ». Fiammetta Venner ne voit aucun problĂšme Ă donner une interview Ă un site rĂ©pondant au doux nom de « Primo-Europe », créé par des « citoyens qui considĂšrent que lâinformation sur le Moyen Orient est, en Europe en gĂ©nĂ©ral et en France en particulier, diffusĂ©e en fonction de prĂ©jugĂ©s manichĂ©ens oĂč le commentaire lâemporte sur le fait », et sur lequel elle figure aux cĂŽtĂ©s dâun Alexandre Del Valle, par exemple.
Mieux : comme lâa relevĂ© PLPL, Venner et Fourest Ă©crivent dĂ©sormais aussi dans le Wall Street Journal, « organe de Bush, des nĂ©oconservateurs amĂ©ricains, de la droite religieuse et de Wall Street » ; elles sây alarment de lâ« incapacitĂ© des immigrants arabes Ă sâintĂ©grer » et de la « menace pour les dĂ©mocraties occidentales » de les voir rejoindre des « cellules terroristes islamistes » [7]. La tribune dont sont extraites ces lignes sâintitule « War on Eurabia », « Eurabia » (« Eurabie ») Ă©tant lâun des termes de prĂ©dilection dâOriana Fallaci (dont le livre avait dâailleurs Ă©tĂ© encensĂ© dans les colonnes de Charlie par Robert Misrahi).
Quant Ă Philippe Val, la mĂȘme page de PLPL nous apprend quâen aoĂ»t 2005, un hommage lui a Ă©tĂ© rendu dans un discours par un dirigeant du MNR de Bruno MĂ©gret : `
« Les musulmans sentent bien la force de leur nombre, ont un sentiment trĂšs fort de leur appartenance Ă une mĂȘme communautĂ© et entendent nous imposer leurs valeurs. En ce moment, des signes montrent que nous ne sommes pas seuls Ă prendre conscience de ce problĂšme. (...) Jâai eu la surprise de retrouver cette idĂ©e chez un Ă©ditorialiste qui est Ă lâopposĂ© de ce que nous reprĂ©sentons, Philippe Val, de Charlie Hebdo, dans un numĂ©ro dâoctobre 2004. »
Commentaire perfide du mensuel :
« Il y a dix ans, Philippe nâavait quâune idĂ©e : interdire le Front national, dont MĂ©gret Ă©tait alors le numĂ©ro 2. DĂ©sormais, Val inspire certains des chefs du MNR. »
Enfin, le 2 mars 2006, dans LibĂ©ration, Daniel Leconte vient dâoffrir Ă ses amis une tribune dâune page intitulĂ©e « Merci Charlie Hebdo ! ». Le prĂ©sentateur-producteur dâArte [8] y rend hommage Ă ses confrĂšres qui ont « refusĂ© de cĂ©der Ă la peur », et se rĂ©pand au passage en lamentations sur lâinjustice dont la France a fait preuve Ă lâĂ©gard des Etats-Unis aprĂšs le 11-Septembre, et sur les errements dont elle sâest rendue coupable lors de la guerre dâIrak, en les isolant devant le Conseil de sĂ©curitĂ© de lâONU et en « laissant entendre que, de victime, ils Ă©taient devenus les fauteurs de troubles ». On se demande effectivement oĂč on a bien pu aller chercher une idĂ©e pareille. Il conclut en rĂ©clamant sans rire le prix Albert-Londres pour Charlie Hebdo, estimant que le journal a dĂ©fendu un « esprit des LumiĂšres » quâil confond visiblement avec la lueur des bombes Ă©clairantes de lâarmĂ©e amĂ©ricaine.
Cadeau un brin empoisonnĂ© que cette tribune. On commence par prĂ©tendre ne faire que critiquer la religion musulmane, opium de ces pouilleux dâArabes, en se prĂ©valant de son passĂ© de bouffeurs de curĂ©s, et on finit intronisĂ© journal nĂ©oconservateur par des faucons Ă oreillette ! Mince, alors ! Quelque chose a dĂ» merder en chemin, mais quoi ? Les voies de lâanticlĂ©ricalisme sont parfois impĂ©nĂ©trables.
Tu la sens, ma défense de la démocratie ?
Leconte se fĂ©licite de ce que Charlie ait tĂ©moignĂ© de ce que « la France nâest pas seulement cet assemblage de volontĂ©s molles ». DĂ©jĂ , la dĂ©claration de Luz (attribuĂ©e par erreur Ă Philippe Val) selon laquelle la rĂ©daction de Charlie, dans son choix des caricatures quâelle allait publier, avait « écartĂ© tout ce qui Ă©tait mou de la bite », avait mis la puce Ă lâoreille du blogueur Bernard Lallement :
« Toute la tragĂ©die est lĂ . Faire, comme du Viagra, de lâislamophobie un remĂšde Ă son impuissance, expose aux mĂȘmes effets secondaires indĂ©sirables : les troubles de la vue ; sauf, bien sĂ»r, pour le tiroir caisse. »
La volontĂ© agressive dâen dĂ©coudre, de « ne pas se dĂ©gonfler », suinte de partout dans cette affaire. Val affirme que ne pas publier les dessins serait aller à « Munich » - comme le faisait dĂ©jĂ Alain Finkielkraut, dont il partage la paranoĂŻa identitaire, lors des premiĂšres affaires de voile Ă lâĂ©cole. On nâest pas dans la dĂ©fense des grands principes, mais dans cette logique dâescalade haineuse et guerriĂšre, « Ćil pour Ćil dent pour dent », qui constitue le prĂ©alable indispensable de tous les passages Ă lâacte, et les lĂ©gitime par avance. Tout le monde, dâailleurs, fait spontanĂ©ment le rapprochement entre les dessins danois et certains feuilletons antisĂ©mites diffusĂ©s par des chaĂźnes arabes, admettant ainsi implicitement quâils sont de mĂȘme nature. Le journal allemand Die Welt a par exemple publiĂ© les caricatures en les assortissant de ce commentaire :
« Nous attacherions plus dâimportance aux critiques musulmanes si elles nâĂ©taient pas aussi hypocrites. Les imams nâont rien dit quand la tĂ©lĂ©vision syrienne, Ă une heure de grande Ă©coute, a prĂ©sentĂ© des rabbins comme Ă©tant des cannibales buveurs de sang. »
Une telle attitude dĂ©note en tout cas une mentalitĂ© Ă des annĂ©es-lumiĂšre de la sagesse philosophique dont voudrait par ailleurs se parer le Bourgeois gentilhomme du marigot mĂ©diatique parisien. RĂ©pĂ©ter toutes les deux phrases, dâun air sinistre et pĂ©nĂ©trĂ©, le mot magique de « dĂ©mocratie », suffit peut-ĂȘtre Ă Philippe Val pour se faire adouber par ses compĂšres Ă©ditorialistes, mais, pour prĂ©tendre au statut de penseur, il faudrait peut-ĂȘtre commencer par envisager le monde dâune maniĂšre un peu moins... caricaturale.
En tĂ©moigne le tableau grotesque quâil nous brosse du Danemark, merveilleuse dĂ©mocratie peuplĂ©e de grands blonds aux yeux bleus qui achĂštent un tas de livres, ont une super protection sociale et ont refusĂ© de livrer leurs ressortissants juifs aux nazis, tandis que le monde musulman se rĂ©duirait Ă un grouillement de masses incultes et fanatiques qui nâont mĂȘme pas la carte Vitale. Peu importe si par ailleurs la presse regorge dâarticles sur la prospĂ©ritĂ© du racisme et lâactuelle montĂ©e de lâextrĂȘme droite au Danemark (bah, si on a sauvĂ© des juifs pendant la guerre, on a bien le droit de ratonner un peu et de profaner quelques tombes musulmanes soixante plus tard, tout ça nâest pas bien mĂ©chant !). Et si on nous rappelle ici et lĂ que le Danemark est un pays oĂč lâEglise nâest pas sĂ©parĂ©e de lâEtat :
« Il existe une religion dâEtat, le protestantisme luthĂ©rien, les prĂȘtres sont des fonctionnaires, les cours de christianisme sont obligatoires Ă lâĂ©cole, etc. » [9].
Mais notre va-t-en guerre des civilisations ne sâencombre pas de tels dĂ©tails. Lors de lâĂ©clatement de la seconde Intifada, dĂ©jĂ , il avait dĂ©crĂ©tĂ© que Charlie devait dĂ©fendre la politique israĂ©lienne, parce quâIsraĂ«l Ă©tait une dĂ©mocratie et parce que tous les philosophes importants de lâHistoire Ă©taient juifs, tandis que son Ă©quipe effarĂ©e - il faut dire que sa composition Ă©tait alors assez diffĂ©rente - tentait dâĂ©valuer en un rapide calcul le nombre dâerreurs grossiĂšres, de raccourcis vertigineux et de simplifications imbĂ©ciles quâil Ă©tait ainsi capable dâopĂ©rer dans la mĂȘme phrase. Pour ma part, abasourdie de devoir en arriver lĂ , je mâĂ©tais Ă©vertuĂ©e Ă le persuader quâil existait aussi des « lettrĂ©s » dans le monde arabe ; je mâĂ©tais heurtĂ©e Ă un mur de scepticisme rĂ©probateur. PrĂŽner la supĂ©rioritĂ© de sa propre civilisation, et faire preuve, par lĂ mĂȘme, dâune vulgaritĂ© et dâune inculture assez peu dignes de lâimage quâon veut en donner : câest le paradoxe quâon avait dĂ©jĂ relevĂ© chez Oriana Fallaci, qui Ă©crivait dans La rage et lâorgueil :
« DerriĂšre notre civilisation il y a HomĂšre, il y a Socrate, il y a Platon, il y a Aristote, il y a Phidias. (...) Alors que derriĂšre lâautre culture, la culture des barbus avec la tunique et le turban, quâest-ce quâon trouve ?... »
Eh bien, je ne sais pas, moi... Ăa, par exemple...?
Comme on le disait Ă lâĂ©poque, en voilĂ , un argument hautement « civilisé » : « Dans ma culture il y a plein de gĂ©nies alors que chez toi il nây a que des idiots, nana-nĂš-reu ! » Les civilisations nâont rien Ă sâenvier les unes aux autres, ni du point de vue des connaissances, ni de celui des valeurs. Comme Ă©crivait le prix Nobel dâĂ©conomie Amartya Sen :
« Tenter de vendre les droits de lâhomme comme une contribution de lâOccident au reste du monde, nâest pas seulement historiquement superficiel et culturellement chauvin, câest Ă©galement contre-productif. Cela produit une aliĂ©nation artificielle, qui nâest pas justifiĂ©e et nâincite pas Ă une meilleure comprĂ©hension entre les uns et les autres. Les idĂ©es fondamentales qui sous-tendent les droits de lâhomme sont apparues sous une forme ou une autre dans diffĂ©rentes cultures. Elles constituent des matĂ©riaux solides et positifs pour Ă©tayer lâhistoire et la tradition de toute grande civilisation. »
Non seulement le discours des Val et des Fallaci tĂ©moigne dâune mĂ©connaissance crasse des autres cultures, mais il nĂ©glige aussi le fait que, comme nâa eu de cesse de le rappeler un Edward SaĂŻd, aucune civilisation nâa connu un dĂ©veloppement Ă©tanche, et toutes se sont constituĂ©es par des apports mutuels incessants, rendant absolument vain ce genre de concours aux points.
Défendre la démocratie,
ne serait-ce pas plutĂŽt
refuser la logique du bouc émissaire,
si utile aux démagogues
qui veulent la subvertir à leur profit ?
Par les temps qui courent, raisonner Ă partir de telles approximations, en se contentant de manier des clichĂ©s sans jamais interroger leur adĂ©quation au rĂ©el, peut sâavĂ©rer rien moins que meurtrier. Il est stupĂ©fiant que, dans un « dĂ©bat » comme celui suscitĂ© par les caricatures danoises, tout le monde pĂ©rore en faisant complĂštement abstraction du contexte dans lequel il se dĂ©roule : un contexte dans lequel un certain nombre dâinstances de par le monde tentent de dresser les populations les unes contre les autres en les persuadant que « ceux dâen face » veulent les anĂ©antir. En Occident, ces instances sont celles qui tentent de faire du musulman le bouc Ă©missaire de tous les maux de la sociĂ©tĂ©, la nouvelle menace permettant dâopĂ©rer une utile diversion.
DĂšs lors, de deux choses lâune : soit on adhĂšre Ă cette vision, et alors on assume sa participation active Ă cette construction, avec les responsabilitĂ©s que cela implique ; soit on la rĂ©cuse, et on estime que la nĂ©cessitĂ© de lâenrayer - ou dâessayer de lâenrayer - commande dâobserver la plus grande prudence. Laquelle prudence ne signifie pas quâon est « mou de la bite », mais plutĂŽt quâon a peu de goĂ»t pour les stigmatisations dĂ©shumanisantes, sachant Ă quoi elles peuvent mener. Le courage ne commanderait-il pas plutĂŽt de rĂ©sister aux prĂ©jugĂ©s majoritaires, et la vĂ©ritable dĂ©fense de la dĂ©mocratie, de refuser cette logique du bouc Ă©missaire si utile aux dĂ©magogues qui veulent la subvertir Ă leur profit ? Ce qui est sĂ»r, câest quâen aucun cas on ne peut se dĂ©douaner en Ă©crivant, comme le fait Philippe Val, que
« si la TroisiĂšme Guerre mondiale devait Ă©clater, elle Ă©claterait de toute façon », et que « lâamalgame entre racisme et critique de la religion est Ă peu prĂšs aussi cohĂ©rent que lâĂ©tait, Ă lâĂ©poque de Franco, lâamalgame entre critique du fascisme et racisme anti-ibĂ©rique »
VoilĂ vraiment ce qui sâappelle jouer au con.
En dĂ©cembre dernier, toujours pour essayer de faire parler du journal, les caricaturistes de Charlie Hebdo avaient postulĂ© par dĂ©rision Ă la succession de Jacques Faizant. Quâils se rassurent, ils ont toutes leurs chances : en matiĂšre dâethnocentrisme rance, ils nâont dĂ©jĂ plus rien Ă envier au dĂ©funt dessinateur du Figaro. Ils ont seulement un peu modernisĂ© le trait...
[1] Le Crapouillot fut un journal anticonformiste fondĂ© au dĂ©but du 20Ăšme siĂšcle, et qui a connu, Ă partir des annĂ©es 60, une dĂ©rive droitiĂšre voire dâextrĂȘme droite
[2] E. Hazan, LQR, La propagande du quotidien, Raisons dâagir
[4] Pour lire cette version, cliquer ici
[6] Lire lâarticle dâAlain Gresh, « Bernard Lewis et le gĂšne de lâislam »
[7] Fourest, Wall Street Journal, 2 février 2005
[8] lire « Quand Arte dérape », paru dans Le Courrier, 10 mai 2004
[9] Alain Gresh dans Le Monde Diplomatique de mars